Janvier 1, 2021
Par Des Nouvelles Du Front
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Nous poursuivons la traduction d’articles de Jasper Bernes sur la thĂ©orie de la “communisation” telle qu’elle s’est dĂ©veloppĂ©e depuis 1968.

Catalyseur

Socialisme ou Barbarie, l’Internationale Situationniste et la thĂ©orie de la communisation : troisiĂšme partie d’une sĂ©rie

Comme on l’a vu, la thĂ©orie de la communisation que Gilles DauvĂ© et d’autres ont dĂ©veloppĂ©e offre une critique de l’ultragauche (qui se rĂ©fĂšre ici principalement au communisme de conseil) par le biais des idĂ©es d’Amadeo Bordiga. J’ai dĂ©crit cela comme une synthĂšse, la production d’une nouvelle thĂ©orie de la rĂ©volution. Cette synthĂšse n’aurait pas pu avoir lieu sans la prĂ©sence d’un catalyseur crucial, l’Internationale Situationniste.

Mais d’abord, un peu de rĂ©cit de fond. La confrontation entre Bordiga et le communisme de conseil dĂ©crite ci-dessus a Ă©tĂ© rendue possible par un renouveau international des idĂ©es d’extrĂȘme gauche initiĂ©, en partie, par des transfuges de la QuatriĂšme Internationale de Trotsky juste aprĂšs la fin de la guerre. En France, le groupe Socialisme ou Barbarie, aux États-Unis, le cercle autour de la Tendance Johnson-Forrest du CLR James, et en Italie, les Ă©crivains plus tard associĂ©s Ă  l’opĂ©raĂŻsme, ont correspondu dans les annĂ©es 1950 et 1960, rĂ©pudiant le rĂ©cit de Trotsky sur l’URSS – ils convergeaient largement autour d’une thĂšse de “capitalisme d’État” – et mettant un accent particulier sur la spontanĂ©itĂ© et l’auto-activitĂ© des travailleurs.

Le triomphe du capital durant cette pĂ©riode, de Taft-Harley et du plan Marshall, nous semble plus total qu’il ne l’était alors. En Europe, les partisans communistes essentiels Ă  la victoire des AlliĂ©s sont sortis de la guerre pour contrĂŽler la France, la GrĂšce, l’Italie et la Belgique, avec des grĂšves massives et d’autres actions ouvriĂšres en cours.  La rĂ©volte en Allemagne de l’Est en 1951 et la rĂ©volution hongroise de 1956, ainsi que des Ă©vĂ©nements moins importants en Pologne, ont convaincu les ex-trotskystes, les communistes du Conseil et d’autres qu’une vague de lutte des classes traversant la division de l’Est de l’Ouest pendant la guerre froide pourrait bientĂŽt bouleverser le siĂšcle amĂ©ricain. La publication du discours secret de Kroutchev, Ă©galement en 1956, a accĂ©lĂ©rĂ© les dĂ©fections de divers partis communistes dans le monde, dont certains sont partis Ă  la recherche d’un marxisme hĂ©tĂ©rodoxe qui pourrait expliquer la dĂ©faite qu’ils avaient subie de l’intĂ©rieur.

Socialisme ou Barbarie (ci-aprĂšs S. ou B.) rassemble nombre de ces dissidents autour de l’ex-trotskyste Cornelius Castoriadis, venu au trotskysme pendant la guerre civile grecque, et de Claude Lefort, collaborateur de Merleau Ponty et Ă©crivain des Temps modernes de Sartre. En soutenant que l’URSS Ă©tait un État capitaliste, Castoriadis a mis l’accent sur la dimension du contrĂŽle, de la gestion et de l’exĂ©cution, dĂ©veloppant une thĂ©orie du capital-puissance qui pouvait dĂ©crire Ă  la fois le capitalisme français et le socialisme nominal en URSS et ailleurs. S. ou B. a Ă©tĂ© influencĂ© par la tendance Johnson-Forest du CLR James, et en particulier par l’analyse du lieu de travail que ce groupe produisait dans des textes comme The American Worker, qui combinait les rĂ©flexions de l’ouvrier automobile Phil Singer sur le processus de travail avec l’analyse de Grace Lee Boggs, et qui a inspirĂ© S. ou B. Ă  se tourner vers la pratique de l’écriture ouvriĂšre et de l’enquĂȘte ouvriĂšre. Un tel tournant Ă©tait cependant dĂ©jĂ  anticipĂ© par l’accent mis par Claude Lefort sur l’expĂ©rience prolĂ©tarienne dans les dĂ©bats qu’il avait menĂ©s avec Sartre et d’autres aux Temps Modernes dans les annĂ©es 1940. À cette riche conjoncture s’ajoute un noyau d’ouvriers de quelques usines, d’ex-bordigistes, de communistes du conseil et de nombreux jeunes intellectuels dont Jean-François Lyotard, GĂ©rard Genette, Edgar Morin et Hubert Damisch.

Comme des soleils jumeaux agissant sur une multitude de comĂštes, Lefort et Castoriadis forceraient deux sorties de l’organisation qui dĂ©montrent les contradictions au sein du groupe, et de mĂȘme les impasses auxquelles rĂ©pond la thĂ©orie de la communisation. En dĂ©veloppant sa critique, S. ou B. a engagĂ© Anton Pannekoek et le communisme de conseil d’une maniĂšre qui amĂšnerait Lefort et quelques autres au sein de l’organisation Ă  adopter une position plus ou moins communiste de conseil, rĂ©sistant Ă  l’avant-gardisme rĂ©siduel de Castoriadis, qui imaginait encore que l’organisation pourrait jouer un rĂŽle interventionniste. La guerre d’AlgĂ©rie et le coup d’État de 1958 ont mis Ă  mal ces diffĂ©rences organisationnelles, et Lefort est parti avec Henri Simon pour former Informations et correspondance ouvriĂšres, emportant avec eux la thĂ©orie et la pratique compliquĂ©es de l’enquĂȘte ouvriĂšre ainsi que la plupart de leurs liens avec les organisations d’usines. L’OIC Ă©tait rigoureusement anti avant-garde, concluant que le seul rĂŽle valable d’une organisation thĂ©orique Ă©tait celui d’un appareil inter-syndical permettant aux travailleurs de communiquer sur leur expĂ©rience et de la thĂ©oriser.

Cette sortie du communisme du conseil en 1958 a Ă©tĂ© suivie par l’afflux de nouveaux membres au sein de S. ou B., et d’une nouvelle revue Pouvoir Ouvrier, libre de s’engager plus librement dans les luttes existantes. Ce groupe autour de Pouvoir Ouvrier Ă©tait la version de S. ou B. que Guy Debord a briĂšvement rejoint en 1960, et qu’il a quittĂ©e, avec une critique de dĂ©part qui suggĂ©rait que le groupe restait traversĂ© par des divisions, entre “stars” et “spectateurs”, qui ressemblaient aux divisions entre donneurs d’ordres (dirigeants) et preneurs d’ordres (exĂ©cutants) que Castoriadis avait thĂ©orisĂ©es. Une nouvelle organisation Ă©tait nĂ©cessaire, et Debord y travaillait dĂ©jĂ  ailleurs. Finalement, l’égoĂŻsme de Castoriadis et son incapacitĂ© Ă  rĂ©aliser un vĂ©ritable travail collectif conduisirent la plupart des membres de Pouvoir Ouvrier Ă  fonder un nouveau groupe, qui portait le fardeau de toutes ces critiques et dont les membres allaient finalement, aprĂšs 1968, rejoindre certains des petits collectifs dĂ©veloppant la thĂ©orie de la communisation.

Pour rĂ©sumer, S. ou B. se caractĂ©rise par un dĂ©part vers le communisme de conseil et un autre vers l’interventionnisme et entre eux une embardĂ©e, qui est la critique du militant par Debord. Debord, en d’autres termes, a fourni l’élĂ©ment manquant, l’élĂ©ment nĂ©cessaire pour surmonter les contradictions internes Ă  S. ou. B. Debord n’est donc pas, dans notre histoire, le lieu de la critique reconstituĂ©e, mais simplement un catalyseur de celle-ci. En effet, l’Internationale Situationniste elle-mĂȘme n’a jamais rĂ©solu sa relation avec le communisme des conseils ni articulĂ© le rĂŽle qu’elle envisageait de faire jouer aux conseils dans la rĂ©volution. Les occupations d’usines de mai 68 ont Ă©tĂ©, en ce sens, Ă  la fois la rĂ©alisation et la neutralisation du projet politique de l’IS – les travailleurs ont paralysĂ© l’économie, mais ils ne se sont pas comportĂ©s comme l’attendait la thĂ©orie du communisme des conseils ; leurs motivations et leurs dĂ©sirs Ă©taient ailleurs.

L’élĂ©ment manquant que Debord apporte est bien sĂ»r la critique artistique, l’hĂ©ritage de Dada et du surrĂ©alisme, de Rimbaud et de Lautreamont, et tout le projet de l’avant-garde historique, que Debord a Ă  la fois soumis Ă  une critique impitoyable et, en quelque sorte, menĂ© Ă  terme. Lorsque Debord et ses pairs ont commencĂ© dans les annĂ©es 1950, leurs activitĂ©s Ă©taient bien circonscrites par le domaine de la culture – ils Ă©taient communistes comme l’étaient les surrĂ©alistes et les dadaĂŻstes, mais leur activitĂ© n’était pas directement anticapitaliste, sauf par analogie. Comme les avant-gardes prĂ©cĂ©dentes, leur dĂ©passement de la sĂ©paration de l’art et de la vie n’était pas encore un dĂ©passement de la sĂ©paration de l’art et de l’efficacitĂ© politique, mais plutĂŽt un passage Ă  l’éthique et Ă  la psychologie d’une part, et Ă  la fantaisie architecturale d’autre part. Ce n’est qu’une fois que Debord a dĂ©couplĂ© le groupe de tout type de production culturelle que l’IS a pu jouer son rĂŽle historique ultime. Cette critique de l’art a donnĂ© Ă  Debord une fenĂȘtre unique sur les problĂšmes auxquels S. ou B. En voyant la tyrannie du lieu de travail et de l’avant-garde politique Ă  travers la lentille de la critique de la division du travail que Debord avait dĂ©veloppĂ©e Ă  l’égard de l’art, il pouvait aller beaucoup plus loin que Castoriadis dans une critique de la bureaucratie, de la gestion et du contrĂŽle

Mais Debord ne se range pas non plus du cĂŽtĂ© de Claude Lefort et de ses associĂ©s disparus, comme il le souligne dans sa lettre. Si Debord situe dans les actions auto-organisĂ©es des travailleurs une capacitĂ© de rĂ©solution crĂ©ative des problĂšmes indĂ©pendante de leur reprĂ©sentation par des intellectuels et des bureaucrates, il n’imagine jamais que cela signifie que les intellectuels doivent se taire. Comme le note DauvĂ© plus loin, c’est une chose ou Debord a tout Ă  fait raison. Il a simplement supposĂ© que, comme condition de la rĂ©volution, les travailleurs et les intellectuels s’unissent Ă©ventuellement, avant que l’anxiĂ©tĂ© des intellectuels ne serve Ă  rien. Peut-ĂȘtre que la crĂ©ativitĂ© de Debord en tant qu’écrivain et rĂ©alisateur l’a amenĂ© Ă  moins craindre que ses idĂ©es ne poussent les travailleurs Ă  se soumettre.

MalgrĂ© tout cela, l’IS ne dĂ©passe jamais vraiment les limites de l’ultra-gauche telle que Dauve la dĂ©finit. Comme le note Dauve, ceux qui ont rejoint le groupe vers la fin des annĂ©es 60 ont adoptĂ© une thĂ©orie du conseil comme instrument rĂ©volutionnaire qui n’est pas confrontĂ©e Ă  l’anthropologie ouvriĂšre implicite du groupe. D’une part, dans de nombreux textes, l’IS Ă©tablit le prolĂ©tariat rĂ©volutionnaire comme un groupe dont les besoins et les dĂ©sirs multiples l’amĂšnent Ă  entrer en conflit fondamental avec le mode de production capitaliste et le mouvement ouvrier. D’autre part, ils imaginent un passage Ă  la rĂ©volution plus ou moins classiquement conseilliste, dans lequel la nĂ©cessitĂ© d’un parti est contournĂ©e par la saisie directe des moyens de production par les travailleurs eux-mĂȘmes, qui peuvent alors vraisemblablement comprendre comment gĂ©rer leurs affaires. Mais si l’usine et le bureau, la mine et le champ, sont des lieux que le prolĂ©tariat refuse instinctivement comment alors les imaginer comme les gestionnaires de leur propre souffrance. OĂč est donc la critique esthĂ©tique de l’unilatĂ©ralitĂ© stĂ©rile de la vie quotidienne dans le capitalisme ? Les exigences de la rĂ©volution ne signifient-elles pas plus qu’un comitĂ© d’entreprise s’élisant propriĂ©taire et plantant quelques joyeux drapeaux sur le sol de l’atelier ?

Debord et l’IS ont donc implicitement posĂ© la question du contenu, mais ont laissĂ© Ă  la rĂ©volution le soin de le faire explicitement. Cela correspond peut-ĂȘtre Ă  la façon unique dont Debord pense l’avant-garde. Il envisage l’IS comme un groupe d’aventuriers mais pas comme une avant-garde. Son but est de provoquer, de dĂ©stabiliser, de dĂ©masquer, et Ă  ce moment-lĂ , tout ce qu’elle a Ă  apporter aura Ă©tĂ© gĂ©nĂ©ralisĂ©. Comme il l’écrit, dans la bande sonore de sa rĂ©flexion Ă©lĂ©giaque sur l’IS, In girum imus nocte et consumimumr igni, “Les avant-gardes n’ont qu’un seul temps, leur but est d’animer leur temps sans le dĂ©passer”. Avec cette idĂ©e ou l’avant-garde, il ne prend parti ni pour Lefort ni pour Castoriadis – l’IS est un catalyseur, une forme d’action d’avant-garde qui catalyse l’auto-organisation du prolĂ©tariat, Ă©vitant ainsi les soucis de domination du parti qui obsĂ©daient S. ou B.

Je voudrais parler ici de la mĂ©taphore du catalyseur de façon plus explicite. Un catalyseur est un Ă©lĂ©ment nĂ©cessaire Ă  une rĂ©action chimique dont on ne trouve aucune trace dans le produit fini. Le produit, ici, c’est la thĂ©orie de la communisation, la critique de l’ultra-gauche que DauvĂ© a effectuĂ©e au moyen de Bordiga. Notez que dans ce texte original de DauvĂ©, “Sur l’idĂ©ologie ultra-gauche”, de 1969, l’IS n’est pas mentionnĂ©e.  Mais elle reste nĂ©anmoins essentielle, comme le reconnaĂźtra DauvĂ© dans ses articles ultĂ©rieurs. Car c’est l’accent que nous trouvons dans l’IS sur la vie quotidienne comme lieu de souffrance, et sur l’expression crĂ©ative comme arme du prolĂ©tariat et bien commun, qui montre les dĂ©fauts de la “caserne-communisme” de Bordiga.* Bordiga peut faire remarquer que les communistes de Conseil laissent le contenu du communisme indĂ©terminĂ© d’une maniĂšre qui implique l’Internationale Situationniste, mais nĂ©anmoins la critique esthĂ©tique du capitalisme qu’ils dĂ©veloppent offre un sens plus sĂ»r de la cohĂ©rence de ce contenu que ne le fait Bordiga.

* : kasernenkommunismus, “communisme de caserne”, est le terme utilisĂ© dans les textes de Marx pour critiquer le collectivisme militariste et forcĂ© de Sergey Nechaev pendant la scission de la PremiĂšre Internationale.

Lectures complémentaires

1 : Sur S. ou B. , voir a) Marcel Van Der Linden, “Socialisme ou Barbarie : un groupe rĂ©volutionnaire français (1949-1965)”, Histoire de la gauche 5.1 (1977), b) Stephen Hastings-King, À la recherche du prolĂ©tariat : Socialisme ou Barbarie et le problĂšme de l’écriture ouvriĂšre (Haymarket 2015

2) En ce qui concerne l’enquĂȘte sur les travailleurs, S. ou B., JFT, et l’expĂ©rience italienne, voir le prĂ©cieux troisiĂšme numĂ©ro de Viewpoint : https://viewpointmag.com/2013/09/30/issue-3-workers-inquiry/

3)Sur le lien entre Debord et S. ou B., voir Anthony Hayes, “The Situationist International and the Rediscovery of the Workers’ Movement”.

4) Gilles DauvĂ© en dit long dans Critique de l’Internationale Situationniste ; voir aussi les passages sur l’IS, dans Roland Simon, Histoire critique de l’ultragauche, qui est la meilleure histoire gĂ©nĂ©rale disponible.

 

 




Source: Dndf.org