Septembre 5, 2022
Par Lundi matin
233 visites

Hier, j’en avais assez de voir mon armoire normande, dans la cuisine – déjà une armoire normande dans une cuisine… ça défie les lois de l’utilité, dans un séjour, dans une chambre à la rigueur, mais non elle est dans ma cuisine – assez donc de la voir brinquebalante, d’un pied amoché plus court que les trois autres. Voilà que j’ai pris une poire, posée là sur la table sans doute par la main de quelque Tentateur, pour caler l’armoire. Sans réfléchir une seule seconde, signe que j’avais rompu avec le réflexe de garder une poire pour la soif, que je lui avais déniée son utilité essentielle, manifeste, celle qui veut que la poire soit faite pour moi, mon appétit, ma santé. Non, je l’ai utilisée – « utilité » bafouée, secondaire, dérivée, détournée, distraite, abstraite, comme une pierre, ou un bout de bois ou tout autre objet que je n’avais pas sous la main. Aucun geste artiste là-dedans, je voulais vraiment caler l’armoire.

Il fallait caler l’armoire, avec n’importe quoi, mon désir était plus fort que tout. Dire « mon besoin » serait excessif : avais-je vraiment « besoin » de caler l’armoire ? C’était une pulsion, sans raison, même la colère n’expliquait rien, comme un chaos qui pousse dans tel sens puis tel autre, un non sens absolu rivalisant peut-être avec un sombre et maniaque désir d’ordre, qui sait. Et de fait la poire s’est trouvée aussitôt écrasée par l’armoire, bouillie de chair blanche, son jus giclant de part et d’autre. L’armoire, de tout le poids de son origine viking, n’a pas retrouvé un millimètre d’équilibre, je n’en fus pas surpris.

Je me suis aussitôt demandé : mais pourquoi ne remplis-tu pas l’armoire de telle sorte que tout le poids pèse bien réparti sur les trois autres pieds, sans alourdir et appuyer sur le quatrième restant boiteux et déficient ? Réponse immédiate : parce que tu n’as plus une tune pour remplir l’armoire de nourritures diverses, l’armoire est vide depuis 3 mois et tu crèves la dalle. C’est vrai, j’oubliais. D’où l’ascétisme héroïque qui consistait à me priver de l’utilité frugale de la poire pour aller l’écraser en pure perte sous le pied défectueux de l’armoire. Mais ma logique était sauve : pas question de sacrifier à l’utilité, au point de vouloir stabiliser, équilibrer une armoire massive qui ne me sert strictement à rien puisqu’elle est vide et reste vide depuis si longtemps pour le plus grand malheur de mon estomac.

L’hiver pointant le bout de son nez gelé, j’aurais plus avantage (avantage !) à brûler l’armoire, planche par planche, porte par porte, l’une après l’autre paroi, pour un bon feu de cheminée. Enfin mon armoire trouverait une ultime, dernière et définitive utilité. Mais ma logique, un peu bourrée, aurait pris un coup dans l’aile, s’en serait mise un sacré coup derrière la cravate – au fait, des lustres que je n’ai pas porté de cravate, je me demande aujourd’hui à quoi ça me servait ce truc, au boulot chacun l’enlevait dès l’entrée dans le bureau puis on nous la confisquait de peur qu’on se pende avec au garde corps de la fenêtre.

Donc ! car il y a un donc, il faut rester logique, je ne brûlerai pas mon armoire normande dans la cheminée. Je vais la garder, intacte, claudicante et vide. Je ne pense même pas à la vendre, sa propriété m’est complètement indifférente, il se trouve qu’elle était là acquise par je ne sais qui ne s’en réclamant pas possesseur. Faire de l’argent avec « mon » armoire normande, pouah ! La nourriture que je pourrais enfin acheter avec cet argent, où la rangerais-je alors ? Entassée dans un coin de la cuisine ? Un tas sans contours, ça fait pauvre, trop pauvre. Le rangement, ça compte dans un espace, le rangement c’est utile, ça fait propre, voyez une bibliothèque ! un buffet ! Mais quand on n’a rien à ranger, on apprécie l’inutilité de tout, par défaut, aussi bien par excès. L’excès de rien est le défaut de tout.

Il n’empêche que j’ai la dalle, ce besoin qui hurle dans mon ventre me dirait-il qu’il y a des choses utiles, de première nécessité, de prime utilité pour mon corps ? En bon philosophe Pyrrhonien je dois dire toutefois non pas « j’ai faim », mais « il se peut que j’aie faim », car rien ne le prouve puisque je suis seul à ressentir cette sensation, qui exige donc de ma part a minima le doute sceptique. Chocolat à Foottit : « j’ai faim », Foottit : « tu as de l’argent ? », Chocolat : « Non », Foottit : « alors tu n’as pas faim ». Voilà encore un autre régime de preuve a contrario.

Devant tant d’évidence, qui contrarie toute évidence, la tentation est grande d’en finir, avec ce monde, avec la faim de ce monde. Ne plus vouloir de ce monde, qui nous donne faim mais nous prive de tout, c’est assumer l’hypothèse du suicide, car retiré au fin fond du désert il faut encore manger, je n’ai pas l’endurance d’un champion de jeûne. Puisqu’il n’existe pas d’autre monde, ni ailleurs ni après, mais celui-là seul, en sortir c’est littéralement passer dans « l’autre monde » improprement nommé. Plutôt que se résoudre à mourir au terme d’un long combat dans la mort-monde, autant quitter ce monde d’un brave sursaut de vie. Beaucoup en sont passés par là déjà, peut-être.

Mais alors une dernière chose me retient encore : les instruments du suicide – la corde, le pistolet, le poison, le médicament, le train, la falaise,… Voilà qu’il me faudrait trahir in fine, in extremis ma logique, et admettre une utilité ultime pour accomplir mon geste ultime : j’aurais à me servir de quelque chose ou de quelque lieu, et pire encore, à choisir entre plusieurs moyens utiles d’en finir. Le plus insupportable serait assurément la falaise, se jeter d’en haut d’un si bel ouvrage de la nature, qui véritablement ne sert à rien d’ordinaire, en cela extraordinaire – on ne dira pas qu’elle sert à certains oiseaux qui nichent dans sa paroi sans trahir aussitôt la rhétorique utilitaire, mercantile, comptable de l’intellect humain. Les oiseaux ne font pas commerce avec la falaise. Un milieu ne se négocie pas. La falaise n’est pas « faite pour » les oiseaux, pas plus que pour les humains. La falaise n’est pas faite pour. Et surtout pas pour que je décide un soir de détresse de me jeter de son sommet.

M’ouvrir les veines… il faut encore un couteau, une lame de rasoir… l’idée de l’instrument est pénible.

Il me reste une seule solution pour en finir avec ce monde en toute cohérence logique : me laisser crever de faim, comme un éternel gréviste de la faim non suivi médicalement. Laisser mon corps s’épuiser jusqu’au bout, sans recourir à quoi que ce soit d’utile pour précipiter ma fin.

Je me prends à rêver de la société des chasseurs-cueilleurs, avaient-ils et elles une notion de l’utile, en deçà même de la dépense et du don ? La poire qui pend à l’arbre était-elle une offrande, honorée comme telle, que l’on rendait au centuple en guise de louange ou de grâce lors des fêtes, par le sacrifice de soi-même ou d’un animal au Dieu ou à la Déesse, dans un excès d’abondance, non pas de subsistances, mais de la capacité à donner et à recevoir ? Pas d’échanges, pas d’utilité, de crédit, de dette… mais des dons dans tous les sens, dans tous les non sens. Dans mon rêve, ils ne sont ni bons ni sauvages, ils sont juste comme ils vivent.

Je fais confiance aux savants pour nous avoir déjà éclairé à ce sujet, dans quantité de livres. Mais je ne les ai pas lus, et ne les lirai jamais. Qu’un livre me soit utile ? Plutôt mourir ! Je ne lis que les livres dont je ne sais pas quoi faire.

Je vais continuer ma réflexion, à jeun, tiraillé par la faim, jusqu’au moment où j’irai m’allonger dans le bas de mon armoire normande, et là ce sera la fin. Ou du moins, fidèle à moi-même, je me dirai « il se peut que ce soit la fin », mais n’en aurai aucune certitude. Je m’y enfermerai à double tour, pour qu’on ne vienne pas me déranger.

L’hérétique




Source: Lundi.am