Octobre 13, 2020
Par Contrepoints (QC)
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*Note préliminaire : ce texte est la première tentative de formalisation d’une réflexion qui nous taraude depuis longtemps. Il a été écrit à six mains, sous le coup d’une impulsion, quelques jours avant Maillages où il a été distribué. Une ligne de désir très forte qui a propulsé l’écriture de ce texte est de partager ces réflexions et questionnements afin d’initier/poursuivre des échanges dans nos communautés. Nous vous invitons donc à partager vos réactions, réflexions, enthousiasmes, désaccords, affects, etc. sous quelque forme que ce soit ⥬ en commentaire ici, par un nouveau texte, en nous écrivant par courriel ([email protected]), par un flyer, la post-poste, un atelier en mini-maillage, eeetttcccc. On a hâte de vous lire/entendre!

C’est la question qui nous brûle les lèvres et dont l’aspect superficiel n’arrête pas la récurrence, dont l’apparence simpliste masque, selon nous, la profondeur d’échanges qui méritent d’être ouverts.

Nous sommes sûr·e·s, par ailleurs, qu’elle ne brûle pas seulement les nôtres.

Nous sommes des personnes blanches queer, lesbiennes et bisexuelles, impliqué·e·s depuis plusieurs années dans des initiatives et des projets féministo-queer. Le texte que nous proposons ici cherche à poser les bases d’un dialogue fécond dans nos communautés autour du terme et des identités queer. Nous nous adressons à nos ami·e·s, aux féministes et queers de nos réseaux, aux milieux anarchistes francophones que nous côtoyons, à toutes ces personnes avec qui nous partageons de l’amitié et des complicités.

Nous n’avons pas la prétention de réinventer ou d’innover; nous savons que ces discussions s’amorcent depuis plusieurs années dans nos milieux, certain·e·s d’entre nous étaient notamment présent·e·s à l’atelier sur les identités queer lors de la première édition de Maillages, qui est d’ailleurs résumé dans un texte publié dans le recueil qui en a découlé (p. 88). Nous sommes empreint·e·s des discussions et des réflexions avec les ami·e·s qui nous accompagnent dans nos révoltes, les camarades qui traversent nos existences, les amours qui partagent nos vies et nos maisons. Nous souhaitions ici partager l’état, actuel et mobile, de nos réflexions.

Depuis plusieurs années, nous constatons que de plus en plus de personnes, d’un geste individuel ou collectif, s’identifient ou se rattachent d’une manière ou d’une autre au terme queer. L’absence d’un partage de narrativités et de pratiques communes –qui nous semblaient essentielles– avec certain·e·s de ces groupes ou personnes, nous a posé question. Nous nous sommes retrouvé·e·s pris·e·s dans une tension grinçante entre d’une part un agacement face à une peur que le queer soit vidé d’une certaine substance, et de l’autre une préoccupation forte d’éviter le gatekeeping.

Nous avons fréquemment échangé sur de cette constatation, animé·e·s par l’idée que l’élasticité du queer est ce qui fait sa force mais aussi sa faiblesse. Qu’est-ce que le terme signifie pour les personnes pour qui il continue à faire du sens et pour celles qui commencent à s’y retrouver? Qui se sent queer et pourquoi? Quelles sont les narrativités individuelles et les vécus communs des personnes qui s’approprient le terme?

Nous n’avons bien sûr pas la prétention de proposer la définition du queer, celle qui, justement, n’existe pas. Nous refusons les définitions universalisantes. Mais nous tendons également à refuser que le queer puisse être tout et n’importe quoi. Partant de nos expériences, nous souhaitons partager les questionnements qui sont les nôtres, réfléchir à ce que tout cela peut soulever dans nos milieux afin de stimuler nos réflexions et d’ouvrir des conversations, dans un langage accessible, au-delà des bancs de l’université. Nous pensons que ces questions ont des fondements et des implications bien plus larges que ce qu’elles sous-tendent, renvoyant à des cultures et des histoires politiques distinctes, à des manières différentes de pratiquer la lutte, mais dont il tient à nous de discuter la conciliabilité.

Nous voulons réfléchir de manière fertile pour accentuer la puissance politique du queer tout en évitant de fermer la porte de nos communautés à qui que ce soit. Ce texte n’est ni un rappel à l’ordre, ni une tentative de réaffirmer une chasse gardée. Il est une invitation à ouvrir et nourrir des discussions, aussi riches qu’accessibles, aussi franches que bienveillantes. 

Il nous a semblé important de commencer par poser les éléments qui, pour nous, entretiennent un lien étroit et primordial avec le queer. 

 

À l’encontre du sporadique: l’historicité qui nous relie

En premier lieu se trouvent les notions d’historicité et de généalogie, que celles-ci soient individuelles ou collectives. Le queer n’est pour nous ni simplement un concept, ni une sexualité d’un soir ou encore désir qui nous traverse sporadiquement. Les narrativités lesbiennes, bisexuelles, trans, pour ne nommer qu’elles, se réfèrent à des histoires communes: des histoires de coming in/out, des histoires de rejet, des histoires d’invisibilité, des histoires d’oppressions, des histoires de luttes, des histoires d’émeutes. Individuellement, dans la société cishétéronormative dans laquelle nous avons hélas grandi, nous avons systématiquement été renvoyé·e·s à des anormales, des weirdos, des subversif·ve·s du genre et de la sexualité. Nous avons -souvent- traversé des années d’isolement, de souffrance, de honte et de traumatisme qui ont, souvent elles aussi, précédé notre politisation. Nous nous sommes redressé·e·s, puissant·e·s. Nous avons politisé·e·s nos identités, celles qui nous ont été imposé·e·s, celles que, fièr·e·s, nous avons choisi·e·s d’habiter en retour. Nous nous sommes connecté·e·s à des communautés qui faisaient du sens pour nous autour de ces identités, se rattachant à des générations de lutte, ces luttes qui ont permis une plus grande liberté dans nos manières d’être et d’interagir, qui nous ont offert des possibilités d’exploration infinie des sexualités, des désirs, des genres et des corps, qui permettent au queer d’être aujourd’hui si vaste et accueillant et d’avoir même acquis une aura certaine. Ces luttes sont pour nous constitutives du queer. Les connaître et se situer individuellement dans cette généalogie collective nous semble essentiel pour garder vivant le potentiel subversif et révolutionnaire du queer. 

 

Le queer comme positionnement stratégique

Le queer est également pour nous un positionnement stratégique en lien avec cette historicité qui est devenue la nôtre.  Nous avons le sentiment que la décontextualisation de notre queerness présente le danger de lui enlever sa puissance d’agir, sa capacité tactique. Pour nous, au-delà d’être pansexuel ou d’utiliser les pronoms neutres, être queer signifie à la fois s’inscrire dans les luttes gaies, lesbiennes et trans, et y apporter une couche radicale, anticapitaliste et révolutionnaire; en se positionnant contre l’homonormativité, le capitalisme rose, la réappropriation de nos identités par l’État et les institutions, l’homonationalisme; en liant les luttes féministes, les luttes anticoloniales et les luttes queer; en luttant à l’interne contre les tendances lesbiennes et gaies à la transphobie et au cissexisme; en cherchant à politiser les espaces lesbiens et gais qui sont aussi les nôtres. Nous sommes toujours trop queer: trop queer pour les luttes gaies et lesbiennes, trop queer pour les milieux anarchistes, trop queer à la job, trop queer dans les soupers de famille, trop queer avec les hétéras. Alors, quand certaines personnes se rattachent au mot queer sans connaître cette tension, sans partager ou reconnaître en partie cette histoire, il nous arrive de nous poser question, et ceci tout particulièrement au moment le queer a acquis un capital social significatif.

 

Être queer nous colle à la peau : la reconnaissance des parcours

C’est à partir de là que le queer nous semble intimement relié à des dispositions d’humilité, de conscience, mais aussi de reconnaissance des sous-cultures qui le constituent, quand bien même le terme est dangereusement galvaudé. Nous voulons ici mettre de l’avant l’importance de se situer dans ce vaste paysage et de reconnaître les différentes expériences qui traversent les corps et les vies queer. Qu’avons-nous vécu et que n’avons-nous pas vécu? Vivre/survivre comme queer depuis plusieurs décennies vient avec son lot d’humiliation, de honte et de traumatismes ; se projeter tardivement dans le terme sans se rattacher à l’historicité queer ou à l’identification permanente, en ayant des expériences et des pratiques sexuelles occasionnelles, est une expérience valide, mais différente. On y voit ici la distinction entre le queer comme identité et le queer comme outil d’exploration. Selon ces deux perspectives, nous pouvons choisir de voir le concept de reconnaissance comme une supercherie dangereuse de laquelle devons nous affranchir (car nous en n’avons pas besoin) de l’autre comme une condition vitale et nécessaire au déploiement d’individus vivants et politiques. Est-il nécessaire de préciser qu’une longue histoire d’ostracisation et de violence vécue depuis l’adolescence construit une personne différente que celle qui expérimente pour la première fois l’homoérotisme à l’âge adulte dans un milieu déjà politisé? Soyons clair·e·s, il ne s’agit pas de mépriser ce dernier type d’expérience, au contraire, mais plutôt de rappeler l’importance de reconnaître ces distinctions lorsque le queer est mobilisé. Il ne s’agit pas non plus d’essentialiser l’expérience queer comme nécessairement précoce. L’enjeu qui pose problème arrive selon nous lorsque l’identité est mobilisée occasionnellement, dans des contextes choisis, parfois pour bénéficier de son vernis, parfois pour se déresponsabiliser de certains comportements et attitudes. Nous pensons qu’être queer nous place d’office en rupture avec la normalité, contre l’hétéronormativité, la binarité de genre, la cisnormativité, dans un rapport et une réflexion permanente avec elles.

L’importance de ce type de reconnaissance est essentielle pour comprendre la manière dont les dits milieux queer cadrent leurs luttes. Elle touche directement à l’existence des identity politics et des pratiques anti-oppressives, pourtant régulièrement décriées par certain·e·s, car mal comprises. Leur existence est directement reliée à des vies dont l’élaboration s’est fait en contact étroit avec la honte et souvent le trauma –un terme qui, bien que circulant de plus en plus dans nos milieux, est souvent trop peu défini. Ce ne sont pas nos queerness qui nous réduisent à nos identités, celles-ci sont imposées de l’extérieur par des normes. Nous avons fait le choix d’habiter ces identités en retour, d’abord dans une perspective de survie ensuite pour en décupler la puissance politique.

 

Une déconstruction ancrée

Inévitablement, cette différence de parcours de vie se ressent quand les gentes se présentent et interagissent dans nos communautés, quand les jeux de séduction circulent au cours d’une soirée, quand les énergies liées aux genres se façonnent autour d’une table. Faisons-nous partie, comme une amie nous le disait judicieusement, d’une communauté anarchiste qui a une sexualité polyamoureuse et déconstruiste ou appartenons-nous plus franchement à une communauté queer? Avons-nous des expériences et des pratiques sexuelles occasionnellement non straight et hors normes, ou est-il plutôt question  d’une façon d’être au monde, d’être construit par le mon de se construire dans le monde et de déconstruire le monde?

 

Politiser des catégories qui ont été forcées d’en être

Là où certain·e·s pourront objecter que le queer est pourtant une absence de catégories, nous répondons que le queer demeure un espace de résistance fondamentalement opposé aux instances normalisantes qui peuvent venir de l’extérieur comme de l’intérieur. Plutôt qu’une absence de catégorie, nous y voyons une multiplication subversive d’identités et de pratiques, une remise en question permanente des normes, un présent émergent, une impermanence constante, une possibilité constamment ouverte d’exploser des frontières des catégories –ce qui n’empêche pas que ces dernières existent. C’est ici que nous apparaît la tension éloquente entre identification (ce qui me constitue, ce qui m’a permis d’arriver), et désidentification (ce qui me projette dans un roulement incessant, cette partie qui refuse l’enfermement où qu’il soit, celle qui me permet de me désaffilier et de continuer à devenir).

 

Les arcs de la révolution sexuelle

Nous remarquons au travers des imaginaires de la révolution qui sont prolifiques dans certains milieux anarchistes que nous côtoyons une forme d’idéalisation du grand soir et un certain romantisme de l’émeute qui peuvent être associés à des (re)prises d’espaces rapides, renvoyant à une vision plutôt masculine et straight de la révolte. Soyons clair·e·s: nous sommes évidemment pour la lutte collective qui nous donnera des certitudes de liberté; nous voulons la prendre, ici et maintenant. Mais nous aimerions proposer une autre image. Celle d’une révolution qui passe par une transformation plus lente et plus profonde de nos pratiques et de nos relations, d’une révolte permanente qui ne se limite pas à l’extérieur. Il s’agit là d’une lutte active et permanente face aux différents systèmes d’oppression sexuelle et de genre, la binarité, la transmisogynie, l’hétéronorme– tous ces paradigmes qui ont marqué et continueront de marquer nos corps et nos collectivités. Le queer est cette façon d’être au monde que nous continuons de voir comme subversive par rapport à et contre ces systèmes. Tant que nous serons en lutte contre la normativité sexuelle et genrée, nous serons des révolutionnaires.




Source: Contrepoints.media