Mai 17, 2023
Par Expansive
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Choquer. Provoquer. Mouais. Mouais. Mouais… Pourquoi pas quand on est aux CĂ©sars ou dans une salle arty parisienne ou pourquoi pas devant l’ElysĂ©e si on avait un peu plus de courage. Pourquoi pas quand on est chez les bourgeois. Et encore, c’est pas sĂ»r.

Sauf que lĂ , on est Ă  Kozh, festival fĂ©ministe qu’un collectif de personnes dĂ©tĂšres organisent tous les 2 ans sur un thĂšme diffĂ©rent, sans subvention, avec l’aide de plein de bĂ©nĂ©voles (environ 250 cette annĂ©e), avec plein d’énergie et surtout plein de bienveillance pour proposer pendant 2 jours un super programme dans une ambiance la plus sĂ©cure possible oĂč il existe mĂȘme une brigade anti-relou au k oĂč. Pendant tout un week-end, la bienveillance, l’attention portĂ©e aux autres, bref ce qu’on appelle communĂ©ment l’empathie, sont au cƓur du festival. Dans une attitude prĂ©venante, des avertissements ou mises en garde (je n’aime pas l’anglicisme « trigger warning Â») sont utilisĂ©s dans toutes les confĂ©rences, les ateliers, les concerts pour prĂ©venir les sensibilitĂ©s de chacun.e. Pour permettre Ă  chacun.e, selon ses traumatismes, ses blessures, sa fragilitĂ©, son expĂ©rience, son Ăąge, la temporalitĂ© de ses traumatismes (il y a 50 ans ou il y a quelques semaines ou quelques jours, ben surprise : c’est pas pareil !) de CHOISIR librement si on a envie d’entendre çà, de se confronter Ă  çà ou… PAS.

Car on a le droit de ne pas vouloir en parler, de pas vouloir en entendre parler ici et maintenant, dans ces conditions. On a aussi le droit d’hurler sa rage, d’en rire si on veut, de partager sur scĂšne et avec d’autres ses sentiments violents et ambigus vis-Ă -vis de ce qu’on a vĂ©cu… Mais pour ça, encore faut-il savoir qu’on va en parler. Ici, Ă  Kozh, on a le droit d’aller mal, d’ĂȘtre triste, blessĂ©e, meurtrie car on vient aussi se ressourcer, ĂȘtre ensemble pour s’empouvoirer, s’empuissancer ensemble, on sait qu’on va ĂȘtre entourĂ©e, Ă©coutĂ©e, entendue.

Suite Ă  une mauvaise nouvelle, je suis arrivĂ©e en pleurant sur le site du festival ; tout de suite, on m’a aidĂ©. Une pote qui va mal et qui hĂ©sitait Ă  venir s’est retrouvĂ©e rapidement Ă  prendre soin d’une autre personne qui allait plus mal. C’est çà Kozh !

En tout k, c’était çà jusqu’à ce concert.

OĂč sans prĂ©venir, sans un mot, sans rien, sans une pensĂ©e pour toutes les victimes potentielles prĂ©sentes dans la salle, ni mĂȘme les enfants, dĂ©bute un concert pour le moins Ă©trange.

Au dĂ©but d’une chanson, Corinne Masiero tout en expliquant ce qu’elle appelle le « tomato test Â» Ă  savoir vĂ©rifier que la personne avec qui tu es, te kiffe rĂ©ellement en lui soumettant un cunni pendant que tu as tes rĂšgles, fait une parenthĂšse pour dire « non mais c’est ok pour les enfants Â». Les phrases qui suivent ces paroles parlent directement de son pĂ©pĂ© qui kiffait bien ça quand elle avait 7 ans (depuis quand les petites filles de 7 ans ont leurs rĂšgles ?), mais pas trop son oncle et ses cousins, mais son pĂ©pĂ© oui. Ok, le dĂ©cor est plantĂ© : la phrase sur les enfants Ă©tait donc bien ironique et donc tant pis pour tous les enfants prĂ©sents dans la salle. Et tou.t.e.s les autres.

Car s’en suit une chanson excessivement longue parlant d’inceste entrecoupĂ©e de phrases exigeant un bon cunni, une bonne baise. L’incomprĂ©hension et le doute se lit sur une bonne partie des visages. À l’instant mĂȘme oĂč je me demande quoi en penser, une jeune femme se retourne et me dit la mĂȘme chose. On commence Ă  en discuter, une autre se joint Ă  la conversation. Elles dĂ©cident de sortir, c’est trop pour elles. Je dĂ©cide de rester, de me faire un avis sur plus que quelques minutes. Mais finalement, c’est aussi trop pour moi.

En partant, je croise une copaine tĂ©tanisĂ©e, aux bords des larmes, on sort et lĂ , on se rend compte qu’une trĂšs grande partie de la salle est sortie, beaucoup pleurent, d’autres sont choquĂ©.e.s, Ă©nervĂ©.e.s, perdu.e.s, interloquĂ©.e.s. Sous prĂ©texte de catharsis et de retournement de la violence, vous, mesdames les vaginites, avez reproduit les violences patriarcales car lĂ , ce n’est pas les violeurs que vous avez blessĂ©s, ce n’est pas les « mecs Â» Ă  qui vous avez fait peur, vous n’avez pas renversĂ© le systĂšme patriarcal, vous n’avez pas retournĂ© la violence contre les agresseurs, vous n’avez fait que blesser Ă  nouveau des victimes. Ne savez-vous donc pas que nous ne vivons pas les choses tou.t.e.s de la mĂȘme façon ? Vous avez fait passer les personnes qui Ă©taient sorties pour des chochottes trop sensibles, mĂȘme pas cap’ de faire face Ă  leur trauma, des personnes pas prĂȘtes pour vos concerts avant-gardistes, des personnes choquĂ©es trop facilement. Dans ce lieu magique oĂč toutes les discussions sont basĂ©es sur le respect et l’empathie, vous avez crĂ©Ă© de la division, mais pas de celle productive, crĂ©atrice d’une rĂ©flexion riche et intelligente, non, juste de la division bĂȘte et mĂ©chante. Et blessante.

Il a fallu panser les blessures, prendre soin, rassurer, cĂąliner, beaucoup trop de personnes pour un concert… fĂ©ministe. Il a fallu penser les blessures. Il a fallu passer beaucoup trop de temps Ă  parler, discuter, dĂ©battre, rĂ©flĂ©chir Ă  des solutions d’urgence, avoir des discussions houleuses et difficiles nerveusement Ă  vivre, encore une fois, aprĂšs un super festival rempli de bienveillance. On m’a dit « tu sais oĂč tu viens : si t’aimes pas, t’as qu’à sortir Â».

D’abord, on est pas obligĂ©.e de toujours savoir oĂč on va et en gĂ©nĂ©ral, c’est ce qu’on fait dans un festival : on fait des dĂ©couvertes, des rencontres. Ensuite, il ne s’agit en aucun k d’aimer ou de ne pas aimer. Et quand on sort, ben c’est que c’est trop tard. En agissant comme vous l’avez fait, vous avez mis en dĂ©tresse trop de personnes. Ça ne vous fait rien de voir des gentes pleurer en sortant de votre concert ? Vous ne vous dites pas que c’est de votre faute, votre responsabilitĂ© ?

Cela m’est dĂ©jĂ  arrivĂ© une seule et unique fois Ă  un de mes vernissages, je me sentie si mal d’avoir pu blesser quelqu’un, je me suis confondue en excuses, ai laissĂ© de la place Ă  la personne en lui proposant de monter sur scĂšne. Cela ne m’arrivera plus jamais. Mais quand j’ai parlĂ© de ça, on m’a rĂ©torquĂ© : « ce n’est pas aux artistes de penser Ă  çà, c’est Ă  l’orga, les artistes n’ont Ă  penser qu’à leur crĂ©ation Â». Ah bon ? Depuis quand les artistes n’ont aucune responsabilitĂ© concernant leur Ɠuvre et leurs consĂ©quences ? Et mĂȘme si c’est effectivement bien le cas dans le systĂšme patriarcal, n’est-ce pas exactement le contraire de ce qu’on tente de construire dans ces lieux et Ă©vĂ©nements alternatifs ? C’est bien dans cette perspective de construction d’un autre monde de bienveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e, que dans le concert de la veille, la chanteuse a prĂ©venu pour une de ses chansons, qu’elle contenait des propos sur les violences sexuelles ; c’est bien dans cette attitude prĂ©venante, que les personnes qui ont rĂ©alisĂ© le Kino-pores porno ont fait plusieurs avertissements concernant certaines scĂšnes…

En conclusion, pour que le reproche qui vous est fait soit bien clair, il ne s’agit en aucun k de continuer Ă  faire des violences patriarcales un tabou ou de censurer la maniĂšre dont vous avez envie d’en parler, ni la violence et la rage que vous utilisez sur scĂšne, il s’agit de le faire en prenant soin des autres sensibilitĂ©s que les vĂŽtres et donc de protĂ©ger celleux qui seraient + fragiles, blessĂ©.e.s, dĂ©muni.e.s, et de ne pas leur infliger de nouvelles blessures. Et c’est trĂšs facile Ă  faire car cela existe dans tous les lieux et Ă©vĂ©nements fĂ©ministes oĂč Ă  l’évidence vous n’aviez jamais mis les pieds avant : prĂ©venir et avertir les gentes avant le spectacle. Cela Ă©vitera que la moitiĂ© de la salle se barre en pleurant ! J’espĂšre que cela vous servira de leçon mais au vu de vos propres commentaires valorisant le cĂŽtĂ© « punk Â» de cette soirĂ©e trop mouvementĂ©e, ça m’étonnerait…

D’ailleurs, pour info et prĂ©cision, la pote « qui [vous] a arrachĂ© le micro en disant que c’était trop violent Â» parlait bien de la violence non pas de vos paroles, mais bien de celle de ne pas avoir prĂ©venu le public et de ne pas vous sentir concernĂ©es par les personnes qui allaient mal Ă  cause de votre concert. Et dire que votre prochain concert est aprĂšs la projection d’un film sur « nous les femmes, l’art qui rĂ©pare Â»…

Heureusement, le festival ne s’est pas terminĂ© sur cet Ă©chec et la fĂȘte a continuĂ© grĂące Ă  de fabuleuses autres artistes.




Source: Expansive.info