Janvier 31, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Cet article nous avait été envoyé le 12 janvier et aurait dû paraître depuis longtemps … Toutes mes excuses à son auteur. Bernard (CRML)

États-Unis, le jeudi 07 Janvier 2012… la chute pétaradante de la comète Trump dévoile un basculement sur le web des rôles entre États et Corporations. L’occasion d’examiner la nature libertarienne du web contemporain que nous interprétons comme un retour dystopique de la féodalité.

Souvent bien informé, le New York Times nous révèle que c’est depuis « une île de Polynésie française » que Jack Dorsey décide de supprimer définitivement le compte Twitter de Donald Trump. Le PDG du « Mégaphone préféré du président » surenchérit sur la décision du PDG de Facebook qui n’a prudemment fermé les comptes Facebook et Instagram du président que « pour une durée indéterminée ». Youtube, Snapchat ainsi que Reddit ont également sifflé la fin de partie. Pour justifier sa décision, Twitter s’est contenté d’indiquer que deux tweets de Trump violaient ses « règles relatives à la glorification de la violence ». Des tweets plutôt modérés : l’un qualifiait ses supporters émeutiers de «American Patriots », et l’autre annonçait qu’il n’assisterait pas à l’intronisation du nouveau président – un appel indirect à la prise d’assaut de l’événement par ses supporters, nous dit-on !?

« Account suspended »! l’homme à la tête de l’État le plus puissant du monde est bâillonné ! Et il n’y peut rien.

Une simple personne privée interdit la parole du chef de l’Empire américain… puis, rebelote, la microscopique communauté des PDG des monopoles du web (nous ne comptons pas les myriades d’avocats mobilisés en coulisse) fait bloc et interdit à nouveau tous les contournements. Quelque chose d’inimaginable s’est produit ; ni l’armée ni la police n’ont pu protéger Trump des oligarques du web.

Quitter Twitter, rejoindre Parler
Mais c’est sans compter sur les dizaines de millions de trumpistes, chauffés à blanc si l’on peut dire ; car d’un réseau social à l’autre il est facile de se déplacer. Après la vague de censures Facebook à l’encontre du récit QAnon, et à l’occasion des élections, des millions d’internautes avaient déjà rejoints d’autres réseaux respectueux de la liberté de parole et surtout très accueillants pour la droite et l’extrême droite. Parler, le plus connu, recueille les Twittos, alors que les amateurs de vidéos s’installent chez Rumble, il y en a d’autres : News Max, MeWE, etc.

Peu connu en France, Parler est un clone de Twitter dont s’est emparé l’Alt-right : néo-nazis, racistes, virilistes survitaminés, suprémacistes, QAnon-istes (suite à la fermeture arbitraire de 70 000 comptes Twitter !), etc. Accessoirement, côté français, on y côtoie Marion Maréchal Lepen…

Parler est depuis plusieurs mois l’application à la plus forte croissance sur l’Appstore d’Apple, avec des pics de création de 1000 nouveaux comptes par minute. Le lundi 11 janvier, elle comptait huit millions de membres, près du double de la semaine précédente. Même scénario pour Rumble qui anticipe une croissance éclair jusqu’à 90 millions de membres actifs ce mois-ci, contre 60 en décembre. Internet, dernier territoire libre et sans frontières !

De la fuite à l’errance apatride

Mais sur ses terres, Mr. GAFA dicte la Loi ! voici la séquence complète (à ce jour). [Le 12 janvier. NDLR]

0/ Jeudi : Facebook et Twitter censurent 90 millions d’abonnés (trumpistes) ; ils s’organisent et migrent en masse sur Parler.
1/ Samedi matin : Parler est l’application gratuite la plus téléchargée sur les Iphones.
2/ Samedi soir : Google et Apple interdisent Parler.
3/ Lundi matin : l’application ne répond plus, à terre, interdite par Amazon !

GAFA : Google, Amazon, Facebook, Apple – les Dieux de Wall-street sont aussi les Maîtres du Monde Digital, ils dictent et appliquent la loi, leur loi et leurs robots digitaux l’appliquent. Sans aucune forme de procès, Apple et Google ont retiré l’application Parler de leur Appstore ; impossible de l’installer ! Il restait encore l’accès direct au service via ces bonnes vieilles pages web, codées « à l’ancienne », beaucoup plus difficile à bloquer. Du moins le croyait-on car en fin de journée samedi, la société Amazon avertit Parler qu’elle privera l’application de son service d’hébergement Web dans la nuit de dimanche à lundi.

Bouche cousue et recousue pour Trump et ses lieutenants. Les yeux et les oreilles bouchés pour presque 90 millions de personnes ! Le tout en un petit week-end et par une poignée de PDG en goguette aux quatre coins du monde… Pas d’effusion de sang, pas de brutalité, quelques mails et échanges cryptés sur smartphone auront suffi, puis on lance d’un click les armées de robots Internet, les « bots », pour évacuer l’équivalent de l’ensemble de la population française ou allemande, contrainte à émigrer et finalement devenue apatride. Sans terre, et sans plus de boussole, ils errent dans le Cyberspace.

GAFA : le retour du monde féodal

Nous voici donc en vérité au-delà du contrôle de la parole et de l’image. Il s’agit ici de tout autre chose, il s’agit de la nature de ce Nouveau Monde, Digital et Global, trans-étatique, que les oligarques créent et dont gèrent les infrastructures et où en conséquence ils « font » la loi. Une loi savamment rédigée dans les célèbres CGU « Conditions Générales d’Utilisation » auxquelles négligemment, chacun consent d’un « Ok !» distrait. Un monde non pas virtuel comme on le dit souvent, mais vital, car informationnel ; vital car l’information est au cœur du vivant – l’ADN en témoigne. C’est la matière qui constitue le monde, mais c’est l’information qui lui donne, qui sculpte sa forme. Le Cyberspace est le nouveau « Nouveau Monde », le monde informationnel qui émerge du monde de la matière ; il était libre depuis sa création et jusqu’à la naissance et au développement du web autour des années 2000. L’arrivée de l’immense masse des nouveaux internautes, à suscité l’émergence d’utopie concrètes – Wikipedia par exemple (2001) – mais aussi de la dystopie GAFA (1997, 1994, 2004, et 1976 pour Apple, réinventée en 2001). Après avoir inventé le web, les scientifiques ont lâchement remis sa destinée entre les mains des États via le World Wide Web Consortium, ou W3C, fondé en 1994. Les États ont bien vite livré le Nouveau Monde au capital et à la police, aux GAFA et à la NSA très présente ainsi que ses homologues d’autres pays, dans les couloirs et bureaux du W3C. Depuis l’origine… alors qu’il était dirigé par un Français délégué par Inria.

Nous n’en sommes donc plus au « Capitalisme de Surveillance », c’est bien autre chose qui se déploie sous nos yeux, c’est la société libertarienne, la forme moderne du féodalisme : un état régalien – royal – y déploie toujours plus de polices et d’armées, espionnant chaque mot, mouvement, relations et jusqu’aux « intentions », tandis que quelques oligarchies exploitent leurs monopoles, régissent leurs territoires. Chacune extrait de « ses » habitant la matière première – les données – la source de juteux profits. Bientôt, les nouveaux Seigneurs Féodaux imposeront Diem, la monnaie officielle, la leur. Ce nouveau capitalisme est aussi un extractivisme. Alors que le vieux – noir est sa couleur – extrait du pétrole, de la matière, hors des sols qu’il contrôle et détruit, celui-ci – repeint en vert – extrait les données de nos corps, de nos vies mêmes… qu’il contrôle et détruit.

Tout comme les Grands Ducs de l’époque féodale, les PDG des GAFA font et défont le Roi, à leur bon vouloir. Ils défont en ce moment celui qu’ils ont « fait » lors de la précédente campagne présidentielle. Souvenons-nous de cette réponse de Trump interviewé par le Financial Times en avril 2017 : « Without the tweets, I would’nt be there » (« Sans les tweets je ne serai pas là »).

Urgence
Ce qui était important tend souvent à devenir urgent… il est urgent de prendre acte de la situation révélée par le Blitzkrieg de ce weekend, un assaut parfaitement coordonné contre la liberté d’habiter le Nouveau Monde de l’Internet. Le pouvoir change de camp, et le Danemark l’avait compris dès 2017, en créant le poste d’ambassadeur numérique auprès du duopole Google/Facebook. Alors que les anarchistes sont occupés à manifester contre l’État et ses lois toujours plus répressives, une Enclosure numérique est en cours ; une appropriation/expropriation des territoires numériques menée par les méga-corporations qui créent des Duchés d’amplitude mondiale. Et ne soyons pas aveuglés par l’apparente modestie des sanctions de leur Loi. La peine qu’applique la Féodalité Digitale n’est pas la peine de mort, réservée aux États, leur peine capitale prononce la mort sociale, cette peine caractéristique des sociétés précapitalistes où l’on faisait encore société ; la voici qui revient. À l’aube de la démocratie moderne, l’Athènes classique, appliquait aussi cette peine – l’ostracisme – pour extraire les plaies de sa communauté, mais c’était les citoyens réunis en assemblée qui délibéraient et décidaient. Ici c’est le Seigneur des Terres Digitales qui décide, seul. Il nous faut prendre nos valises digitales et migrer vers d’autres territoires, vers des communes libertaires où les féodaux n’auront pas leur place.

Ce que font nombre d’utilisateurs de Whatsapp (filiale de Facebook) qui vient de changer ses Conditions Générales d’Utilisation, sans appel : acquitter ou quitter. Ils migrent massivement vers la messagerie sociale Signal, application gratuite, développée sur le mode d’un Logiciel Libre, une autre utopie concrète toujours active.

À tout le moins, rejoignons-les !
Hépha Istos




Source: Monde-libertaire.fr