Traduction d’une interview parue dans le numĂ©ro du Brooklyn Rail [https://brooklynrail.org/2019/9/field-notes] du mois de septembre 2019, avec Laure Batier, Ă  propos du livre, Vivre ma vie, une anarchiste au temps des rĂ©volutions, d’Emma Goldman. The Brooklyn Rail est un mensuel newyorkais de critique de l’art, de la politique et de la culture.

La premiĂšre traduction française complĂšte de Living my Life (1931) [<a title="Living my life, 1931, Alfred A. Knopf Inc., New York ” class=”notebdp”>note] d’Emma Goldman, a Ă©tĂ© publiĂ©e en novembre 2018 par L’ÉchappĂ©e, sous le titre, Vivre ma vie, une anarchiste au temps des rĂ©volutions. La traduction a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©e par Laure Batier et Jacqueline Reuss. En moins d’un mois, 3000 exemplaires ont Ă©tĂ© vendus et la deuxiĂšme rĂ©impression continue Ă  rencontrer un bon Ă©cho. Une rĂ©Ă©dition en allemand est prĂ©vue par la maison d’éditions trĂšs connue en Allemagne, Nautilus, de Hambourg. Et la premiĂšre traduction portugaise est annoncĂ©e pour 2020. Penguin Classics a publiĂ© une version abrĂ©gĂ©e de Living my Life en 2006 et en Grande-Bretagne, le Left Book Club vient de faire paraĂźtre le livre d’Emma Goldman, Anarchism and Other essays. L’intĂ©rĂȘt pour l’autobiographie d’Emma Goldman en Europe Ă©tait autant inattendu que bienvenu ; comment expliquer aujourd’hui l’attrait que provoque ce texte pour une nouvelle gĂ©nĂ©ration de jeunes lectrices et lecteurs intĂ©ressĂ©s par les expĂ©riences radicales du passĂ© ? En avril 2019, Laure Batier a prĂ©sentĂ© Vivre ma Vie, Ă  la librairie fĂ©ministe de MontrĂ©al, L’EuguĂ©lionne. Quelques jours plus tard, elle s’entretenait avec The Brooklyn Rail sur la signification de cet intĂ©rĂȘt.

The Rail : Pourquoi traduire maintenant Living my Life ?

Jusqu’à aujourd’hui, il n’existait en français qu’une version raccourcie des mĂ©moires d’Emma Goldman [<a title="L’épopĂ©e d’une anarchiste. New York 1886-Moscou 1920, 1979, Hachette, Paris, trad., Ă©d. Cathy Bernheim et Annette LĂ©vy-Willard, Éditions Complexe, 1984, 1992 et 2001 ; AndrĂ© Versaille Ă©diteur, 2011.” class=”notebdp”>note] . Un tiers seulement du texte original y figurait. Il s’agissait, en fait, non pas d’une traduction mais d’une adaptation du texte original, d’aprĂšs les termes mĂȘmes des deux traductrices. La plupart des lectrices et des lecteurs qui pensaient connaĂźtre son autobiographie ne connaissaient que cette version rĂ©duite et modifiĂ©e. Aussi, quand l’éditeur parisien nous a proposĂ© de rĂ©aliser la traduction intĂ©grale des mĂ©moires, nous avons acceptĂ© sans hĂ©sitation. À cette fin, nous avons constituĂ© une Ă©quipe de 4 personnes : deux traductrices et deux relecteurs et correcteurs (HervĂ© DenĂšs et AndrĂ© Bernard), pour un long travail de quatre ans.
TrĂšs vite, au fur et Ă  mesure que le travail avançait, nous nous sommes rendues compte que de nombreuses erreurs Ă©maillaient la version originale, des erreurs de noms, de dates, de lieux, de faits. Un exemple est assez parlant. Dans le premier chapitre du livre, Emma Goldman dĂ©crit ses sentiments lorsqu’elle arrive, en tant qu’émigrĂ©e, dans le port de New York et qu’elle dĂ©couvre la statue de la LibertĂ©. Or, elle arrive Ă  New York fin dĂ©cembre1885, et la statue ne fut dĂ©finitivement Ă©rigĂ©e qu’une annĂ©e plus tard ! Nous avons donc fait un long travail de recherche. Pour cela, nous avons eu recours, entre autres, au gigantesque travail rĂ©alisĂ© par Candace Falk et sa fondation, Emma Goldman Papers, qui se trouve Ă  l’universitĂ© de Berkeley et qui dispose des archives couvrant toute la vie et l’activitĂ© d’Emma Goldman, surtout de sa pĂ©riode amĂ©ricaine. À ce jour, quatre volumes de ce travail, A Documentary History of the American Years sont parus. Ces archives sont entiĂšrement accessibles en ligne : http://archive.org/details/emmagoldmanpapers.

Lorsqu’elle prit la dĂ©cision d’écrire ses mĂ©moires, Emma Goldman ne disposait d’aucune archive personnelle – tous ses papiers et documents ayant Ă©tĂ© confisquĂ©s par la police nord-amĂ©ricaine en 1917 au moment de son arrestation pour propagande contre la conscription qui avait Ă©tĂ© instaurĂ©e par le gouvernement au moment de la PremiĂšre guerre mondiale. Elle a donc demandĂ© Ă  ses amis-e-s de lui renvoyer les lettres qu’elle leur avait Ă©crites au cours des annĂ©es. Mais, surtout, elle s’est servie de sa propre mĂ©moire, sujette Ă  bien des dĂ©faillances. La version française que nous avons Ă©tablie intĂšgre donc la correction de nombreuses erreurs, lesquelles, il faut le souligner, ont continuĂ© Ă  ĂȘtre reproduites dans les Ă©ditions successives de la version originale amĂ©ricaine et, par consĂ©quent, dans les diverses traductions de cette version.

The Rail : Comment expliques-tu les raisons du succĂšs inattendu de cette traduction. Comment peut-on expliquer l’intĂ©rĂȘt du tĂ©moignage d’Emma Goldman aujourd’hui ?

Dans la version française qui existait jusqu’à prĂ©sent, la majoritĂ© des coupures portait sur les annĂ©es amĂ©ricaines. Or ces 35 annĂ©es reprĂ©sentent une partie essentielle de la vie et des activitĂ©s d’Emma Goldman et correspondent Ă  la pĂ©riode au cours de laquelle elle s’est formĂ©e humainement et politiquement, oĂč elle est devenue ce qu’elle a Ă©tĂ©. De plus, cette pĂ©riode couvre un moment de l’histoire des mouvements d’émancipation aux États-Unis, du mouvement ouvrier en particulier, de la fin des annĂ©es 1880 Ă  la fin de la PremiĂšre guerre mondiale, qui est assez peu connue des lectrices et lecteurs francophones. Depuis quelques annĂ©es, depuis Occupy et les mouvements Black Lives Matter, il y a un regain d’intĂ©rĂȘt pour l’histoire des mouvements sociaux des États-Unis ; la publication et l’importante diffusion du livre de Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis a participĂ© de ce renouveau. Nous avons donc considĂ©rĂ© que c’était important de livrer au public francophone l’intĂ©gralitĂ© du tĂ©moignage d’Emma Goldman. L’accueil reçu par le livre, les nombreuses critiques parues dans une presse qui s’intĂ©resse rarement aux mouvements radicaux, ont dĂ©passĂ© nos attentes. À ce jour, Jacqueline Reuss et moi-mĂȘme avons Ă©tĂ© sollicitĂ©es pour prĂ©senter Vivre ma Vie dans plus d’une vingtaine de librairies et collectifs divers partout en France, ainsi qu’à MontrĂ©al. Les dĂ©bats suscitĂ©s par le livre, surtout dans des cercles de jeunes activistes, confirment la justesse de ce choix.

Nous avons vĂ©cu, ces derniĂšres annĂ©es, une succession de mouvements de contestation sociale qui ont rĂ©activĂ© la critique de la dĂ©mocratie reprĂ©sentative, la nĂ©cessitĂ© de l’auto-organisation et de l’action auto-Ă©mancipatrice. AprĂšs le mouvement des IndignĂ©s et les occupation des places (en Espagne, dans des pays arabes, en Turquie, en France), on a vu, en France et en Allemagne, la crĂ©ation de ZAD – tout particuliĂšrement, celle de Notre Dame des Landes oĂč l’occupation et l’action collective ont rĂ©ussi Ă  faire reculer le projet d’un nouveau grand aĂ©roport – et, tout derniĂšrement, les mobilisations des Gilets Jaunes. Tout cela a crĂ©Ă© un terrain fertile, en tout cas en France, pour le renouveau du dĂ©bat politique et tout particuliĂšrement pour la discussion sur les questions de l’auto-organisation et de l’auto-Ă©mancipation. Or ces questions font partie intĂ©grante de la vie et de l’activitĂ© d’Emma Goldman, de sa rĂ©flexion, et que l’on retrouve dans ses mĂ©moires. L’intĂ©rĂȘt pour ces discussions se manifeste en tout premier lieu au sein des nouvelles gĂ©nĂ©rations politiquement engagĂ©es, lesquelles connaissaient peu ou pas du tout le nom d’Emma Goldman. J’ai constatĂ© moi mĂȘme que les prĂ©sentations du livre rĂ©alisĂ©es dans des librairies et des lieux collectifs des rĂ©gions plus fortement touchĂ©es par les rĂ©centes mobilisations politiques, attirent un public plus jeune et suscitent des dĂ©bats plus vifs, mĂȘme si la grande majoritĂ© des prĂ©sents dĂ©couvrent Emma Goldman et les Ă©vĂ©nements de sa vie, la radicalitĂ© du mouvement ouvrier nord-amĂ©ricain du dĂ©but du XXe siĂšcle, les enjeux de la rĂ©volution russe et les dĂ©bats qu’elle a suscitĂ©s. Les positions originales d’Emma Goldman sur les questions de la sexualitĂ©, les rapports entre les sexes, la crĂ©ation artistique, le thĂ©Ăątre d’avant-garde, son intĂ©rĂȘt pour Freud, et sa façon de livrer intimement sa vie, sĂ©duisent. C’est un texte qui peut se lire comme un journal intime d’une femme rebelle qui traverse un siĂšcle agitĂ©. Par contre, dans les lieux oĂč le public est plus confinĂ© aux milieux de la gauche classique, voire anarchiste, les discussions ont tendance Ă  ĂȘtre plus ternes.

The Rail : Quelles sont en général les réactions aux présentations du livre ?

Un certain nombre de questions reviennent de façon récurrente. On peut rapidement en lister quelques unes.
Quelle Ă©tait la conception d’Emma Goldman sur l’anarchisme ? Avait-elle une position sur la question juive ? Quel Ă©tait son rapport avec le mouvement noir et l’esclavage aux États-Unis ? Quelle Ă©tait sa perception de la rĂ©volution allemande et que pensait-elle des rĂ©volutionnaires comme Rosa Luxemburg ? Pendant son sĂ©jour en Russie, avait-elle eu des liens avec les femmes rĂ©volutionnaires russes ? Ou avec le dirigeant du mouvement libertaire en Ukraine, Makhno ? Comment s’est-elle positionnĂ©e par rapport Ă  la rĂ©volution mexicaine ? Comment conciliait-elle ses exigences de femme libre avec son engagement militant ?

La plupart de ces questions ouvrent sur de longs dĂ©veloppements. Sur ses conceptions de l’anarchisme, par exemple, ses positions sur la propagande par le fait ont Ă©voluĂ© au cours de sa vie et peuvent ĂȘtre rĂ©sumĂ©es par sa formule : « Le geste est noble, mais il est erronĂ© ». D’autre part, il reste comme un fait acquis qu’elle avait une forte admiration pour des thĂ©oriciens comme l’anarchiste collectiviste Pierre Kropotkine, qu’elle estimait profondĂ©ment, ou encore pour Errico Malatesta. Sur la participation de la direction de la CNT-FAI au gouvernement rĂ©publicain pendant la rĂ©volution espagnole de 1936, Emma Goldman a prĂ©fĂ©rĂ© ne pas exprimer publiquement sa critique au nom d’un soutien Ă  la rĂ©volution. Position de prudence qui peut ĂȘtre assimilĂ©e Ă  celle qu’elle avait dĂ©jĂ  eu lors de la rĂ©volution russe, lorsqu’elle refusa pendant un temps de critiquer publiquement le parti bolchevik pour ne pas nuire Ă  la rĂ©volution, position qui allait Ă  l’encontre de celle de nombre de ses camarades anarchistes. Ce ne fut qu’aprĂšs la rĂ©pression des grĂšves de Petrograd et le massacre de Cronstadt en mars 1921 qu’Emma Goldman dĂ©cida de s’opposer ouvertement Ă  la dictature du parti bolchevik.
Sur d’autres questions, les positions d’Emma Goldman ont Ă©tĂ© dĂ©limitĂ©es par la pĂ©riode historique. Sur la question noire aux États-Unis par exemple. Emma Goldman se trouva engagĂ©e dans les luttes d’une classe ouvriĂšre immigrĂ©e violemment exploitĂ©e et rĂ©primĂ©e et qui cherchait sa place dans la sociĂ©tĂ© et de ce fait, elle eut trĂšs peu de contacts avec les prolĂ©taires et les radicaux noirs qui Ă©taient Ă  l’époque encore une force minoritaire dans les États du nord. Elle est donc passĂ©e Ă  cĂŽtĂ© de la question noire, mise Ă  part son expĂ©rience en prison oĂč elle cĂŽtoya de nombreuses dĂ©tenues afro-amĂ©ricaines envers lesquelles elle manifesta des liens de solidaritĂ© qui brisaient les fortes barriĂšres du racisme. De mĂȘme, pour la question juive. Si elle n’a jamais reniĂ© ses origines, elle n’a jamais manquĂ© de souligner combien son parcours vers l’émancipation s’était construit Ă  partir de son dĂ©tachement des mƓurs et des traditions rĂ©actionnaires de la famille et de la communautĂ©. Plus tard, en Russie, elle ne manqua pas d’exprimer sa rĂ©volte et sa rage contre les pogroms antisĂ©mites d’avant et pendant la rĂ©volution. Mais, pour l’essentiel, et sur toutes ces questions, on peut dire qu’elle a toujours mis en avant sa vision de classe contre toute conception qu’on appellerait aujourd’hui identitaire.
Emma Goldman, comme la presque totalitĂ© du mouvement anarchiste, rejetait le marxisme et assimilait marxisme et social-dĂ©mocratie. Elle ne fut pas sensible aux premiĂšres fissures qui se produisirent au sein de cette derniĂšre sur la question de l’auto-organisation, ce que Rosa Luxemburg appelait « la nouvelle Ă©nergie des masses » et le rĂŽle paralysant du parti. Alors que comme bien d’autres anarchistes, Emma Goldman fut sĂ©duite par le volontarisme de LĂ©nine et ses tactiques rĂ©volutionnaires, elle n’a pas perçu la force nouvelle du mouvement des conseils ouvriers et son impact sur la crise de la social-dĂ©mocratie, sur une alternative Ă  l’idĂ©e d’un parti d’avant-garde. Elle fut nĂ©anmoins trĂšs affectĂ©e par l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht par les sbires militaristes au service de la direction de la social-dĂ©mocratie allemande. MalgrĂ© la proximitĂ© de ses liens avec Rudolf Rocker, un des thĂ©oriciens allemand de l’anarcho-syndicalisme, et le fait qu’elle ait trouvĂ© refuge en Allemagne aprĂšs son expulsion de la Russie soviĂ©tique, Emma Goldman ne semble pas avoir Ă©tĂ© trĂšs concernĂ©e par les Ă©vĂ©nements de la rĂ©volution allemande et le mouvement des conseils ouvriers.
Sur les rapports entre militantisme et Ă©mancipation, Emma Goldman n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  s’affronter Ă  son propre milieu anarchiste et Ă  ses cĂŽtĂ©s machistes et conservateurs. Ce fut en rĂ©ponse Ă  un camarade anarchiste qui lui reprochait sa passion pour la danse, qu’elle a tenu ses fameux propos : « Je veux la libertĂ©, le droit pour chacun de s’exprimer, le droit pour tous de jouir des belles choses. »

Enfin, ce qui est exceptionnel chez Emma Goldman, c’est son absence de dogmatisme. Sans remettre en question le fondement de ses principes, elle Ă©tait capable de regarder la rĂ©alitĂ©, d’écouter, de remettre en question ses idĂ©es, de se repositionner, et cela tant sur le plan politique que personnel.
On voit bien que sur cette attitude antidogmatique, sur ces questions et sur bien d’autres encore, les dĂ©bats et discussions sur Vivre ma Vie peuvent ĂȘtre vifs, actuels, passionnants et passionnĂ©s.

The Rail : Emma Goldman est souvent vue comme une des premiÚres figures du féminisme. Comment le milieu féministe a-t-il réagi au livre ?

Il faut tout d’abord rappeler qu’Emma Goldman est connue dans les milieux fĂ©ministes modernes surtout depuis les mouvements des annĂ©es 1970, car elle a posĂ© nombre de questions qui, Ă  son Ă©poque, la plaçaient Ă  l’avant-garde. Que ce soit sur l’amour libre, sur les questions de l’homosexualitĂ©, sur l’égalitĂ© des sexes, sur l’exploitation du corps des femmes et la prostitution, sur la question du contrĂŽle des naissances et, plus gĂ©nĂ©ralement, sur le contrĂŽle des femmes sur leur propre corps. Sur la reproduction de ce qu’on appelle aujourd’hui « le genre », Emma Goldman soulignait la responsabilitĂ© des femmes elles-mĂȘmes sur cette reproduction. Mais, par rapport au courant fĂ©ministe de son Ă©poque, Emma Goldman se trouva en opposition ; elle se plaçait, en fait, au delĂ  de ce courant. Ce dernier centrait sa revendication sur la question des droits politiques, le droit de vote, et les droits sociaux des femmes au sein de la sociĂ©tĂ© capitaliste, le droit au travail et Ă  un salaire Ă©gal. Questions qui furent largement reprises ensuite par la social-dĂ©mocratie et les bolcheviks, par Alexandra KollontaĂŻ, notamment. Pour Emma Goldman, il n’était pas question de se battre pour le droit de vote et pour le droit au travail. Bien entendu, elle n’était pas contre, mais elle Ă©tait dĂ©jĂ  plus loin. Elle affirmait aussi que l’émancipation des femmes Ă©tait une lutte au cours de laquelle les femmes ne devaient pas se voir comme des ennemies de l’homme. « La femme, actuellement, se trouve dans la nĂ©cessitĂ© de s’émanciper de l’émancipation si elle dĂ©sire s’affranchir. Ceci peut sembler paradoxal, ce n’est pourtant que trop exact. » VoilĂ  quelle Ă©tait sa formulation qui cadre parfaitement avec ses principes et qui peut s’élargir Ă  l’émancipation sociale en gĂ©nĂ©ral.

Vivre ma Vie, comme tous ses textes publiĂ©s par ailleurs et trĂšs diffusĂ©s dans les rĂ©seaux sociaux, ont certainement un Ă©cho dans les milieux fĂ©ministes d’aujourd’hui. En tant que traductrices, nous avons Ă©tĂ© invitĂ©es Ă  faire des prĂ©sentations du livre dans divers programmes fĂ©ministes de radio, radios libres et officielles, et je viens de le prĂ©senter dans la belle librairie fĂ©ministe de MontrĂ©al, L’EuguĂ©lionne. Mais tout cela avec des bĂ©mols qui doivent ĂȘtre soulignĂ©s. L’écho du livre a Ă©tĂ© plus important dans les milieux radicaux politiques en gĂ©nĂ©ral que dans le milieu proprement fĂ©ministe. Certains l’expliquent par le fait qu’Emma Goldman n’aborde pas la question fĂ©ministe en termes d’affrontement entre femmes et hommes
 Je ne sais pas.

The Rail : En France, Vivre ma Vie est-il vu comme un texte politique ou comme un texte féministe ?

Je dirais qu’en France, la majoritĂ© des lectrices et des lecteurs du livre ne voient pas cette sĂ©paration.
Les lectrices ou les lecteurs actuels de Vivre ma Vie sont plus tentĂ©s d’associer les idĂ©es dĂ©fendues par Emma Goldman, les principes qui ont guidĂ© sa vie, aux expĂ©riences d’Occupy, de Black Lives Matter ou encore aux luttes spontanĂ©es et auto-organisĂ©es des professeurs des États de l’ouest amĂ©ricain. En France, sa lecture parle de façon enthousiaste plutĂŽt Ă  celles et Ă  ceux qui se mobilisent dans les ZAD ou qui luttent contre les consĂ©quences des politiques libĂ©rales.
L’idĂ©e d’Emma Goldman associant l’émancipation Ă  la prise en main par les exploitĂ©s eux-mĂȘmes de leur propre vie reste d’une actualitĂ© brĂ»lante ; son esprit de rĂ©bellion est pleinement en phase avec toutes celles et tous ceux qui se mobilisent contre les dĂ©gĂąts et le dĂ©sastre du systĂšme capitaliste et qui cherchent Ă  trouver des issues crĂ©atives.


Article publié le 22 Sep 2019 sur Monde-libertaire.fr