Dans leur lutte face à l’extension d’un camp militaire pour ne pas se faire expulser de leurs terres, les paysans du Larzac dans les années 70 organisent une grande marche du Larzac jusqu’à Paris : pour y faire entendre leur colère, mais aussi pour éprouver les campagnes, petites villes, villages, hameaux qui les accueillent sur leur passage. Leur détermination était si grande à changer les choses qu’ils ont dû rompre avec leurs habitudes, laisser leurs champs en friche pour quelques temps.

Des habitudes nous en avons : le travail, les études, les rendez-vous, les engagements. Ceux-ci pèsent sur chacun de nous à chaque fois que nous voulons manifester, lutter, réfléchir. Je crois que cette double-vie que nous menons en ce moment nous épuise, nous érode. De plus, nous savons tous ici (sans oser le dire), que les changements que nous appelons de nos vœux (démocratie radicale, mode de vie alternatif, redéfinition du travail) ne se feront pas sans cette rupture avec ces habitudes, sans changement sur nous-mêmes avant le reste. L’Histoire le montre.

Nous proposons un dilemme, à discuter, et à mettre en pratique dans les plus brefs délais car nous n’avons plus beaucoup de temps :

Soit 1) Nous poursuivons les manifestations, les blocus, les Nuit Debout en attendant des ouvriers qu’ils mettent en place une grève générale reconductible que nous passerons sagement à la maison devant notre télé. De mon point de vue, nous nous épuiserons à rêver d’un autre monde des jours et des jours encore sans que le cadre soit ébranlé, et précisément dans le cadre de la lutte telle qu’elle est inscrite dans notre Vème République.

Soit 2) A l’image de notre mouvement, neuf, inventif, pacifique, affirmatif, nous partons de toutes nos villes pour rejoindre la Nuit Debout de Paris à pied, comme les paysans du Larzac. Cela peut prendre deux semaines comme un mois : sur notre chemin, faisons escale dans tous les villages et villes que nous rencontrerons pour y poursuivre nos réflexions et nos débats. Je pense que la colère est immense dans nos campagnes : profitons des élections qui se profilent pour désamorcer le Front National, et construire une vraie et grande Nuit Debout, qui dépasse les classes urbaines et étudiantes. Occupons le temps, occupons l’espace, occupons les médias le plus longtemps qu’on le peut, et mettons-nous en mouvement réellement, sur les chemins. Les têtes suivront, j’y crois profondément.

Nous pensons que cette initiative mettra à jour notre réelle détermination : car si nous pourrions être prêts à mettre entre parenthèses nos habitudes pour renverser la table, nous ne pouvons plus nous permettre de perdre de l’élan politique en AG obséquieuses et vides de toute vitalité politique. Que ceux qui se sentent capables de réaliser cette grève en mouvement et d’aller chercher les indignés dans tous les recoins de France le fassent, car sinon, j’ai bien peur que ces Nuits ne soient pas à la hauteur de nos ambitions et de nos rêves conjugués, et qu’elles demeurent un repli chaleureux et non plus une énorme vague.

Nous avons un désir commun qui ne fait que s’exprimer toujours plus fort chaque jour sur nos places : nous perdrions beaucoup à ne pas le réaliser.