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Attention, les copains, va y avoir le 1er Mai une grande manifestation de pauvres bougres, un peu dans tous les patelins, — le même jour et quasiment à la même heure : à Lyon, Marseille, Bordeaux ; en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Angleterre et aussi en Amérique, — partout, nom de dieu !

Faudra sortir de nos piaules, ce jour-là ; lâcher l’atelier et dévaler dans les rues, comme sous Badinguet à l’enterrement de Victor Noir.

Ah foutre, je m’en souviens de ce jour-là ! Tous les bons bougres des ateliers, des usines, arrivaient par bandes ; c’était superbe, gigantesque ! Nous étions deux cent mille ! Et si nous ne nous étions pas laissés endormir par les phraseurs de l’époque, on aurait fait illico la Révolution.

Mais voilà le hic ! Rochefort foira dans sa culotte, Delescluze déclarait que la poire n’était pas mûre !

Les chefs sont toujours les mêmes, nom de dieu, ils ont peur des responsabilités ; c’est pas pour nous qu’ils craignent, oh non, mais pour leur peau : ils n’ont d’humanité que pour eux-mêmes.

Donc, que pas un ne manque à la manifestance du 1er mai. C’est à ceux qu’ont du turbin, qui ont les joues calées à donner l’exemple de l’audace et de la solidarité ! Demain, ce sera leur tour d’être dans la mistoufle. Tant que nous resterons à turbiner à l’atelier les dix et douze heures par jour, nous n’arriverons à rien, qu’à prostituer nos bras pour une maigre pitance.

Faut être dans la rue pour traiter des affaires sociales, et pour bien voir ceux qui ont de trop pour vivre et ceux qui n’en ont pas assez.

Ce jour-là, faut que les déchards des carrières d’Amérique, les refileurs de comète, les trimardeurs, les purotins qui couchent sous les ponts et aux asiles de nuit viennent avec nous.

Les victimes des bureaux de placement, des grèves, les mistoufliers de tout genre, faut pas qu’ils ratent ! C’est rare qu’une occase si chouette se présente, faut en profiter.

Et s’il n’y a pas moyen de donner le coup d’épaule définitif, de foutre la bicoque bourgeoise en bas, du moins qu’on ne rate pas le coche pour se frusquer à l’œil et prendre un léger acompte chez tous les voleurs de la haute.

Les Louvre, les Printemps, les Belle Jardinière, les Potin nous tendent les bras et nous font les yeux doux : C’est si bon d’avoir un paletot neuf sur le dos, ou des ripatons aux pattes !

Surtout, faudra pas perdre de vue les Rothschild, nom de dieu, ainsi que tous les vautours de la finance et de la banque : on pourra d’un saut aller dire bonjour à leurs cambuses. Les flics ne seront pas à craindre, étant occupés à protéger Carnot, Constans et autres fripouilles contre les politicards.

C’est une révolution économique qu’il nous faut, nom d’un foutre ! C’est en reprenant chez les richards une partie de notre bien que nous mettons les choses en bonne voie.

Extrait de « La manifestation du 1er mai » – Le Père Peinard du 6 Avril 1890

source : voir
Le Père peinard (1889-1900) – [Fragments d’Histoire de la
gauche radicale] (archivesautonomies.org)




Source: Cerclelibertairejb33.wordpress.com