DĂ©cembre 30, 2019
Par Le Monde Libertaire
88 visites


« A quoi sert le thĂ©Ăątre ? » Edito d’AndrĂ© BENEDETTO pour la Rue des PoĂštes mensuel de poĂ©sie crĂ©Ă© par Vincent JARRY

Je n’ai jamais eu envie de m’exhiber oĂč que ce soit, ni mĂȘme de me faire remarquer de quelque maniĂšre que ce soit. Je souhaite passer inaperçu, ne pas attirer l’attention et ne jamais faire aucun mal.
Je suis prĂȘt cependant Ă  monter chaque soir sur une scĂšne pour m’exprimer en pleine lumiĂšre devant un public et jouer. Je fais mĂȘme tout ce que je peux pour cela. Il me semble que (malgrĂ© tout) c’est bon pour ma santĂ© et il me semble aussi que j’ai quelque chose de trĂšs intĂ©ressant Ă  dire et Ă  montrer Ă  mes congĂ©nĂšres.
Quoi exactement je dis et je montre, je ne le sais pas bien et ne peux guĂšre l’expliquer. Ça me parait ĂȘtre d’une absolue nĂ©cessitĂ©. Si nĂ©cessaire mĂȘme qu’il se trouve toujours au moins quelques personnes pour venir me voir et m’écouter.
Elles m’assistent en quelque sorte et alors le thĂ©Ăątre a lieu. AprĂšs quoi, soit dit en passant, mes chers amis, il vaut mieux ne pas trop s’attarder Ă  manger et Ă  boire.
Ces personnes qui viennent savent peut-ĂȘtre mieux que moi Ă  quoi sert et Ă  quoi leur sert le thĂ©Ăątre. De mĂȘme que la lumiĂšre leur donne une ombre et que le miroir leur donne un reflet, de mĂȘme le thĂ©Ăątre leur donne un double et mĂȘme plusieurs : le petit bonhomme dedans qui crie au secours, et toute une foule de sosies bien diffĂ©rents les uns des autres.
Ce reflet, cette ombre, ces doubles qui bougent et se modifient sans cesse fournissent Ă  ces gens des indications prĂ©cieuses sur leur corps, sur leur situation dans l’espace et dans le temps, sur leur apparence, leurs airs, leurs gestes, leurs pensĂ©es secrĂštes, leurs sentiments cachĂ©s

Elles savent ainsi beaucoup mieux oĂč elles sont, qui elles sont, d’oĂč elles viennent et mĂȘme oĂč elles vont ! Elles ont du moins l’impression de le savoir intensĂ©ment un bref instant.
Plus la tempĂȘte est grande sur la scĂšne, plus le hĂ©ros est malmenĂ©, et plus il sert de phare pour faire le point Ă  tous ces immobiles dans le silence de la salle, trĂšs agitĂ©s Ă  l’intĂ©rieur d’eux-mĂȘmes et trĂšs dĂ©semparĂ©s.
Le thĂ©Ăątre ça les apaise, ça les soulage et ça les Ă©claire dedans. On peut alors penser qu’ils deviennent un peu meilleurs tous ensemble.

André BENEDETTO Théùtre des Carmes Avignon
Article paru dans Rue des PoĂštes en Mai 2000




Source: Monde-libertaire.fr