Novembre 20, 2020
Par Paris Luttes
346 views


C’est un article du journal catholique de gauche (mon Dieu la laïcité !!!!) La Vie qui a définitivement fait passer Sarah El Haïry, sombre élue du Modem de Loire Atlantique à la postérité. Celle qui se lancera quelques jours plus tard dans un éloge à la misère, rappelant tout ce qu’on peut faire avec un paquet de pâtes, n’était jusqu’à présent qu’un des multiples fusibles de Macron, sans gloire ni temps de présence audiovisuel.

Difficile, il faut dire, de se frayer une place cathodique entre le duo d’extrême-droite Blanquer/Darmanin, Castex et les quelques figures de la Macronie qui passent plus de temps à écumer les plateaux télé qu’à travailler (bah Marlène, on te voit plus sur le terrain).

Mais voilà Sarah El Haïry propulsée au rang de star de la Macronie.

Ne vous laissez pas duper par son nom, El Haïry n’a pas le parcours classique d’une immigrée lambda. Fille de patrons et de médecin, elle grandit en France avant de faire une partie de sa jeunesse dans la bourgeoisie dorée de Casablanca. À 18 ans, elle adhère au MODEM. Tout ce qu’on rêve pour nos enfants somme toute…

Que s’est-il passé ?

Du 19 au 23 octobre avaient lieu les réunions annuelles du Réseau Jeune des centres sociaux. Ce réseau Jeune a pour idée de mettre en lien des jeunes qui fréquentent les centres sociaux de toute la France. Il s’agit de travailler sur une thématique dans un espace conforme aux valeurs des centres sociaux : l’éducation populaire.

L’éducation populaire est un faisceau de pratiques qui a traversé les époques et qui s’articule en différents courants.

Les trois majoritaires sont :

  • le courant issu du mouvement ouvrier, actif dans les syndicats et à travers les bourses du travail, il a quasiment disparu avec la bureaucratisation syndicale et la perte d’autonomie des bourses du travail.
  • Le courant chrétien, encore extrêmement fort, qui existe à travers des organismes de scoutisme et d’organisation de jeunes en milieu rural. Ce courant propose une analyse confessionnelle de l’éducation populaire mais reste profondément laïque dans des valeurs et offre des outils pédagogiques d’émancipation très respectables.
  • Le courant laïque, qui prend son essor au sortir de la 1e Guerre mondiale. Non communiste, il est fortement attaché à la République de son point de vue social et surtout aux valeurs d’émancipation des enfants et des jeunes. Initialement porté par des figures comme Henry Wallon et Célestin Freinet, il est encore largement actif aujourd’hui, dans des organismes tels que les Cemea ou encore… la Fédération des Centres Sociaux.

Et cette année justement, le sujet choisi par les adolescent·es était : la religion. Ou plutôt sa place dans la société.

On ne peut que comprendre les jeunes et les professionnel·es d’avoir choisi ce thème, particulièrement présent actuellement car sur-médiatisé. On peut noter aussi une prédominance des centres sociaux dans les Quartiers Politiques de la Ville [1], souvent peuplés par de nombreux immigré·es.

Je ne pourrai parler que de la région parisienne, ne connaissant pas les centres sociaux en milieu rural par exemple. Mais sur Paris et sa banlieue, on constate une très forte représentation de personnes de confession ou de culture musulmane. Et donc ça allait forcément parler des sujets qui fâchent (enfin qui fâchent les politiques).

Je n’étais pas présent à Poitiers mais je connais les pratiques des collègues car ce sont aussi les miennes.

Nous nous basons évidemment sur l’écoute bienveillante et le fait de se mettre à la place de l’autre. Cette liberté de parole peut être en effet dérangeante. Combien de fois un·e jeune m’a tenu des propos homophobes décomplexés, racistes ou antisémites ? Et pourtant je n’ai cessé de parler à ces jeunes, partant du principe que, la censure des ces pensées n’amènerait qu’à une radicalisation et une intériorisation du problème chez les jeunes. Partant également du principe que ces tendances aux discriminations ne sont inhérentes ni à la jeunesse, ni à une catégorie sociale ou raciale de la population.

Et la plupart du temps, ça paye. J’ai clairement vu de nombreuses fois des enfants et des adolescent·es évoluer grâce en parti à des discussions que nous avions eues. Ces discussions parfois houleuses, offrent la possibilité aux jeunes de trouver un espace de politisation et surtout un espace de vivre ensemble dans ce monde. Et ce n’est pas rien.

Je suppose que les collègues organisateur·rices de cette rencontre étaient dans cette optique. Ce n’était malheureusement pas le cas de Sarah El Haïry, présente pour discuter avec les jeunes.

On ne reviendra pas sur les faits. L’article de La Vie, les passages sur France 3 ou le reportage de France Culture rendront bien compte de l’ambiance et de la tour d’ivoire que s’est construite la Secrétaire d’État à la Jeunesse. Le passage de la Marseillaise [2] étant l’apogée d’une gêne créée unilatéralement.

L’affaire aurait pu s’arrêter là. La Secrétaire d’État aurait pu admettre qu’elle était en décalage avec ses administré·es. Au moins elle aurait pu faire semblant de discuter. Il n’en est rien. Elle a décidé de mener une inspection sur la Fédération des Centres Sociaux. Inspection qui rime avec « coup de pression ».

Les centres sociaux, qu’est-ce que c’est en 2020 ?

Ce n’est pas la première fois que les centres sociaux, jugés dangereux car accueillant tout type de population (avec beaucoup de pauvres quand même) sont remis en cause.

En 2017, la région Île-de-France, présidée par Valérie Pécresse a subordonné l’attribution de subventions pour les associations (et donc aussi les centres sociaux) à la signature de la “Charte de la Laïcité” [3]. Cette charte interdisait explicitement aux femmes voilées de venir travailler ou de bénéficier simplement des activités proposées grâce à ces subventions publiques. Une drôle de conception de la laÏcité ! Un certain nombre de centre sociaux s’étaient insurgés contre cette charte, dont les centres sociaux de Seine Saint Denis. Elle a finalement été jugée discriminatoire et retoquée au tribunal [4] après une mobilisation de plusieurs collectifs.

Pour les Parisien·nes, on se souviendra de l’ancienne Maire du 20e (aujourd’hui conseillère d’arrondissement), Frédérique Calandra qui avait déclaré chez Pascal Praud (on a les médias qu’on mérite) :

«  Ils sont infiltrés dans les centres sociaux, avait-elle déclaré. Chez moi, il a fallu que je tape du poing sur la table pour qu’un centre social géré par la Ligue de l’enseignement n’organise pas une démonstration de comment bien porter le voile pour les jeunes filles. »

Cette assertion, évidemment fausse, avait déclenché une polémique dans le 20e et un communiqué immédiat des centres sociaux parisiens. Là encore, la probité des centres sociaux est mise en cause.

Cette fois, El Haïry prétend que structurellement, les centres sociaux sont anti républicains dans un article du Point où elle multiplie les mensonges et explique, contre toute évidence, avoir été face à des séparatistes islamiques. [5]

Cette accusation tombe d’autant plus à plat que le réseau des centres sociaux, s’il est très chouette à plein d’aspects et ouvre des brèches dans le monde du chacun pour soi, reste fortement « laïcard ». Les membres des différents conseils d’administration qui régissent les associations du réseau sont à l’image du bénévole associatif classique : un certain âge, athée, électeur de François Hollande, parfois de Mélenchon quand ielle est radical… Bref, des aspects que nous, professionnel·les, trouvons parfois problématiques tant ils sont en décalage avec notre public, plutôt d’origine immigrée.

C’est d’autant plus grave.

Car le message est clair. L’extension du qualificatif de séparatisme [6] à la Fédération des Centres Sociaux ne vise qu’à une seule chose : marginaliser encore un peu plus les espaces où les musulman·es peuvent vivre leur vie sociale sans devoir se cacher. Ces espaces, multiconfessionnels, où une maman musulmane peut faire la cuisine avec un mec hindou en discutant avec un animateur athée, sont rares.

Il faut que nous, la population, mais aussi les professionnel·es, nous battions pour conserver cet espace.

Espace qui est à l’image d’une société qui ressemble vaguement à la société que nous désirons. Une société sans frein où le respect de l’autre, de ses convictions et de ses croyances soit un préalable à toute forme de changement social.

Un animateur profondément athée, mais surtout désespéré par la connerie des bourgeois.




Source: Paris-luttes.info