Janvier 17, 2022
Par Lundi matin
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« Ici le problème de la folie sera posé de la manière la plus humaine. De manière à ce que chacun se demande : Pourquoi pas moi ? Qu’ai-je fait pour que le destin m’épargne et dans le fond que vaut réellement ma vie ? »

Antonin Artaud, Scénario du Maître de Ballantrae de Stevenson

«  À qui m’identifiez-vous qui m’équivaille, dit le Saint ? »

וְאֶל־מִ֥י תְדַמְּי֖וּנִי וְאֶשְׁוֶ֑ה יֹאמַ֖ר קָדֹֽוש

Isaïe 40, 25

Au fond, concernant ce cauchemar colossal, la question la plus brûlante reste celle de la bonne santé non pas virale mais mentale d’une civilisation fermement décidée à se ruer vers son propre pire.

Le 22 novembre 2021, prise d’anxiété – qui ne le serait ! –, mon amie la cinéaste Judith Cahen m’écrivit à propos d’une lettre ouverte de Mehdi Belhaj Kacem, datée du 3 novembre, plaisamment qualifiée par le site qui la diffuse de « plus violente du 21e siècle » [1].

« Cher Stéphane, 

Mon frère m’a fait suivre, début novembre, la lettre que Mehdi Belhaj Kacem a écrite au maire de son village, qui relayait, bonhomme, le message officiel pour la 3e dose de vaccin… Cette lettre m’a pour une part réjouie, pour une part attristée.

Je voudrais savoir si elle vous est parvenue aussi par vos réseaux et, surtout, si vous pourriez m’en dire plus sur ce que MBK évoque des points de vue de survivants de la Shoah. Je vous passe le lien au cas où vous ne l’auriez pas reçu et aussi je vous recopie le passage en question en post-scriptum.

Bon, vous verrez, ce n’est pas de la philosophie ni de la littérature, j’espère que ça ne vous agacera pas trop, c’est de l’ordre du texte pamphlétaire, polémique, mais j’ai encore suffisamment confiance en MBK et sa rigueur intellectuelle pour le croire quand il écrit qu’il a travaillé à se documenter depuis 2 ans sur ces affaires de Covid. 

Je vous embrasse,

Judith

‘‘Exagération ? Pourquoi est-ce que de nombreux survivants de la Shoah (Véra Sharav, Rabbi Hillel Handler, Hagar Schafrir, Sorin Shapira, Mascha Orel, Morry Krispijn, Shimon Yanowitz, Hila Moscovich, Tamir Turgal, Amira Segal, Jacqueline Ingehoes, Andrea Dresher, Edgar Siemund, etc.) disent-ils la même chose que moi, que des millions de Français, et des centaines de millions de personnes dans le monde ?’’ »

De quelle « même chose » parle ici Mehdi Belhaj Kacem, partagée selon lui par des myriades d’autres extralucides ?

De ce que la crise sanitaire serait en plusieurs points comparable à la tentative de destruction des Juifs d’Europe au XXe siècle ; à la seule différence que le génocide, cette fois, menaçerait l’humanité dans son ensemble : « Génocide, oui, et le plus grand, peut-être, de tous les temps, dans la mesure où, s’il s’avérait que le ‘‘vaccin’’ avait pour fonction de modifier le génome humain, non seulement il serait le plus grand en quantité, mais il le serait aussi en qualité : il serait le génocide le plus littéral qui fut jamais. » [2]

J’ai croisé deux fois Mehdi au siècle dernier. Nous avons pu parler un peu, pas beaucoup, il était fuyant à la fin. Notre superficielle complicité intellectuelle ne suffit pas à me dissimuler sa fragilité, pas tant psychologique d’ailleurs que philosophale. Ainsi pouvait-il écrire en 2009, dans son style caricatural d’asservi exalté – contrepoint mégalomaniaque de son indû complexe d’« autodidacte galeux » (de sorte qu’il n’est pas exclu, du moins c’est à espérer pour lui, qu’il s’agît d’un pastiche de l’asservissement) : « De même que nous avons commencé par dire que Derrida n’était qu’une parenthèse, géniale, mais une parenthèse, entre Martin Heidegger et Badiou ; de même que nous avons osé affirmer que Heidegger n’était qu’une parenthèse, cruciale, mais une parenthèse, entre Badiou et Hegel ; nous pouvons maintenant aller jusqu’à la témérité d’affirmer que Hegel n’est qu’une parenthèse, grandiose, mais une parenthèse, entre Kant et Badiou. »

Je répondis à l’email de Judith Cahen le jour même :

« Chère Judith,

J’avais lu la lettre de Mehdi Belhaj Kacem, et j’avais lu auparavant une longue interview un peu surexcitée, comme sa lettre, mais plus fournie intellectuellement, qu’on m’avait également fait parvenir [3]. Je crois, d’une part, qu’il a peu ou prou décompensé, et que cette lettre introduite par une rodomontade ridicule ne servira à rien sinon à lui nuire intellectuellement. Même s’il a raison sur un certain nombre de points, comme l’idée qu’il n’y a pas de véritable danger dans la pandémie et que l’hystérisation autour de ce virus est profitable financièrement à bien des intermédiaires, il n’y a pas de « génocide » au sens où il le dit. Pour des raisons trop longues à expliquer, nous ne sommes pas en plein nazisme et les non-vaccinés ne sont pas les nouveaux Juifs d’hier. Si MBK était juif et avait eu une famille persécutée, il le saurait. 

Que le monde ait basculé dans ce que j’appelle depuis 2005 la Gestion Génocidaire, cela fait quelques décennies que c’est le cas, mais c’est civilisationnel, et non le fait de quelques individus complotant contre MBK pour le maintenir dans l’isolement et la pauvreté. Que certains (en réalité une classe dirigeante) projettent d’asservir ou du moins de museler une bonne fois tous les mécontents et les critiques du système néo-libéral, c’est une évidence. Le virus, sans doute échappé involontairement d’un laboratoire chinois, a offert une bonne occasion aux divers dirigeants soumis aux lobbyistes pharmaceutiques de donner un coup de vis cybernétique pour faire taire les oppositions diverses (Hong Kong, Gilets Jaunes, etc.). 

Je crois simplement que ce à quoi l’on assiste depuis longtemps dans les pays du Tiers-Monde est en train de se propager partout. Une oligarchie de ploutocrates se maintient au pouvoir et jouit de sa fortune dans l’indifférence la plus complète au sort des miséreux qui crèvent à leur porte. Ils ne veulent simplement plus être contestés ni culpabilisés. Les bidonvilles et les favelas au Brésil qui côtoient des ilôts de richesse indécente sont un bon exemple de ce en quoi est en train de se transformer l’entièreté du monde. Le « génocide » universel, il est dans la destruction de la Nature, et plus abstraitement dans la relève de l’homme par l’Intelligence Artificielle. Tout cela se fait dans le dos même des promoteurs et des tenants du système.

Quant à un vaccin fabriqué pour asservir génétiquement l’humanité, c’est ridicule. Il suffit de voir les divers échecs de Pfizer depuis près de 20 ans pour comprendre qu’ils ne maîtrisent en rien une telle technologie de science-fiction. Il ne faut pas confondre les fantasmes hollywoodiens des ploutocrates divers (Elon Musk, etc.) et la réalité. La réalité est encore plus triste en un sens. Ces gens sont abrutis de richesses et de pouvoir, et ils sont d’un égoïsme que rien n’arrête. Ils sont en train de ravager la planète tout en imaginant qu’ils pourront s’en sortir au dernier moment, comme dans un film hollywoodien (Interstellar par exemple [4]). L’ultime secret de tout cela, c’est la cupidité de la cupidité [5]

J’en parlerai dans les prochaines séances de mon Séminaire, mais je progresse lentement et minutieusement dans mon analyse de la Gestion Génocidaire du Globe, pour ne pas me prendre les pieds dans le tapis de mon intelligence de la malédiction du monde, comme Mehdi. 

Je vous embrasse.

Stéphane »

Je me trompai sur un point dans ma réponse à Judith Cahen : la paranoïaque missive de Mehdi Belhaj Kacem, loin de le ridiculiser, connut un succès considérable de sorte qu’il en vint à s’exprimer à nouveau le 15 décembre 2021, dans entretien vidéo [6] au cours duquel il fit de nombreuses révélations intimes concernant, précisément, sa santé mentale, tout en dénonçant « un nouveau totalitarisme en train de se mettre en place ».

Dans cette interview Mehdi ne dissimule pas sa vulnérablité psychologique. Il se confie sur sa « paranoïa », sa « mégalomanie », le « suicide de sa mère », sa « dépression », ses « séjours en hôpital psychiatrique »…, tout en dissimulant sous ses rodomontades pathétiques cette fragilité philosophale qui lui fait, par exemple, « pompeusement » évoquer Heidegger et la « vérité de l’Être » dont la crise sanitaire serait le « gigantesque dévoilement »… Hélas, la formulation est moins pompeuse que mal pompée. Ce n’est pas ici le lieu d’expliciter la délicate question parménidienne (sans rapport avec le vaccin !) de l’alèthéia (le « hors retrait ») chez Heidegger – ni pourquoi c’est bien plutôt les notions d’Implosion de la Vérité (Einsturz der Wahrheith), d’Arraisonnement (Gestell), de Machination (Machenschaft) et de Penser biologistique (biologistische Denkweise) qui aident à comprendre le désastre en cours.

La comparaison de Mehdi Belhaj Kacem est donc indue, mais elle ne l’est qu’en partie – pour des raisons que ni lui ni les « centaines de millions » de ses compères ne soupçonnent pas. Pourquoi ne le soupçonnent-ils pas ? Parce qu’ils n’y pensent pas – au sens où, lorsque quelqu’un sort une proposition aux conséquences catastrophiques, on lui rétorque : « Vous n’y pensez pas ! » Ne pas y penser ne signifie nullement être bête. Mehdi est intelligent et cultivé, seulement il n’y pense pas : tout est dans le y !

Le cas de Mehdi Belhaj Kacem m’intéresse. Il est emblématique de la question de la santé mentale au XXIe siècle, question cruciale pour la Pensée (soit la question de la Déraison, envisagée d’Erasme à Foucault en passant par Pascal, Freud ou Lacan) à laquelle j’ai consacré mon roman Chaos brûlant en 2012.

On ne compte plus les décompensations paranoïaques depuis le début de la crise sanitaire. Ces divagations qui font écho en miroir à la démence du monde, sont du même ordre, dialectique, que la lucidité soudaine dont se targue Mehdi [7], requinqué par la crise, s’apercevant brusquement que le fou n’est pas celui que les conspirateurs veulent nous faire croire…

« J’ai eu des soucis psychiatriques… », confie-t-il à son interlocuteur dans la vidéo de France-Soir [8]. « Là , c’est la meilleure thérapie que j’ai jamais eue. » Puis il cite Orson Welles : « ‘‘Soit j’étais devenu complètement fou, soit c’était le monde qui était devenu complètement fou.’’ Et le jour où j’ai décidé que c’était pas moi qui était fou, décidément que c’était le monde qui était devenu complètement fou, tout a commencé à aller très bien pour moi, parce que ce n’était plus ma petite personne… »

C’est là que le bât blesse. Personne n’est une « petite personne » hormis selon les critères rapetissants de la Société « qui se croit seule », comme disait Artaud dont la grande force fut toujours une magnifique « déraison » de fond, une folie de haute volée, incomparable avec l’insanité planétaire.

On ne se protège pas de la folie généralisée en lui opposant sa propre santé d’esprit. Cette posture mégalomaniaque en miroir – Mehdi contre le reste du monde – repose sur le fantasme d’une substantielle stabilité de la Raison qui traverse toute la philosophie occidentale, aveugle à ce que la littérature, les arts, les sagesses traditionnelles et les penseurs non encartés ont toujours su : la Raison est frelatée d’irrationnel. Qui peut croire encore que son sommeil engendre des monstres, alors que de la Première guerre mondiale à aujourd’hui les monstres qui ravagent le monde sont au contraire engendrés par l’insomnie perpétuelle de la Raison, autrement dit son universelle hégémonie techno-logique. On triomphera d’autant moins de la démence du monde par la Raison que cette démence asseoit l’hyperbolique efficacité de sa domination sur le calcul algorithmique enfanté par la plus glaciale rationnalité mathématique.

Cette question habite tous mes romans. Si la Pensée et la Folie ont partie liée, ce n’est pas dialectiquement, au sens où, comme le suggère Mehdi Belhaj Kacem, entre l’Individu et la Société chacun serait le fou de l’autre, de sorte qu’il y aurait une conjuration contemporaine consistant à affoler tout un chacun par des injonctions paradoxales. C’est plutôt mythridatiquement que Pensée et Folie sont associées, dans ce que Foucault nomme « la liberté toujours périlleuse du dialogue » [9]. Il s’agit ainsi de s’accepter suffisament « fou » pour ne pas craindre de se mesurer à la démence criminelle du monde, comme y sont parvenus Nietzsche, Van Gogh, Nerval, Hölderlin ou bien sûr le magnifique Artaud.

Il y a un texte extraordinaire d’Artaud – tous ses textes le sont, et tous ses textes parlent de la colossale démence mondiale dans laquelle nous sommes camisolés aujourd’hui, en janvier 2022 –, un texte de 1928 intitulé L’osselet toxique [10], où Artaud fait s’affronter la folie du monde, incarnée par le discours psychiatrique qualifié de « château de mesquine folie », et la grandiose folie du penseur solitaire, « le plus Grand Conscient » le nomme Artaud, celui qui a « touché le danger » et « renversé la Démence ».

La fragilité philosophale de Mehdi Belhaj Kacem repose sur son manque de confiance en la Déraison, qui lui fait appeler à la rescousse de sa comparaison entre la crise sanitaire et la Shoah des rescapés juifs, ou argumenter avec Aristote que puisque la prémisse de la pandémie est fausse, alors tout ce qui s’en est suivi depuis deux ans est erroné. Ce recours à la Raison comme une égide contre l’irrationnalité de la crise est issu du même mimétisme en miroir inversé par quoi, à l’ubuesque vulgarité du méprisable Macron, des rebelles répliquent : « Macron, on t’emmerde ! », s’imaginant de la sorte humilier l’Ubucule banquier, conformément à l’intraduisible double sens de la formule scatologique. Tout cela est aussi candide que les rodomontades de Mehdi Belhaj Kacem, ou celles plus triviales des supporters de l’OM que j’entends les jours de match vociférer par centaines en bas de chez moi « Paris, on t’encule ! », avant de perdre piteusement le match contre le PSG…

Il n’y a là rien d’anecdotique. « Le fascisme ne passera pas ! » « Nous sommes tous des Juifs allemands ! » « Je suis Charlie », etc. Si la rhétorique collective trahit l’inaptitude à l’émancipation, c’est parce qu’on ne triomphe pas de son adversaire en lui empruntant son langage, délabré ou pompeux, modeste ou mégalo. Telle est toute l’ambiguïté de la notion de Négritude, qui ne m’a personnellement jamais convaincu. La fragilité philosophique est donc d’abord une fragilité rhétorique, symptomatique d’un temps où la corrélation cybernétique court-circuite la parole en rabougrissant tout langage. Il n’est pas anodin de savoir que la « pop philosophie » en quoi se reconnut Mehdi Belhaj Kacem, fut promue d’abord par Deleuze et Guattari qui comparaient carrément leur trouvaille à un « branchement électrique » : « Cette autre lecture, c’est une lecture en intensité : quelque chose passe ou ne passe pas. Il n’y a rien à expliquer, rien à comprendre, rien à interpréter. C’est du type branchement électrique. »

Eh bien non. La pensée n’est pas d’avantage du type « branchement électrique » que l’Intelligence n’est artificielle. La pensée est une lente et jouissive initiation, une inoculation solitaire, isolante et salvatrice de savoir, une patiente transmission, pas un électrochoc (Deleuze parlait de noochoc).

Cette rhétorique cybernétique qui a tout envahi (on parle de « booster » ou d’« upgrade » vaccinal) n’épargne pas Mehdi Belhaj Kacem : son recours aux « millions » qui soutiendraient la même chose que lui relève de ces éléments-massues de la même sous-pensée qui pourrit chaque seconde de nos existences par le calcul perpétuel des cas covid dans le monde. Dû à la « volupté du nombre à accroissement brusque », comme la qualifie Elias Canetti dans Masse et Puissance, ce vocabulaire du Big Data vient de loin : le mot « millions » était déjà récurrent dans les discours galvanisés de Hitler. Nul besoin pour faire le rapport d’avoir « Bac + 12 » comme ces « stars internationales de la philosophie » qui impressionnent tant Mehdi.

De même, lorsque il assène des imbécillités du genre : « une information de masse, véridique et transparente » garantirait la « démocratie » [11], Mehdi montre à quel point il divague à côté de sa propre intelligence et, en l’occurrence, n’a toujours pas commencé de comprendre Debord – qu’il se targue pourtant de dévorer depuis qu’il a seize ans…

Ce que j’énonce ici, Mehdi Belhaj Kacem – sensé avoir lu Heidegger, Artaud et Debord – devrait le savoir. Or ce n’est pas qu’il ne le sait pas, c’est qu’il n’y pense pas au moment où il s’exprime : quelque chose (et non pas quelqu’un), lui débranche sa pensée comme on éteint une ampoule. Ce quelque chose, ce virus qui vous débranche la pensée, c’est précisément cela dont il s’agirait de se désintoxiquer en retournant à sa propre source, ni par « branchement » deleuzien ni par je ne sais quelle connexion cybernétique.

La question est donc savoir ce que signifie revenir à sa propre source. 

En février 2011, lors des « printemps arabes », Mehdi Belhaj Kacem est retourné dans la Tunisie de ses origines. Belle occasion d’apprendre l’arabe, de s’initier à la calligraphie et à la mystique coranique, à la civilisation catharginoise, au royaume de Numidie et à toutes les beautés de l’antiquité phénicienne. Mais Mehdi, exalté par la foule, rutile de surenchère rhétorique (« Je vous écris de la plus grande démocratie du monde » [12]) et ne songe qu’à batailler avec Badiou et Zizek [13] en déblatérant son name dropping philosophal fragile et stérile. Voilà perdue dans les limbes bipolaires une belle occasion de ressusciter spirituellement. C’est exactement cela que j’appelle : ne pas y penser.

Mehdi ne perd pas une occasion de rappeler qu’il est autodidacte. Il en souffre, banalement, et ses rodomontades régulières ne sont qu’une surcompensation de cette souffrance, banalement. Ce en quoi il a tort. Tout penseur créateur a toujours été autodidacte. Par des lectures librement choisies – en réalité elles ont été élues par le Temps lui-même, ce qu’on appelait autrefois la postérité –, le « Grand Conscient » s’instille une éminente immunité contre le bourrage de crâne social, éducatif, politique ou idéologique, y compris, donc, le bourrage de crâne universitaire. On ne pense que dans la scission, non pas personnelle et psychologique (inutile de vivre en ermite) mais spirituelle, en habitant une solitude fréquentée par tous les autres penseurs qu’on a lus et étudiés dans sa vie. Cela aussi participe de la propre source.

Revenons à la comparaison initiale de Mehdi Belhaj Kacem, qu’on a en effet vu surgir un peu partout, sous la forme d’une assimilation entre les non-vaccinés aujourd’hui et les Juifs stigmatisés par le port de l’étoile jaune durant l’Occupation, ou entre les vaccinés expérimentaux et les victimes de Mengele, ou entre le projet de Great Reset et la Shoah…

Allons droit au but. Les non-vaccinés (dont je suis), aussi fustigés soient-ils (et il n’est pas impossible que la situation s’hystérise davantage dans les jours et les semaines à venir), ne sont pas les Juifs discriminés, persécutés, raflés, déportés et exterminés des années quarante. Comme je l’ai écrit à Judith Cahen, on voit que Mehdi ne vient pas d’une famille qui a concrètement vécu la persécution, pas son délirant fantasme. Ce que j’entendais par là est également en rapport avec la propre source.

La meilleure leçon d’histoire qu’on puisse recevoir, celle qu’aucune université ne vous fournira jamais, c’est l’histoire familiale la plus intime, qu’on l’ait vécue soi-même ou que nous l’ai racontée en détails ceux qui l’ont vécue. Tous les enfants et petits-enfants de déportés connaissent cet incomparable-là – comme toutes les femmes violentées et violées savent que les hommes, aussi empathiques soient-ils, ne sauraient comprendre ce dont il s’agit.

Pour autant, tissée de mille petits récits anecodiques, l’histoire familiale est nécessaire mais non suffisante. Il faut en outre faire l’effort solitaire de la méditer. Bien des Juifs persécutés n’ont rien compris à la Shoah ni à l’antisémitisme. L’un des cas les plus significatifs est Victor Klemperer qui n’échappa aux nazis que pour aller se réfugier, à Dresde, dans les bras des staliniens, après avoir inconsidérément comparé nazisme et sionisme dans la pourtant si judicieuse LTI.

Ainsi, comiquement, ceux qui semblent aujourd’hui le moins avoir vu le rapport entre le fanatisme sanitaire et la nazisme sont ces Juifs particuliers qu’on appelle… Israéliens ! Ils se sont rués sur les doses de vaccin à gogo, ont instauré les passes vaccinaux à tous les étages et agréé toutes les méthodes de discrimination entre vaccinés et non-vaccinés [14]. Preuve qu’on peut être juif, avoir subi la Shoah comme certains membres de bien des familles en Israël, et placer une confiance aveugle en Big Pharma. Cela seul fragilise grandement l’argument d’autorité nominative de Mehdi Belhaj Kacem, lequel, comme tous les arguments d’autorité, ne prouve rien qui ne soit aussitôt réfutable par un contre-argument d’autorité adverse – ce que manifestent assez les pénibles polémiques médiatiques entre experts de plateau-télé.

Ce n’est pas que les Israéliens n’aient pas fait le rapport entre la situation actuelle et la Shoah. C’est plutôt que, consciemment ou pas, ils ont inversé les polarités de la comparaison. Dans leur délire obsidional, en partie justifié par leur histoire, le virus représenterait les Allemands envahissant le ghetto de Varsovie en 1943 ou les armées arabes aux intentions génocidaires revendiquées franchissant en 1948 toutes les frontières de l’État juif ; tandis que le vaccin de Bourla-Pfizer, dont les parents étaient des Juifs grecs rescapés de la Shoah, serait le bouclier miraculeux transformant chaque corps du start-up people en ville-refuge 2.0 protégée de toute invasion !

Rien n’est simple et une comparaison absurde peut en cacher une autre. Il en est des délires comme des arguments d’autorité. Ils se substituent l’un à l’autre aussi aisément que l’esclave et le maître selon la dialectique hégélienne.

« À quoi comparer cela ? » est une question qui revient régulièrement dans le Talmud de Babylone, précisément pour imaginer une analogie entre deux ordres de réalité incommensurables – la divine et l’humaine.

Il ne s’agit donc pas de s’interdire de comparer, mais il faut comparer avec prudence et à la condition de méditer la plausibilité même de la comparaison. Toute question mérite d’être posée à condition de prendre le temps d’y penser, ce qui n’équivaut pas obligatoirement y répondre et, si l’on prétend y répondre, à condition de lui préserver sa dignité questionnante – ce que Heidegger qualifiait de Fragwürdigkeit, {}qui constituait selon lui l’apogée de la pensée. « Il pourrait être profitable », écrit-il dans Acheminement vers la parole, « de nous désaccoutumer de ne toujours entendre que ce que nous avons d’avance compris. »

Pourtant comme on sait Heidegger lui-même s’est égaré en échouant à penser la question juive dans ses Carnets noirs, allant jusqu’à envisager la Shoah comme conséquence d’une « auto-extermination  » métaphysique. Il en vint à comparer l’Allemagne occupée par les Alliés après 1945 à un camp d’extermination, qualifiant les Allemands d’après-guerre de « peuple de l’Attente », autrement dit, en somme et à son propre insu, de « néo-juifs » messianiques. On sait comme j’apprécie la géniale pensée de Heidegger, mais lorsqu’il est question de ma propre histoire familiale, je n’ai plus envie de faire risette. J’ai ainsi rompu récemment une amitié de vingt ans avec un philosophe de haut rang qui venait de publier une étude sur Heidegger où, jouant sur les mots et les guillemets, il relativisait cet ensorcellement de Heidegger concernant la question juive.

Le problème, avec les Juifs, c’est que tout le monde s’est toujours comparé à eux, en général pour s’y substituer (le Christianisme et l’Islam sont précisément des théologies de substitution) et, ni vu ni connu je t’embrouille, invertir paranoïaquement les places : l’un étant le « Juif » de l’autre, argument antisioniste récurrent.

Il n’empêche que la comparaison entre notre temps et les pires époques du siècle précédent mérite d’être interrogée. Ne serait-ce que parce que les événements maléfiques s’engendrent les uns les autres et se transmettent entre eux le mauvais virus de la « mesquine folie ». Lacan lui-même, qui n’était pas sans revendiquer avec une grande énergie inventive sa forme singulière de déraison (il faut lire pour s’en convaincre le délicieux La vie avec Lacan de Catherine Millot), affirmait dès 1972 que les nazis avaient été « des précurseurs ».

Précurseurs de quoi ?… Tout est là.

Qu’il y ait une impulsion génocidaire et despotique en Occident depuis déjà des siècles, cela n’est plus tellement contestable. En revanche, qu’un petit groupe d’humains, surplombant les alliances et les divergences géo-politiques et économiques, spécule et fomente un tel génocide technologiquement assisté doublé d’une implacable dictature planétaire, c’est beaucoup moins évident, pour des raisons qui tiennent à la nature même de la société du spectacle.

Dans sa présentation des Prolégomènes à l’Historiosophie d’August von Cieszkowski, Debord écrit : « Rien peut-être comme le sort d’un tel livre n’est à ce point révélateur des conditions faites à la théorie fondamentale par une époque qui finit en ce moment sous nos yeux, au bout du plus riche accomplissement de toutes ses virtualités d’irrationalité et de misère (je souligne). »

C’est une notion importante, chez Debord, que celle de la « misère », au sens intellectuel (« Misère de la philosophie ») et existentiel (« Misère en milieu étudiant ») bien davantage encore que matérielle et économique. « Ce qui est construit sur la base de la misère sera toujours récupéré par la misère ambiante, et servira les garants de la misère », dit-il dans Perspectives de modifications conscientes de la vie quotidienne. En 1975 Debord a cette phrase cruciale, dans son film Réfutation de tous les jugements tant élogieux qu’hostiles qui ont été jusqu’ici portés sur le film ’La société du spectacle’  : « Le spectacle est une misère, bien plus qu’une conspiration. »

Cette seule phrase aurait dû mettre la puce à l’oreille de Mehdi s’il était un peu moins obnubilé par les « Bac + 12 ». La raison pour laquelle le Spectacle n’est pas une conspiration au sens classique, politique, du mot, tient à la nature même du secret, un des éléments majeurs du Spectacle. « Le secret », explique encore Debord, « est vital pour la bonne marche du pouvoir dans la société moderne, à tant de propos, derrière l’écran épais de son inflation d’‘‘information’’ ».

Ainsi, pour revenir à la pandémie de 2019, une conspiration planétaire qui serait connue de tous dans tous ses détails sur internet et dénoncée dès sa mise en œuvre par tous les abrutis complotistes du monde, ce n’est plus une conspiration, c’est un secret de Polichinelle. Si tout le monde avait su, dès sa parution en 1903, que le Protocole des Sages de Sion (qui énonce ouvertement une conspiration) était un grotesque faux fomenté par la police secrète russe, le piège policier aurait été de facto éventé et cette conspiration de la conspiration se serait dégonflée comme une baudruche crevée. A contrario, si la Shoah a hélas si bien réussi, c’est en grande partie parce que les nazis ont maintenu le secret sur leurs intentions comme sur sa mise en œuvre.

Bien sûr, le fantasme eugéniste d’une gouvernance techno-sanitariste globale existe, raison pour laquelle il y a tant de coïncidences entre tel scénario hollywoodien, telle prédiction perverse d’Attali ou tel fiction catastrophe du magazine Nexus, et l’apparente situation contemporaine. D’ailleurs l’essentiel était déjà décrit dès Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley.

Mais, demandera-t-on, si l’entreprise Pfizer n’est pas en train de fomenter une gigantesque mise au pas génétique de l’espèce humaine, qu’est-elle donc en train de faire ? Eh bien, à son habitude, des affaires. D’abord parce que tous ces gens de Big Pharma, quels qu’ils soient, sont principalement d’âpres au gain imposteurs qui ne maîtrisent pas leurs mille expérimentations ratées. Nul ne contrôle une telle technologie fantasmatique (la manipulation collective du génome à fin d’asservissement), hormis dans leurs misérables caboches de transhumains hollywoodiens (le Cinéma a sa part de responsabilité dans cette immense propagande). Ce que montre tant de cafouillages et d’escroqueries condamnés en justice et réitérés depuis des lustres.

Une autre bonne raison pour laquelle il n’y a pas de complot planétaro-sanitaire organisé, c’est que les laboratoires pharmaceutiques sont en concurrence mafieuse féroce les uns avec les autres. Si Pfizer avait trouvé le moyen d’esclavagiser les humains par injection d’Arn messager, ses rivaux se seraient rués pour le dénoncer et, brisant son monopole totalitaire, l’empêcher d’emporter sa part considérable de bénéfices financiers [15]. Il en est dans ce domaine exactement comme de la concurrence entre les multiples agences des divers services secrets, laquelle fait échouer bien des projets confidentiels qui finissent à la poubelle des coulisses de l’Histoire. Ce que résumait Sanguinetti à Debord au temps des Brigades Rouges, évoquant « la stupidité incompétente de nos différentes polices, toujours en compétition entre elles pour voir laquelle mérite la palme comme la plus imbécile ». « Et c’est ainsi que surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bord », concluera Debord dans ses Commentaires sur la société du spectacle. Et c’est ainsi qu’escrocs vaccinants et Numéricains mal soignés fuient sur un océan sans bord…

Enfin la dernière raison de fond qui empêche cette camarilla sanitaire, c’est que la « science » médicale aussi est en partie une imposture, manipulant à sa guise les notions de santé et de maladie au même titre que la « science » psychiatrique manipule les notions de folie et de santé d’esprit. Lisez Foucault pour vous en convaincre.

Il faut donc revenir à la question talmudique pour essayer de comprendre une situation, ou plutôt un embrouillamini complexe de situations dont nul, soyons francs, n’a la clé ultime : « À quoi comparer cela ? »

La première comparaison à faire, qui ne dépend pas de la situation de chacun (son âge, sa santé, sa crainte de mourir, etc.), est celle du mot à mot. Car il y a bien une entité qui prolifère et varie sans cesse depuis déjà longtemps, une entité qui traverse les frontières les mieux gardées, n’épargne personne, se modifie en permanence par mutations délétères, et dont l’influence virale n’est plus à démontrer…

Cettte entité n’est pas le covid : c’est la cybernétique.

L’un des traits principaux du spectaculaire intégré selon Debord est ce « renouvellement technologique incessant » dont l’ultime fonction consiste à « surveiller et punir » – ses fonctions de divertissement et d’assistance n’étant que subsidiaires. Pas besoin d’être très futé pour s’apercevoir que l’invention d’internet, des smartphones, des QR codes, des drones et de tous les joujous et armements imprégnés d’Intelligence Artificielle ont profondément modifié à la fois le monde concret et le rapport que les humains entretiennent avec lui et entre eux, indépendamment de leurs cultures respectives. La cybernétique est la véritable Internationale du genre humain. C’est elle qui relie les damnés de la terre, c’est sa raison qui tonne en son cratère, c’est sa mise en place qui du passé fait table rase, son avènement qui fait changer le monde de base. D’où la stérilité de prétendre réinventer le Communisme de la part de quelques matheux philosophes comme Badiou, Lordon et Friot. La Cybernétique a coupé l’herbe universaliste sous le pied des ces gobe-mouches qui n’y pensent pas.

À la question « À quoi comparer cela ? », donc, une première réponse serait : à rien d’autre que ce qui se manifeste présentement, selon les lois spectaculaires du « présent perpétuel » que dénonçait Debord. Le monde de 2022 ne ressemble à rien de ce que les hommes ont construit et conçu lors des siècles précédents, pour la raison que les hommes ont, sans même s’en apercevoir – c’est en cela que les complotistes ont tort – glissé le doigt dans un engrenage machinal (la Machenschaft heideggérienne) qui, pour la première fois depuis l’invention de la roue, les dépasse et les intègre à la fois, et pour cette raison même les conduit irrémédiablement à leur perte collective.

L’efficacité terrifiante de cette Machination, dont aucun homme ni groupe d’hommes n’est isolément et sciemment responsable, tient à un détail qui ne passe pas inaperçu : elle annihile progressivement tout ce qui n’est pas elle-même et qui, du coup, serait susceptible de fournir un point de comparaison et de socle critique. Pour aller vite, appelons cet Autre de la Machination « la Nature », soit tout ce qui se situe hors du Machinisme (y compris les humains en résonnance avec la Nature : les Natives nord-américains, les tribus d’Amazonie, les Juifs pieux, et tant d’autres…), tout ce sur quoi le Machinisme ne peut pas ne pas diriger son ravage. Cela n’a rien à voir avec un complot, c’est dans l’essence même de la Technique que gît ce nihilisme.

Pour l’observer, avoir lu les œuvres complètes de Heidegger n’est pas nécessaire ; ça se déroule à l’air libre. Il n’est pas très compliqué en effet de saisir en quoi un enfant en bas âge qui manipule extasié dans sa poussette le smartphone de sa mère, qui apprendra ensuite à lire et écrire en tapotant sur son ordinateur exclusivement, qui à l’adolescence passera son temps à zapper de vidéos débiles en vidéos débiles sur TikTok ou Instagram et jeune adulte à exprimer sur Twitter en 140 caractères mêlés d’« émojis » sa négligeable et impuissante opinion, n’aura plus aucune opportunité mentale d’accès aux récits classiques dont la méditation – la lecture, cette activité plurimilléniare – exige un tant soit peu de concentration, de solitude déconnectée, d’esprit logique et de pensée imaginative.

Autrement dit, pour la première fois dans l’histoire des hommes, la Technologie s’est substituée à la mémoire à laquelle elle n’emprunte pas par hasard son nom pour désigner ses capacités de stockage. Or seule la mémoire (au sens usuel) permet à l’homme de « comparer ». La Technologie ampute ainsi les humains dès leur naissance de la possibilité même de faire des comparaisons entre le monde de leur apparition et ce qui aura été avant eux, Nature comprise – avec laquelle ils ont d’ores et déjà de moins en moins de rapport. Car dans la Nature il faut inclure non seulement les plantes sauvages, les animaux en liberté, les paysages non pollués, les cieux non satellisés, mais leur propre corps (il serait temps à cet égard de méditer la mode déferlante des tatouages…), ces corps humains que la cybernétique, sanitaire ou pas, entreprend de manipuler et désincarner toujours davantage.

Pourtant, par son inépuisabilité même, la question « À quoi comparer cela ? » recèle d’autres réponses possibles. Car s’il y a bien quelque chose d’inchangé, cela depuis des millénaires aussi, quelque chose que n’aura en rien modifié ni le XXIe siècle ni la crise sanitaire, c’est ce type particulier de « nature » qu’on appelle « la nature humaine », dont la grande tradition des Moralistes nous a livré de si éloquents et édifiants portraits.



On aura ainsi vu depuis 2019 (et à l’heure même où j’écris cela – mi-janvier 2022 – au cours de discussions enragées autour du « passe » vaccinal), défiler les mêmes éternels pervers cocaïnés (à commencer par Macron), les veules masqués du groin, les pleutres affairistes, les vaniteux caractériels (à commencer par Véran), les philosophes mégalomaniaques (à commencer par Mehdi Belhaj Kacem), les paranoïaques au petit pied, les psychorigides des statistiques, les énergumènes des réseaux sociaux, les convoiteux ministériels, les âpres au gain à gogo (à commencer par Bourla-Pfizer), les salariés de la couardise, les serviles idéologiques, les stipendiés de la santé, les asservis du flicage et toute la fatigante ribambelle des psychotiques, des maniaques, des dépressifs et des hypocondriaques de diverses sortes…

Bref, l’homo çapionce dans toute sa splendeur.

Alors, d’où viendra le salut ? En tout cas pas plus d’un prince providentiel, d’un gourou geek, d’un parti politique ou d’un scientifique visionnaire que des « masses », les « petites gens », les « gens du peuple » qu’adule Mehdi Belhaj Kacem, qui cherche où il peut ses « millions » de complices – d’autant que ces expressions ne veulent bien sûr rien dire ; il n’y a pas davantage de « petites » gens qu’il n’y a de « petites personnes ». Il n’y a pas davantage d’émancipation à attendre des masses prolétarisées que des foules de gueux qui dorment sur le trottoir pour ne pas manquer l’ouverture d’un Apple Store. Pas d’émancipation à attendre d’un possédé raciste tel Zemmour qui, à chacun de ses faits et gestes, renie toutes les valeurs du grandiose judaïsme séfarade. Pas d’émancipation à attendre des ces soignants qui insultent ce que signifie le mot « soin » en plaidant pour le tri des malades en fonction de leur statut vaccinal…

Qu’on soit sauf ou pas de la démence du monde ne se décide pas selon des critères socio-culturels, ethniques, ni sexuels : les Tricoteuses valent les Talibans. Autant il faut toujours et en toutes circonstances prendre la défense du pauvre, de l’étranger, de l’exploité, de la veuve et de l’orphelin, autant il ne faut attendre de personne d’autre que de soi-même – de sa propre source – une issue hors du cauchemar contemporain.

Mais alors ? et l’Universel ? le genre humain ? les femmes ? les non genrés ? les racisés ? les minorités ? les jeunes ? les exploités ? les maltraités du monde ?

Tous les maltraités du monde ne composent pas pour autant une famille. Tel est le point d’aveuglement de l’hypothèse communiste qui en refait pourtant guincher certains aujourd’hui. Les Ouïghours et les Azéris n’ont rien en commun hormis ce qui les accable et veut les annihiler en les faisant rentrer dans le rang d’un monde en commun, celui précisément de la modernité génocidaire. C’est ce que les Juifs ashkénases persécutés au siècle dernier ont appris à leurs dépens. Ils se sont vus abandonnés de presque tous, y compris des autres damnés de la terre : des prolétaires et des nantis, des chrétiens et des musulmans, des capitalistes et des communistes, des gouvernants et des révolutionnaires, des Européens de l’Ouest et de ceux de l’Est… Le sionisme trouve son origine dans cette amère déconvenue-là, cette découverte qu’on n’est jamais aussi bien asservi que par soi-même quand on se confond avec un autre.

Ce que j’appelle la propre source, c’est précisément cela que la cybernétique ne cesse d’empoisonner. La propre source, c’est ce que chaque femme et chaque homme au monde reçoit en héritage par sa naissance, avec son nom propre, sans l’avoir en commun avec qui que ce soit d’autre. Qui que vous soyez, vous êtes né quelque part, de parents nés eux aussi quelque part. Ce quelque part n’est pas seulement un lieu géographique ni une histoire familiale : c’est une langue, une provenance spirituelle, une sagesse ascendante. Que vous le sachiez ou pas, qui que vous soyez votre origine est royale. La femme de ménage algérienne la plus démunie a sa propre source royale. L’ouvrier breton le plus harassé aussi. Le petit commerçant chinois endetté aussi. La prostituée albanaise aussi, comme l’Inuit alcoolisé, le Tibétain exilé, le Malais esclavagisé, le mendiant roumain, le Corse anachorète, le Juif haineux de soi…

Accéder à sa propre source n’est pas compliqué en soi. La méthode en est d’autant plus simple qu’elle n’a pas varié depuis des siècles. Commencez par méditer votre histoire familiale. Elle a été refoulée, occultée, envenimée ? Vos propres parents furent des monstres qui cherchèrent à vous détruire parce qu’eux-mêmes aussitôt nés furent écrabouillés ? Remontez plus haut, toujours plus haut, écoutez, parlez, questionnez, lisez surtout, partez à la recherche de d’où vous venez, ce là qui est moins un lieu qu’un lien, un invisible ombilic tramé de mots, ce là où vos ancêtres vous attendent pour vous rajeunir.

Cela n’est pas compliqué, mais cela n’est pas facile. Ressusciter en pensée ne va pas de soi. Les obstacles se dressent avec autant de pugnacité que les portes dérobées s’ouvrent sans prévenir. Puis, une fois retrouvée votre propre source, rien ne peut vous empêcher de vous pâmer dans l’onde du fleuve jusque vers la mer que chérissent les hommes libres, de vous intéresser à toutes les autres cultures, d’apprendre tous les autres savoirs. « Va à ta recherche et là où tu te trouves quitte-toi ! », énonce Maître Eckhart. « Provenance est aussi avenir », dit Heidegger. « Sache que ce que ton âme a de plus cher est là où tu vas et non là d’où tu viens », affirme Shakespeare. Tous disent le même que cette vieille maxime juive :

« Si je ne suis pour moi, qui le sera ?

Et si je ne suis que pour moi, que suis-je ? 

Et si ce n’est maintenant, quand ? »

Pensez-y.




Source: Lundi.am