Cet entretien a été réalisé par Xavier Bonnefond et a été publié dans le numéro 3 de la revue Panthère Première à l’automne 2018.

Je suis né en 1961. Je suis boucher de formation, mais j’ai exercé beaucoup de professions par la suite : responsable alimentation en grande surface, représentant en vin, gestionnaire de patrimoine aux AGF, etc. Qu’un travail soit pénible, c’était pas vraiment le souci. Le problème, pour moi, c’était plutôt qu’il ne soit pas suffisamment varié. En 2000, une connaissance m’a proposé de devenir responsable technique d’un camping d’à peu près 300 emplacements. Il avait été construit à partir de rien par un gars nommé Michel, quinze ans auparavant. Je n’y connaissais rien au camping, mais Michel voulait quelqu’un de polyvalent. Je me suis régalé à travailler avec ce gars. Ça restait un rapport hiérarchique, mais il avait monté le camping, donc on pouvait pas la lui mettre à l’envers. Il était toujours sur le site, il voyait les problèmes comme nous. Il était reconnaissant : chaque fois que je rentrais dans son bureau, il voulait m’augmenter, si bien qu’à un moment j’ai dû lui dire d’arrêter. En revanche, il fallait faire le boulot, il était maniaque, pointilleux, mais toujours de bonne foi, il te faisait pas passer un âne pour un cheval de course.

« On rajoute, on rajoute, si ça tient, tant mieux »

C’est un boulot avec deux phases très différentes : pendant la fermeture, il faut faire tous les travaux lourds impossibles à effectuer pendant la saison, tout réparer, s’occuper des espaces verts et des VRD (voiries, réseaux et divers) ; et pendant l’ouverture, il faut que tout fonctionne au poil, les piscines, les mobil-homes, les sanitaires, etc.

Sur la période juillet-août, par exemple, on changeait en moyenne soixante bouteilles de gaz par semaine. Tu les prends dans le local, ça pèse plus de 35 kilos quand même, et tu les portes jusqu’au véhicule pour les transporter. C’était fastidieux. Mais le pire, c’était de les amener ensuite jusqu’au mobil-home, parce qu’il fallait passer derrière, par le petit espace entre les haies de pyracanthas – un truc avec des grosses épines – en te contorsionnant pour pas te lacérer en passant.

Il y avait aussi le nettoyage des piscines : tu pousses un balai pendant cinq heures et, à force, t’en soupes. Puis les impondérables, il y avait souvent des fuites d’eau pendant la période d’exploitation. En été, tu ne peux pas te permettre de fermer l’eau à 10 heures du matin ou à 18 heures, le soir. On attendait minuit, que la restauration ait fini, et on coupait l’eau pour faire nos réparations : à la barre à mine, marteau-piqueur, tout ça. Il suffisait que ça arrive deux ou trois fois dans la saison pour que ça te ruine, honnêtement.

Hors-saison, le boulot s’arrêtait pas. La taille des haies était pas mal pénible, parce qu’elles étaient énormes et que tu fais les mêmes gestes pendant un mois. C’est physique surtout à cause de la hauteur d’exécution des tâches : chaque kiné ou médecin que j’ai vu par la suite m’a bien dit que si je travaillais à hauteur d’épaules, ce n’était pas un problème, mais qu’au-delà, ça usait le corps. Pour les mûriers platanes, les palmiers ou les haies, il faut lever les bras. C’est fatigant, et puis tu le fais au moment de l’année où il fait froid, et tu ne fais pas comme les sportifs, un échauffement, donc tu t’uses davantage.

Michel avait créé le camping dans l’esprit « On rajoute, on rajoute, si ça tient, tant mieux », mais sans vision d’ensemble. On avait donc des chalets en mauvais état, on faisait du bidouillage sur un équipement en fin de vie. Mais c’était pas que fatigant. Une grande partie du plaisir dans ce boulot venait de la relation avec les touristes. Beaucoup de clients revenaient depuis des années et des années. Certains restaient toute la saison, on bouffait ensemble, on prenait des apéros, c’était bien. Il y en a plein qui nous ramenaient des trucs de leur région, c’était vraiment une fraternité. Eux, c’étaient des campeurs, ils venaient pas en village vacances. Même s’il y avait déjà beaucoup de mobil-homes et de chalets, on avait 26 emplacements tentes, et ça suffisait pour donner l’esprit camping. Les sanitaires communs étaient fédérateurs, t’avais un bordel là-dedans ! Ça chantait, ça gueulait, t’aurais vu les batailles de shampoing…

Quand Promeo remplace Michel

En 2003, au moment où il aurait fallu renouveler le parc, Michel a vendu à un promoteur immobilier : Promeo. Ils cherchaient à diversifier leur activité, et ils ont rapidement créé leur filiale hôtellerie de plein air, Village Center, en 2006. Quand plus tard, en 2012, ils ont racheté Vacances Directes, ils sont devenus actionnaires majoritaires du plus grand groupe d’hôtellerie de plein air d’Europe : Vacalians. Ça, c’est la success story vendue aux journaux, mais la structure de l’entreprise a souvent eu du mal à suivre. Ils ont d’ailleurs fini par revendre Vacalians en 2016 pour se recentrer sur la promotion immobilière.

Moi, dans tout ça, je suis resté responsable technique, mais ils ont installé un directeur qui était surtout compétent dans la gestion financière et humaine. Il ne connaissait rien au camping, il ne savait pas trop comment mener l’affaire. Quand, au début du printemps, on lui signalait qu’il y avait la saison à préparer, c’est lui qui nous demandait comment faire, ce que ça voulait dire de « préparer une saison ». Alors il fallait lui expliquer que s’il voulait faire venir des gens en mai-juin-juillet, il faudrait quand même penser à lancer les brochures, les tarifications, les réservations, etc.

De toute façon, ce genre de mec n’a pas vocation à rester ; plus tard il a grimpé les échelons et il a été remplacé par une directrice.

Ça s’est encore compliqué, parce que le directeur du camping a lui-même un supérieur, le directeur régional, qui n’est pas sur le site. C’est quelqu’un du siège, il a ses propres objectifs, déconnectés des besoins réels du personnel. Et il n’y connaît rien non plus : il est arrivé un jour et nous a dit de faire des plantations au mois d’avril, alors que le camping était ouvert, qu’il y avait des clients. Normalement, on fait ça en octobre ou novembre, pas en avril… enfin, on a fait poser les plants par une société spécialisée, mais au premier coup de mistral ils étaient tous par terre, et ils ont crevé. Il n’y avait aucun travailleur de terrain dans les échelons supérieurs, et t’avais envie de leur dire : « Ben, si vous voulez monter un camping, il faudrait d’abord s’occuper de ce dont vont avoir besoin les campeurs, c’est-à-dire une piscine, une salle de bal, de restaurant, etc. »

Promeo voulait se mettre à vendre des mobil-homes neufs aux vacanciers, plutôt que de louer les anciens. Il a donc fallu renouveler une grande partie du parc, et ça n’a pas été une mince affaire. Quand tu es sur un camping qui n’est pas prévu pour ça, avec des haies et tout, les mobil-homes ne se manipulent pas facilement parce que tu veux les faire rentrer dans des endroits tellement justes que même un tracteur ne peut pas passer. On faisait ça à la petite semaine : on mettait des roues sur des plaques avec du produit vaisselle et on poussait pour les faire glisser. Puis on les soulevait, on enlevait les plaques, etc. On a fait à notre manière pendant cinq ans. On a rentré une centaine de mobil-homes la première année, et ensuite moins, mais c’est resté assez physique.

L’usure a commencé là pour moi : avec mon collègue on a changé 80 % des locations, et on s’est dit que c’était la première étape de l’amélioration du camping. Mais quand Promeo a eu tous ses mobil-homes neufs, c’en était fini pour les investissements, il était temps que ça rapporte.

Pendant les trois premières années qui ont suivi la vente, les choses ont à peu près fonctionné comme avant. Puis ils ont commencé à réfléchir différemment, en termes de coûts et de profits, et ça s’est effiloché. Par exemple, si on leur demandait de construire des sanitaires supplémentaires pour le camping, ils nous répondaient que ça ne rapportait rien. Pareil s’il nous fallait plus de personnel pour préparer les locations. Sauf que les trucs dans ce genre, ça fait que quand le client arrive, il est pas content, et sur qui ça retombe ? Sur ceux qui sont sur place. Ça veut dire que quand tu fais l’accueil le samedi ou le dimanche et qu’on te dit : « Monsieur, putain, regardez ce qu’on a trouvé, c’est dégueulasse ! », qu’ils te montrent un filtre à café encore plein des vacanciers précédents ou qu’ils t’ouvrent le micro-ondes pour te montrer qu’il est dégueu parce que ça a pas été nettoyé, ça fait que toi, tu le vis mal. Les gens se défoulent sur celui qui vient ; qu’il soit de la direction, de la technique ou du ménage, ils s’en foutent, ils veulent juste quelqu’un de l’entreprise pour le prendre à parti. Et c’est une partie du plaisir de ce boulot qui disparaît, parce que la relation avec les clients se dégrade.

« Au bout de quinze jours, ils sont cramés »

En été, la chaleur est pénible, et il n’y avait pas de moyen de la gérer. Notre local, qui nous servait tout autant de vestiaire que de lieu de stockage des outils, et parfois de cantine, était aussi le local piscine. Dedans, on étouffait, même si on laissait toujours un peu entrouvert pour qu’il y ait de l’air qui passe. Puis c’était humide, à cause des bacs-tampons de la piscine, et en plus t’as du chlore, c’est pas sain.

En fait, la période était fatigante surtout parce que stressante. Les piscines doivent bien fonctionner tout le temps, sans souci sanitaire, et la moindre fuite doit être réparée vite, les gens ne veulent pas attendre, ils sont en vacances.

Pareil au niveau électrique, parce que le bar et le restaurant ont du surgelé. Quand la foudre touche le camping, ou que les pluies inondent tout, on te dit : « Francis, fais quelque chose, on ne peut pas perdre la marchandise. » Même quand je n’y pouvais rien, que tout reposait sur un facteur extérieur, comme la météo, j’étais la seule personne à qui les gens pouvaient demander. Tout ça est très stressant.

Tu n’es jamais tranquille, et tu dois t’adapter au rythme des vacanciers tout le temps. Dès que le téléphone sonne, tu sais qu’il y a un problème à régler, et c’est gavant, parce que même si tu manges ou que tu regardes un film tu es obligé de répondre. Si t’arrives à expliquer ce qu’il faut faire, ça va, mais sinon tu y vas, tu répares, même de nuit, et tu reviens. Le tout 7 jours sur 7, donc quand tu te dis que tu commences ta semaine le 15 juin et que tu la finis le 7 septembre, c’est très très long.

La première année, j’avais pris des vacances en septembre, mais plus jamais après. Je préfère les prendre en octobre, parce que si t’arrêtes net, le contrecoup est tellement important que tu fais plus rien, t’es comme mort. Donc il faut un palier de décompression. En bossant en septembre, tu changes de rythme doucement, un peu comme les cyclistes qui continuent de pédaler après l’arrivée.

On avait cinq saisonniers pour l’aspect technique, et même pour eux, c’est six jours par semaine, c’est très dur. Je faisais faire des rotations de services : celui qui faisait la piscine une semaine ne la faisait pas la semaine suivante. Quand tu fais des tâches aussi rébarbatives, tu t’épuises, et très vite. On avait des gens qui arrivaient en disant « ne vous inquiétez pas, je suis costaud, j’ai fait du sport », tout ça, puis en fait… Il faut savoir que quand tu balaies et qu’il fait 37 degrés dehors, tu t’aperçois que les journées sont longues. Ce qui leur paraissait de petites tâches deviennent compliquées parce que pendant qu’ils bossent, les autres font la sieste, ou sirotent, ou bouffent, etc. Au début, ils t’arrachent le goudron avec le balai, mais au bout de quinze jours, ils sont cramés.

« Elle était trop pertinente dans ses remarques »

Le problème du camping, c’est que tu travailles continuellement dans des espaces exigus. Dans les mobil-homes, il y a beaucoup de choses dans une surface très réduite, et quand tu veux changer un robinet t’es plié en six. Sous le plancher, il y a toutes les canalisations, et au moindre problème tu rampes à quatre pattes pour réparer. À cause des haies, t’es toujours à l’étroit, etc. Non seulement tu es rarement dans la bonne position pour travailler, mais en plus tu joues contre le temps : est-ce qu’il va pas pleuvoir le lendemain ? Tu commences et il faut que ça avance, si t’es dans un endroit inondable ça pourrait ne plus être praticable bientôt et il faut finir vite. Ça multiplie les accidents du travail : tu tombes, tu te cognes, je me suis ouvert le crâne, je me suis coupé un doigt.

On a eu une bonne médecine du travail pendant deux ou trois ans, parce qu’au début, ils venaient avec un camion et ils se mettaient sur le parking du camping. Là, on y allait, et les gens prenaient du temps pour te parler, te poser les bonnes questions, etc., puisqu’ils étaient venus exprès pour toi. Et, en plus, ils pouvaient sortir du camion pour se rendre compte directement.

À cette époque, ils ont pu nous apporter des solutions, surtout sur l’environnement de travail. Sur le chlore par exemple, son lieu de stockage, les extracteurs d’air, etc. Toutes les recommandations n’ont pas été suivies, loin de là… mais bon, eux, ils étaient au moins là et faisaient leur travail. Ils ont quand même réussi à imposer le port de masques à gaz pour cette histoire de chlore, et c’est vrai qu’on a apprécié, parce que pour l’hygiène de la piscine on travaillait avec des tours de chlore : des tuyaux d’un mètre vingt dans lequel on mettait des galets qui dégageaient du gaz en se dissolvant. Ils nous ont aussi obtenu des EPI (équipements de protection individuels) pour l’électricité – des lunettes, des gants, un tapis isolant, etc. – et le port des chaussures de sécurité en toutes périodes. C’est vrai que l’été, avant, t’en trouvais plus facilement en tongs… mais là, interdit, point barre.

Plus tard, c’est nous qui nous déplacions au cabinet de la médecine du travail, sans doute pour des raisons de coût. N’ayant plus cette proximité, tu n’avais plus les mêmes questions, la même attention. Si, il nous est arrivé une fois qu’une femme décide de venir sur le camping. Là, elle a fait son boulot sur la totalité des points sensibles du camping. Elle était très bien, elle venait d’arriver, mais elle n’est restée qu’un an. Je pense que c’est parce qu’elle était trop pertinente dans ses remarques – il faut savoir que la médecine du travail est financée par les patrons.

Toujours est-il que les recommandations suivies étaient surtout celles qui permettaient à peu de frais de montrer que l’entreprise avait fait un effort. Mais la plupart du temps, ça restait sans effets. Si tu suggères au patron de mettre deux mobil-homes de plus, il va le faire, mais quand il s’agit de construire des vestiaires pour ses employés…

« Une journée de mini-pelle et le dos en compote »

On n’était pas bien équipés. Tout était improvisé. On louait, et au coût minimum, donc pas toujours adapté. Sinon on faisait beaucoup à la main, à la barre à mine pour casser le bitume en cas de fuites ou les murets pour élargir le passage, à la pioche pour planter les arbustes. Ce qui nous a facilité le travail, c’est la pelle mécanique. On l’a achetée sur mon conseil en 2009, au moment où Village Center a commencé à comprendre ce que requérait la transformation du camping. Ça nous a fait une bouffée d’oxygène : une fuite d’eau ? En dix minutes, t’avais fait ton trou, contre quatre heures avec la pioche, à te crever, plein de boue. Elle nous servait aussi pour rentrer des mobil-homes : avec son bras tu les tournais et tu les poussais comme qui rigole. C’était un vrai progrès. On s’emmerdait plus avec l’étroitesse des allées : tu arrachais les haies avec la mini-pelle, tu remettais le terrain plat avec, et tu replantais avec. On l’utilisait tout le temps. Et c’était d’autant plus appréciable en saison qu’on pouvait aller vite et satisfaire les vacanciers.

Après, ça reste fatigant, pour les os surtout, parce qu’il n’y a pas la moindre suspension. Même si t’as un siège qui amortit un peu, tu reçois plein d’à-coups et de vibrations. J’avais des douleurs. Après une journée dessus, t’avais le dos en compote, mais tu préférais ça plutôt que creuser à la main, alors on n’y faisait pas trop attention.

La pénibilité, tu pouvais la mettre sur la table, mais c’était aucunement la priorité des propriétaires. Même les choix qui nous ont simplifié la vie, comme l’emploi de sous-traitants, à partir de 2012, pour installer les mobil-homes, ils le faisaient parce qu’ils y gagnaient énormément : plutôt que d’avoir, dans chaque camping, le matériel pour caler et des gens à moitié compétents, ils ont préféré prendre une équipe spécialisée avec son propre matériel (camion, remorque, 4×4 qui va bien, et tout), qui mettait trois heures où nous on mettait la journée. Et pendant ce temps, nous qui connaissions notre camping, on pouvait s’occuper des problèmes spécifiques au lieu. Cette spécialisation des tâches rendait notre travail plus efficace. Le but n’était pas qu’on se fatigue moins.

« Ça finissait par me réveiller la nuit »

J’ai commencé à avoir mal en décembre 2012. J’avais une gêne au niveau de la main gauche, puis des fourmis de temps en temps. Ça a duré un mois comme ça. Je pensais que j’avais dû recevoir un coup ou quelque chose comme ça. Mais plus ça allait, et plus les fourmis s’installaient. Donc j’ai décidé d’aller voir le médecin. Il a décelé un nerf pincé au niveau du coude. Ça peut arriver quand on fait beaucoup de gestes de bas en haut, quand on manipule un taille-haie, une débroussailleuse ou un autre outil un peu lourd. D’après le rhumatologue, seule l’opération pouvait solutionner ce problème. Puis le chirurgien aussi allait dans ce sens-là. J’ai appris plus tard qu’on aurait pu tenter des séances de kiné, mais personne ne me l’a dit à l’époque. Moi, ça me tracassait pas plus que ça, parce que tout le monde semblait penser que c’était bénin, que ça se soignait bien. Je me suis fait arrêter en octobre 2013 pour subir l’opération, qui s’est bien passée.

Mais voilà, à la sortie de l’anesthésie, la première chose que j’ai sentie, c’est que j’avais mal à la main, une douleur assez aiguë. Là, on m’a dit que je venais d’être opéré, qu’on avait tiré des nerfs, déplacé pas mal de choses, et que c’était normal que j’en ressente quelque chose. Mais cette douleur est allée de pire en pire, une douleur constante. Même quand je faisais rien, la main restait chaude et me faisait mal, un peu comme si elle était prise dans un étau qu’on serrait.Je suis retourné voir le chirurgien quinze jours plus tard pour me faire retirer les points, et je lui ai dit que j’avais mal. Il m’a prescrit des antalgiques, qui ne me soulageaient jamais bien longtemps. En plus, l’épaule s’est mise à être douloureuse elle aussi, au point de me réveiller la nuit.

Là, j’ai eu ma mère au téléphone, et elle m’a dit que c’était peut-être une algodystrophie 1, parce qu’elle en avait fait une quand elle avait eu un plâtre, et qu’ils avaient dû lui enlever le plâtre tellement elle avait mal. J’ai donc demandé au médecin, et là ça a fait « tilt », c’était ça.

À l’époque, je ne pouvais pratiquement pas dormir. J’ai dû me mettre à dormir sur le canapé du salon, parce que dans le lit, chaque fois que je retombais sur le dos ça me faisait vraiment trop mal dans l’épaule. Je ne pouvais pas reprendre le travail dans ces conditions. Ça t’use moralement, mais aussi physiquement, parce que la douleur est extrêmement forte : selon certains classements, l’algodystrophie est comparée à l’accouchement en termes de souffrance. Le problème avec l’algodystrophie, c’est le manque de connaissances. Personne ne sait avec précision comment elle arrive et comment elle disparaît, ni comment la soigner. Ça vient du cerveau, souvent à la suite d’un trauma, comme ici l’opération, mais pourquoi ou comment, personne ne sait. Dans 95 % des cas, ça repart aussi vite que c’est arrivé, mais dans le reste des cas, les malades gardent des douleurs et des séquelles à vie. Moi, résultat des courses, je suis dans ces 5 %.

J’ai suivi un protocole d’injection de calcitonine tous les soirs pendant un mois, mais comme rien ne changeait, et que j’avais toujours mal, je suis allé voir un médecin du travail que je connaissais bien. Je lui raconte mon histoire, et lui s’inquiète tout de suite : mes doigts de la main gauche, gonflée et constamment chaude (c’est la phase « chaude » de l’algodystrophie), se sont nettement recroquevillés, mon poignet est douloureux et mon épaule est « gelée », je n’ai presque plus de motricité, et ça fait très mal quand je la sollicite. Il m’obtient un rendez-vous avec un spécialiste de Montpellier en urgence. Lui m’envoie immédiatement en centre de rééducation pour espérer récupérer le plus possible l’usage de mon bras et de ma main. Là-bas, la douleur s’est un peu atténuée, mais surtout parce qu’ils me donnaient de la morphine et beaucoup de cachets pour me soulager. J’y ai passé quatre mois et demi et, quand j’ai vu qu’il n’y avait plus de progrès possibles, j’ai demandé à pouvoir partir et à tenter de retravailler.

« Ce que j’ai obtenu, je le garde »

Au moment de reprendre, en janvier 2015, j’ai déposé un dossier de reconnaissance de maladie professionnelle. Quand la direction a rempli le dossier, elle a cherché à se dédouaner en écrivant que je n’effectuais aucune tâche qui pouvait occasionner une blessure : pas de pelle mécanique, pas de taille, pas de poids. À les croire, je faisais surtout de la négociation avec les propriétaires de mobil-homes.

J’ai repris le boulot à plein temps, mais avec des recommandations de la médecine du travail qui posait des contraintes : plus de charges lourdes et plus de vibrations, donc plus de perceuse, scie sauteuse, taille-haie, tronçonneuse, mini-pelle, etc. Forcément, au sein de l’entreprise, ça passait mal, d’autant plus que je ne rentrais plus dans les nouvelles grilles salariales du groupe.

Pour eux, un responsable technique gagne tant, un technicien tant, un directeur tant, avec des barèmes en fonction de la taille du camping, de sa situation, etc. Or, j’avais un salaire trop important par rapport à mes fonctions. Ça venait du contrat établi avec le premier propriétaire, Michel, que je faisais valoir. Ce contrat m’accordait des avantages salariaux en échange de ma disponibilité pendant la saison, et il stipulait que j’étais libre de prendre mes congés à la période de mon choix hors saison.

Au mois de juin, je suis convoqué au siège par le directeur régional. Quand j’arrive, il commence à me demander si je suis prêt à faire des concessions par rapport à mon contrat. Je réponds que non, que je veux rester avec les mêmes conditions, parce que c’est bien grâce à elles que j’ai accepté ce job, et que j’y tiens. Dans tous mes autres boulots, j’ai toujours considéré qu’à partir du moment où tu fais ton travail, t’as pas à te laisser faire, d’autant plus quand la hiérarchie se comporte mal, qu’elle est incompétente, et qu’elle ne reconnaît pas le travail effectué. Bref, le directeur liste tous mes avantages, téléphone, véhicule, etc., et dit que ça fait un peu beaucoup. Moi je lui dis que tout ça je l’ai obtenu et que je le garde. On en reste là, et chacun campe sur ses positions.

J’ai travaillé tout juin comme d’habitude. Sauf qu’au moment de recevoir ma paie, ils m’avaient retiré la majoration prévue par mon contrat pendant la période estivale : je touchais le même montant qu’en mai ! Je leur ai dit que ça m’allait, mais à condition de faire effectivement 35 heures pendant tout l’été, et d’être payé pour les heures supplémentaires déjà faites en juin. Ils ont fait mine de tout accepter.

Vers la mi-juillet, je suis convoqué au bureau. J’y vais, et là le directeur régional me tend un papier et me dit : « Bon, voilà, il faudrait que vous me signiez ça. » C’était un avenant à mon contrat de travail, qui me faisait perdre les avantages de mon ancien contrat : les périodes de congés m’étaient imposées, ainsi qu’un planning avec les 35 heures annualisées, et donc avec des heures sup’ non payées pour la période estivale. Je ne signe rien sur le coup, et j’ai quinze jours pour donner une réponse définitive.

« Ne pas se voir plus fort que le roquefort »

Sur ce, j’ai reçu une réponse positive à ma demande de reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé de niveau 1 (RQTH), ce qui m’apportait, de droit, un aménagement du temps et du poste de travail et des conditions, notamment salariales, plus intéressantes que la reconnaissance d’une maladie professionnelle. Après ça, j’ai pris le papier officiel et le planning fait en début de saison avec la directrice du camping, et je suis allé à la médecine du travail demander à faire correspondre l’aménagement du temps de travail sur la base du planning, tout en conservant les avantages de mon ancien contrat. J’ai photocopié le tout et accroché ça dans mon local, « Travailleur handicapé », « Poste aménagé » et « Temps de travail aménagé », histoire de bien officialiser le fait que j’étais handicapé, et qu’on ne pouvait pas faire n’importe quoi avec mes conditions de travail.

Ce qui me touche personnellement, ce n’est pas tant la reconnaissance formelle du handicap que le fait d’être diminué. Ce que tu faisais machinalement avant, dévisser un boulon ou une ampoule, tu n’es plus foutu de le faire. Ce sont les premiers signes qui font que tu te sens diminué.

Le plus dur, c’est tout ce que tu vis directement au quotidien, tout ce qui était facile et devient difficile. Rien que pour lacer tes chaussures, boutonner ton pantalon ou ta chemise, enfiler un vêtement, tu vis des trucs humiliants par rapport à toi-même, parce que tu te dis que t’es même pas foutu de faire un truc aussi basique que de te lacer les chaussures. C’est dément. Pour te laver les cheveux, t’arrives pas à lever le bras à tes cheveux. Tu veux attraper le moindre truc, tu le fais tomber parce que tes doigts restent repliés. Tous ces petits trucs, ça t’agace, et plus ça t’agace, plus ça te conforte dans l’idée que t’es plus comme avant.

J’ai fini par aller voir un psychiatre en mars 2016, et je le vois toujours. Il m’a prescrit des antidépresseurs, qui m’ont soulagé, et un autre cachet pour délasser le corps la nuit, aussi efficace pour les douleurs. J’ai gagné de la tranquillité, et puis il y a qu’un psychiatre s’intéresse à ta vie, te pose des questions. Il faut pas vouloir se voir plus fort que le roquefort. Ne pas demander de l’aide, ce serait de l’orgueil mal placé. Alors plutôt que ce soit les autres qui se prennent ton mal-être, autant s’adresser à celui qui est fait pour ça. Et ça t’apporte un équilibre, tu peux évacuer plus facilement chez lui des trucs que tu rumines parce que tu veux pas angoisser tes proches.

Quoi qu’il en soit, toutes les tâches physiques étaient devenues très pénibles, notamment parce que je compensais la perte de mon bras gauche avec mon bras droit. Certes, j’étais atteint du côté gauche, et je suis droitier. Mais il faut savoir que mon activité professionnelle était constituée en grande majorité de tâches bimanuelles. Ce que je faisais à deux bras, je devais le faire avec un seul, ce qui l’usait plus vite. Et puis tu ne peux pas changer d’un jour à l’autre : quand t’es habitué à faire quelque chose, t’as du mal à dire à quelqu’un de le faire. Résultat des courses : entre les mauvaises positions et la surutilisation, j’ai eu une tendinopathie à l’épaule droite. L’articulation, à force d’être sollicitée, a développé une excroissance qui fusille le tendon. J’ai finalement dû subir une autre opération où ils ont coupé le tendon et l’ont rattaché ailleurs.

« Mon combat s’est surtout fait par courriers interposés »

Une fois le délai passé, le directeur régional est revenu pour me demander ma réponse concernant l’avenant au contrat. J’ai dit que je n’avais pas la possibilité de donner une réponse favorable à la demande, et j’ai joint la visite avec la médecine du travail et l’aménagement du temps de travail. J’ai accepté un planning de 35 heures annualisées parce qu’avec la reconnaissance en catégorie 1, je pouvais toucher la différence de salaire sans avoir besoin de bosser toutes mes heures. Alors j’allais pas me faire chier à travailler, surtout pour un con.

Pour les congés, en revanche, j’ai souhaité rester sur mes anciennes conditions. Et malgré ça, ils ont quand même essayé de m’imposer mes vacances fin décembre. La vie était pas facile tous les jours à l’époque, et c’était important pour moi de prendre mes vacances en même temps que ma femme. Or, elle travaillait tout le temps à cette période de l’année, donc il n’en était pas question. J’ai donc travaillé pendant tout le mois de décembre. Ils ont protesté en disant que l’entreprise était fermée, mais moi je n’ai rien lâché : j’avais travaillé, donc je n’avais pas pris mes congés. Ils ont fini par craquer et par me rendre mes congés vers le mois de mars.

Par la suite, tous les ans, le même cirque s’est répété et, chaque fois, ils m’ont accusé d’utiliser mon handicap pour obtenir des avantages. Mais ils ont dû céder parce que c’était illégal. Sans demande de ma part, mon ancien contrat continuait de s’appliquer.

J’étais seul, mais aussi parce que dans ce travail tu es souvent seul. Mon combat s’est surtout fait par courriers interposés, recommandés sur recommandés. Il n’y avait pas d’esprit collectif parmi les employés, parce que souvent tu ne travailles pas dans les mêmes conditions. Chacun fait ses trucs tout seul, de son côté. Ils ont été obligés de mettre un syndicat vu la taille de l’entreprise, mais le patron a pris des amis à lui. Il y a eu des élections, mais on n’avait guère de choix. Personne de la technique ne s’est présenté, parce que même si le groupe s’étalait sur toute la France, on n’était que trois quatre par camping, ce qui fait qu’il y a que des personnes du siège qui se sont présentées.

« Après ça, t’as plus de plaisir »

L’ambiance s’est progressivement tendue, on me demandait toujours des trucs que je ne pouvais pas faire. J’arrivais toujours à m’en sortir ou à demander à un saisonnier de le faire, mais c’était gavant à force. En plus, comme le directeur régional avait voulu nous emmerder, il avait embauché très peu de gars pour faire la saison. Or, un s’est fait un tour de reins en portant des bouteilles de gaz, et un autre est parti quand il a vu qu’il fallait qu’il compense l’arrêt de son collègue. Les RH ont dû finir par me demander si je voulais pas faire des heures supplémentaires, alors qu’ils s’étaient battus pour que j’en fasse pas ! Mais moi, je restais comme j’étais, avec mes 35 heures, et à 20 heures ma journée était terminée, je partais. Ça me faisait chier pour la directrice du camping, mais je lui ai dit de demander à son supérieur de lui envoyer la solution. Il a fini par embaucher des intérimaires, mais bon ils allaient pas apprendre du jour au lendemain à faire le boulot, c’était pas possible.

Ça a été compliqué, ce qui fait qu’après je suis souvent allé à la médecine du travail pour faire constater des manquements, des abus, comme l’histoire des congés, et elle a systématiquement rappelé la direction à ses obligations en ce qui concerne l’aménagement du temps et du poste de travail, l’interdiction d’heures supplémentaires, etc.

Il faut dire aussi que je n’étais pas forcément toujours de très bonne volonté. Après un passage de la commission de sécurité, par exemple, ils m’ont demandé de faire des travaux avec la pelle. J’ai refusé, et c’était clairement pour les faire chier, parce qu’ils ne peuvent pas me dire, maintenant que je suis handicapé, que je dois faire de la pelle mécanique, alors que quand j’en faisais ils l’ont nié. Au final, cette machine, elle n’a pas servi pendant longtemps, parce que la seule personne qui avait le permis n’a jamais réussi à la faire démarrer ; et c’est pas moi qui allais lui montrer comment faire.

Après ça, t’as plus de plaisir, parce que ton travail n’est plus reconnu. Puis j’avais appris à faire les choses d’une certaine manière, avec une attention aux rapports humains avec les clients, et là tout ça était cassé. Je n’avais plus que les emmerdements sans les avantages. J’ai fini par me contenter d’attendre le licenciement. Il n’a pas tardé à arriver : en novembre 2017, alors que j’étais en arrêt maladie pour mon opération de l’épaule droite, j’ai été licencié pour inaptitude. Le fait que j’étais handicapé n’y a pas fait grand-chose. Ils m’ont fait des propositions de reclassement dont ils devaient bien se douter qu’elles ne m’iraient pas : un poste de vente d’emplacements pour propriétaires de mobil-homes trop loin de chez moi, un autre de commercial où il me fallait conduire un véhicule (ce qui m’est interdit par la médecine du travail), etc.

Je suis resté en arrêt maladie jusqu’au 17 mars 2018, et le 18 je suis allé m’inscrire à Pôle Emploi. Aujourd’hui, je suis toujours sans emploi. C’est une situation que j’ai pu mal vivre par le passé, mais là, il me reste cinq ans avant la retraite, et ma femme est elle-même à la retraite depuis peu, alors…


Article publié le 02 Août 2020 sur Renverse.co