Septembre 6, 2022
Par Cercle Libertaire Jean-Barrué
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Historiens oublieux

Pour de multiples raisons, qu’il resterait à expliquer, on sait que les historiens sont muets ou souvent plus que discrets sur certains événements qui se sont réellement passés. Ce ne fut pas le cas du Manifeste des 121 de septembre 1960 sur le droit à l’insoumission pendant la guerre d’Algérie qui continue régulièrement d’être rappelé à la mémoire et qui fut signé essentiellement par des intellectuels et des artistes.

Il n’en va pas de même pour l’Action civique non-violente qui en 1958 publia le premier numéro de son journal du même nom ;et c’est déjà en 1957 que, issue de la communauté gandhienne de l’Arche de Lanza del Vasto, cette organisation non-violente s’était constituée en structure indépendante et complémentaire.

Ses premiers combats furent d’alerter l’opinion par divers jeûnes de protestation contre la bombe atomique qui se préparait à Marcoule et également contre les tortures que subissaient les Algériens, combattant ou non pour leur indépendance.

C’est avec Jo Pyronnet, qui assista à plusieurs conférences de Lanza del Vasto, que l’action va prendre une autre tournure quand ce professeur de philosophie prend conscience de l’existence des camps d’assignation à résidence, au Larzac, où étaient enfermés les « suspects » algériens. Trente volontaires vont alors se mobiliser à ses côtés, à temps plein, pour forcer en toute non-violence l’entrée de ces camps et partager le sort des prisonniers : « Nous aussi sommes suspects ». Le groupe d’action était composé de chrétiens, catholiques ou protestants, d’un juif, d’un Algérien musulman et d’agnostiques ou athées. Par la suite, l’action se déplacera à Paris lors de plusieurs manifestations interdites, notamment celle sur le rond-point des Champs-Élysées qui réunira – en pleine guerre – plus de 1500 personnes. Événements relatés par certains titres de la presse quotidienne et Le Canard enchaîné d’alors, passés sous silence par l’histoire contemporaine ; ce fut le tout début, en France, d’une désobéissance civile non-violente en nombre et très spectaculaire pour l’époque. Les historiens ne compulsent donc pas les journaux ?

C’est un militaire, Pierre Boisgontier, pupille de la nation et dispensé d’aller en Algérie, qui, dès 1959, prend contact avec l’ACNV qui amorce par là un autre virage dans son action ; Pierre avait décidé de ne pas porter les armes tant que durerait cette guerre et demandait un pas de plus. Ce sera avec lui – et avec d’autres par la suite – le début d’une autre aventure lorsqu’il se déclara déserteur ; l’action consistait à se porter solidaire, physiquement, des jeunes gens obligés d’aller combattre et qui le refusaient. Ils ne furent qu’une trentaine le temps de cette soi-disant pacification, mais il est intéressant de décrire concrètement leur démarche.

Autour de l’insoumis, du déserteur, de celui qui avait fait un refus d’obéissance, se joignait un certain nombre de personnes, les « solidaires », soit un deuxième cercle de gens complètement démunis de papiers d’identité et qui déclaraient être « le réfractaire », puis qui attendaient leur arrestation lors d’un enchaînement public ou de tout autre manière. Ainsi il y eut quatre René Nazon, douze Jack Muir, cinq Jean-Pierre Hémon, six Michel Hanniet, etc. Naturellement, cela se terminait par des inculpations et des emprisonnements de plus ou moins longue durée. Ajoutons que la presse provinciale relatait régulièrement actions et procès.

Un troisième cercle de solidaires, moins engagés physiquement, gravitait autour des deux premiers et apportait une aide morale et financière ; ces personnes écrivaient également des lettres de réconfort aux familles, permettant ainsi à l’entourage du réfractaire de modifier un point de vue quelquefois hostile. De nombreuses lettres de témoignage parvenaient de plus aux présidents des tribunaux militaires dont dépendaient à l’époque les soldats désobéissants. Il faut ajouter que si les réfractaires avaient une compagne, cette dernière était aidée dans la mesure du possible pour suivre son compagnon lors des procès, lors des divers déplacements de celui-ci et aussi économiquement. Pour gérer l’ensemble de ces actions, un secrétariat, sorte d’état-major, fut mis en place près de Paris dans l’appartement prêté par un ami. Là, s’élaboraient projets d’actions et de manifestations, préparation des procès, comptes rendus à la presse ; là, se faisaient des rencontres de toute sortes…

Toute cette histoire fut racontée dans Réfractaires à la guerre d’Algérie, 1959-1963, édité chez Syllepse en 2005, livre d’Erica Fraters (anagramme de « réfractaires ») écrit collectivement, livre maintenant quasiment épuisé, mais dont on pourra encore se procurer quelques exemplaires.

Pour s’informer sur les prolongements de cette aventure et se procurer le livre ou le DVD, Comme un seul homme, on pourra consulter le site :

http://www.refractairesnonviolentsalgerie1959a63.org

Parmi les oublis de l’histoire, on pensera aux collectivités, espagnoles de 36-39, etc. n’est-ce pas ?

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Source: Cerclelibertairejb33.wordpress.com