Juin 30, 2022
Par Archives Autonomie
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L’autonomie en France est un phĂ©nomĂšne politique complexe Ă  temporaliser. Ses conditions et son contexte d’émergence sont l’objet d’intenses dĂ©bats, parmi les autonomes eux-mĂȘmes, au sein d’autres composantes politiques qui sont confrontĂ©s au phĂ©nomĂšne et dans une moindre mesure dans les milieux universitaires. En simplifiant Ă  l’extrĂȘme, une thĂšse domine. L’autonomie serait nĂ©e dans le sillage de l’introduction des thĂšses du courant marxiste radical opĂ©raiste venu d’Italie. Il s’agirait d’un Ă©piphĂ©nomĂšne Ă©meutier parisien intervenu Ă  la fin des annĂ©es 1970 sur fonds de dĂ©composition de la scĂšne de la gauche radicale de la capitale. À partir des annĂ©es 1980, il conviendrait de ne parler que de survivances, notamment dans les squats ou sur le terrain de l’antifascisme.

Du point de vue des sources, une telle approche ne tient pas la route. S’il est Ă©vident que la fin des annĂ©es 1970 correspond en France Ă  une sĂ©quence particuliĂšre, tout du moins Ă  Paris, des groupes autonomes ont toujours existĂ© en marge des structures organisĂ©es du mouvement rĂ©volutionnaire et dans les luttes. On peut s’accorder sur le fait que ce que l’on nomme aujourd’hui autonomie tend a qualifier un phĂ©nomĂšne spĂ©cifique dont on peut retracer les premiĂšres formes d’agrĂ©gations collectives jusqu’à partir de la fin des annĂ©es 1960 et du dĂ©but des annĂ©es 1970. Mais le refus des partis, des systĂšmes de reprĂ©sentations et de dĂ©lĂ©gations, le recours Ă  l’action directe, la perception de la vie privĂ©e comme espace politique, l’expĂ©rimentation de formes d’organisations horizontales et dĂ©centralisĂ©es, le refus du travail, pour ne citer que quelques espaces de conflictualitĂ© autour desquels gravitent les autonomes, ne sont ni des espaces nouveaux et inexplorĂ©s de la pratique rĂ©volutionnaire, ni des thĂ©matiques propres uniquement Ă  l’autonomie.

Parler d’autonomie revient Ă  dessiner les contours d’une aire politique qui ne peut ĂȘtre rĂ©ellement considĂ©rĂ© comme un courant idĂ©ologique Ă  part entiĂšre. Elle ne semble avoir aucun corpus thĂ©orique figĂ©, rigidifiĂ© autour de quelques figures, de quelques penseurs aisĂ©ment identifiables. À l’inverse, elle apparaĂźt ĂȘtre une multitude de point d’intersection entre des activistes venus d’horizons politiques diffĂ©rents au sein de tentatives de mettre en pratique ici et maintenant des formes d’organisations et d’intervention politiques qui rompent avec les formes de dominations et d’oppressions du systĂšme capitaliste. Une aire politique qui a connu des phases d’accĂ©lĂ©ration, de dĂ©clin, des victoires, des dĂ©faites, sans que le phĂ©nomĂšne ne disparaisse totalement.

En son sein, il est indĂ©niable que certains courants thĂ©oriques ont une influence plus notable que d’autres, selon les pĂ©riodes. Une large part des variantes des courants anarchistes et communistes semblent y ĂȘtre reprĂ©sentĂ©s, notamment dans leurs variantes synthĂ©siste et anti-autoritaire. En cherchant Ă  ĂȘtre prĂ©cis, on peut rapidement identifier des influences venues des gauches communistes, en particulier ses versants anti-lĂ©ninistes, de l’anarchisme individualiste, des situationnistes, de l’opĂ©raisme et de ses hĂ©ritiers, du syndicalisme rĂ©volutionnaire, du communisme libertaire pour ne citer que quelques unes des plus significatives.

Ces influences ne sont pas jamais strictement idĂ©ologiques. Elles s’entremĂȘlent avec un large spectre de pratiques et de phĂ©nomĂšnes sociaux, de scĂšnes contre-culturelles, notamment punk et hip hop, d’influence gĂ©nĂ©rationnelles ou contextuelles, de luttes et de mouvements sociaux.

En ce sens, l’une des difficultĂ©s Ă  documenter l’autonomie est sa trĂšs grande fragmentation, notamment dans le cas de la France. Le vaste agrĂ©gat de collectifs autonomes est loin de reprĂ©senter un ensemble uni et aisĂ©ment identifiable. Certains collectifs se cristallisent autour des thĂ©matiques spĂ©cifiques telles que les luttes pour le logement, les luttes anti-carcĂ©rales ou de solidaritĂ© avec les prisonniers, l’antifascisme, les luttes Ă©cologiques, les luttes ouvriĂšres. D’autres sont le fruit de ruptures politiques au sein des courants ou des pĂŽles organisĂ©s du mouvement rĂ©volutionnaire et du mouvement ouvrier. Chaque gĂ©nĂ©ration qui investit le champ du politique et de la politique est un terrain propice pour l’autonomie sans que ces phĂ©nomĂšnes d’agrĂ©gation ne suivent un chemin balisĂ© Ă  l’avance. La porositĂ© entre l’autonomie et de nombreux courants de la gauche radicale achĂšve souvent de rendre les choses aisĂ©ment perceptible au profane.

Pour un collectif comme le notre, cela veut dire qu’il est difficile d’introduire un minimum d’ordre dans le dĂ©sordre. En autres termes, il n’est pas toujours raisonnable de vouloir tout rassembler au sein d’une mĂȘme rubrique. Il est parfois prĂ©fĂ©rable de rassembler les publications selon leur biais thĂ©matiques plutĂŽt que par une appartenance rĂ©elle ou supposĂ©e. C’est particuliĂšrement vrai pour l’autonomie. En ce sens, cette rubrique et ce qu’elle contient en dit un peu sur les autonomes dans la mesure oĂč s’y trouve concentrĂ©s certaines publications au sein desquels les autonomes ont jouĂ© un rĂŽle significatif. Mais on trouve Ă©galement des publications de collectifs autonomes ou de regroupements auxquels participent des autonomes dans d’autres rubriques du site.

La rubrique est organisĂ©e de maniĂšre chronologique sans respect rĂ©el pour les phĂ©nomĂšnes de filiation qui peuvent exister d’une revue Ă  l’autre. On aurait pu grouper MatĂ©riaux pour l’Intervention avec Camarades, Autonomie pour le Communisme ou Nous voulons tout ! Faire de mĂȘme avec Les Fossoyeurs du Vieux Monde et Os Cangaceiros.

Nous avons choisi de passer outre une telle organisation pour plusieurs raisons.

La premiĂšre est que si certaines individualitĂ©s ou collectifs se retrouvent impliquĂ©s dans plusieurs publications qui peuvent se suivre chronologiquement, il n’est pas possible de parler de continuitĂ© au sens strict. Au sein des rĂ©seaux de relations inter-personnelles qui en sont Ă  l’origine, les dynamiques de recompositions nĂ©cessitent de repenser le concept de filiation. Par exemple, MatĂ©riaux pour l’Intervention est une publication Ă  cheval entre l’histoire des gauches communistes et l’autonomie. Une partie de ses animateurs fondent Camarades qui s’inscrit Ă  la fois dans une dynamique d’introduction de l’opĂ©raisme italien en France et comme tentative de construction d’un pĂŽle de l’“Autonomie organisĂ©e”, largement inspirĂ©e du modĂšle italien. Certaines des personnes gravitant autour de Camarades participent Ă  Autonomie pour le communisme qui est en grande partie liĂ©e aux tensions qui Ă©mergent dans le sillage de la manifestation des sidĂ©rurgistes lorrains du 23 Mars 1979 au sein de la scĂšne de l’“autonomie parisienne” en pleine dĂ©sagrĂ©gation. Par la suite, Nous voulons tout ! rassemble de jeunes activistes qui Ă©voluaient jusque-lĂ  dans le sillage ou en marge des cercles liĂ©s Ă  Camarades. Un lien tĂ©nu permet de relier toute ces publications entre elles. Parce qu’un certain agrĂ©gat de relations inter-personnelles en est Ă  l’initiative. Mais ces regroupements sont en constante Ă©volution, eux-mĂȘmes traversĂ©s tout autant par des divergences thĂ©oriques que par les expĂ©riences individuelles et collectives de ceux qui les constituent. Les individus vont et viennent au grĂ© des initiatives, des publications.

La seconde raison est que nous estimons nĂ©cessaire de contrer l’histoire officielle de l’autonomie en France en dĂ©montrant, par le corpus de sources dont nous disposons, que son Ă©mergence n’est pas uniquement liĂ© Ă  un simple phĂ©nomĂšne d’importation du modĂšle italien d’une part et, d’autre part, qu’il est risible de considĂ©rer les expĂ©riences postĂ©rieures Ă  la fin des annĂ©es 1970 comme de simple survivances. Qu’une rupture soit intervenue entre la fin des annĂ©es 1970 et le dĂ©but des annĂ©es 1980, de nombreux Ă©lĂ©ments semblent aller en ce sens, notamment du point de vue d’une rupture gĂ©nĂ©rationnelle. En revanche, le phĂ©nomĂšne qui se manifeste Ă  la charniĂšre entre les dĂ©cennies 1970 et 1980 ne participe encore une fois d’un simple effet de transposition du contexte italien sur le contexte français. Les dynamiques de recomposition qui frappent l’aire de l’autonomie en France semblent plus volontiers faire Ă©cho Ă  celles qui touche son homologue germanophone. À savoir l’éclatement de l’aire de la gauche extra-parlementaire entre une “vieille gĂ©nĂ©ration” de militants, pour la plupart actifs depuis la fin des annĂ©es 1960, qui se rallie aux expĂ©rimentations parlementaires qui se forme Ă  la pĂ©riphĂ©rie des mouvements Ă©cologistes, et une “jeune gĂ©nĂ©ration”, majoritairement politisĂ©e pendant la sĂ©quence du Deutsche Herbst, qui refuse l’intĂ©gration au champ politique traditionnel et souhaite retourner Ă  des formes d’interventions intimement liĂ©es aux problĂ©matiques de la vie quotidienne.

Enfin, la troisiÚme et derniÚre raison est que les forces de notre collectif ne permettent pas de se livrer à une analyse plus fine du corpus rassemblé dans cette rubrique.




Source: Archivesautonomies.org