Analyse de la victoire de Louis Aliot Ă  Perpignan par Nicolas Lebourg  sur le site The Conversation

La conquĂȘte de Perpignan par Louis Aliot ne se singularise pas seulement par la taille de la citĂ© (121 681 habitants). En effet, la victoire en duel (contre le maire sortant Jean‑Marc Pujol, Les RĂ©publicains), au second tour est exceptionnelle pour le Rassemblement national (RN) : en 2014 seul Cogolin (Var) avait ainsi Ă©tĂ© prise, lĂ  aussi contre une liste de droite.

Or, gagner en duel implique de parvenir Ă  crĂ©er une alliance temporaire entre citoyens aux intĂ©rĂȘts socioĂ©conomiques divergents. Le RN est normalement puissant parmi les classes populaires, mais nettement plus faible parmi les autres secteurs sociaux : aux rĂ©centes Ă©lections europĂ©ennes il obtenait 40 % du vote des ouvriers, 30 % de celui des foyers vivant mensuellement avec moins de 1200 euros par mois (quand La RĂ©publique en Marche n’y obtenait que 11 %).

La prise de Perpignan est donc particuliĂšrement significative d’une fusion des droites rĂ©ussie grĂące Ă  un dĂ©passement du socle populaire du lepĂ©nisme.

Le ralliement des classes aisées

En 2014 dĂ©jĂ , la liste menĂ©e par Louis Aliot avait connu des succĂšs notables au sein de quartiers perpignanais bourgeois. Dans le bureau de vote n°52, quartier des villas avec piscines sĂ©curisĂ©es du Mas LLaro situĂ© Ă  l’extrĂ©mitĂ© orientale de la ville, trĂšs huppĂ© et sans mixitĂ© ethnique ou sociale, son score Ă©tait de 50,6 %.

Pour peu qu’un autre trait sociologique polarise le vote Ă  droite, le rĂ©sultat pouvait ĂȘtre encore plus important : dans le quartier rĂ©sidentiel de Las Cobas le bureau de vote n°48 comptant 10,6 % de pieds-noirs sur sa liste Ă©lectorale (selon les dates et lieux de naissance) votait Aliot Ă  55,4 %, tandis que leurs homologues plus modestes du quartier du Moulin Ă  Vent votaient lepĂ©niste moins puissamment.

Un discours libéral séduisant

Le croisement du fichier d’adhĂ©rents du FN, du prix au mĂštre carrĂ© dans les bureaux de vote et des scores comparĂ©s de Marine Le Pen et de Louis Aliot Ă©claire un point particulier :

Scores comparĂ©s M. Le Pen et L. Aliot. Nicolas LebourgAuthor provided

S’impose l’évidence d’une plus-value locale de Louis Aliot, plus-value qu’en 2020 encore ses adversaires Jean‑Marc Pujol et Romain Grau (LREM) n’ont cessĂ© de nier tout au long de la campagne.

Les classes moyennes dĂ©classĂ©es fournissent le gros des militants et ont bien un effet de normalisation de la prĂ©sence du parti : son score s’y avĂšre corrĂ©lĂ©. Cependant dans la catĂ©gorie la plus aisĂ©e, les choses divergent : si le bureau 52 ne compte aucun militant, « l’aliotisme Â» y a bien une solide base, quoiqu’avec une moindre marge de progression que dans la classe moyenne.

Le coĂ»t en capital social d’une implication directe pour le FN (par l’encartement) Ă©tait encore trop Ă©levĂ©, ce qui n’empĂȘchait pas d’en partager ses vues.

En 2020, en investissant des notables de droite, en mettant en avant les thĂšmes de la sĂ©curitĂ© et de la prospĂ©ritĂ© Ă  retrouver, en tenant un discours libĂ©ral bien loin de celui de Marine Le Pen, Louis Aliot a raflĂ© la mise en parvenant Ă  allier les classes populaires et les classes aisĂ©es.

Un nouveau champion

En somme, la liste et la campagne de notabilisation de Louis Aliot ont jouĂ© chez les CSP+ le rĂŽle dĂ©tenu par les militants dans les milieux moins fortunĂ©s. Cette accommodation ne correspond pas seulement Ă  celle du parti, comme en tĂ©moigne l’évolution des pourcentages Ă©lectoraux accordĂ©s par le Mas Llaro (bureau 711, aprĂšs le redĂ©coupage des bureaux de vote) :

Evolution des pourcentages Ă©lectoraux. Nicolas LebourgAuthor provided

Cet électorat filloniste, qui avait largement plébiscité Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, a conservé sa confiance à LREM aux Européennes, mais est revenu en 2020 à son positionnement pro-Aliot.

On a ici une droite « de l’ordre Â», qui se cherche un champion. Elle ne considĂšre pas le programme du RN comme crĂ©dible, car trop anti-business, mais voit nĂ©anmoins dans Louis Aliot l’offre politique assurant conservatisme culturel, ordre sĂ©curitaire et ethnique, et libĂ©ralisme Ă©conomique.

C’est une fusion des droites qui s’opĂšre et qui dĂ©montre comment le ralliement de trois colistiers de la liste Romain Grau Ă  Louis Aliot, dans l’entre-deux-tours, n’est pas qu’une question de personnes, mais correspond Ă  la rencontre d’une offre politique et d’une demande sociale.

Un programme concret pour la sécurité

Une fois Ă©lu, Louis Aliot a annoncĂ© qu’il prendrait directement en charge la question de la sĂ©curitĂ©. Ce thĂšme a toujours Ă©tĂ© au centre de toutes les campagnes municipales perpignanaises pour le FN, mais ce fut la premiĂšre fois que la liste prĂ©senta un programme concret, listant une sĂ©rie de mesures prĂ©cises. Si la ville a connu sous la prĂ©cĂ©dente mandature une baisse consĂ©quente des vols sans violence, les atteintes aux personnes y restent en progression, particuliĂšrement les coups et blessures qui ont augmentĂ© de 24,4 % depuis 2013.

En janvier 2020, un sondage IFOP-Semaine du Roussillon-Sud Radio montrait que la « sĂ©curitĂ© des biens et des personnes Â» Ă©tait estimĂ©e ĂȘtre un dĂ©terminant du vote par 48 % des Ă©lecteurs perpignanais sondĂ©s.

Prenons ainsi l’exemple du quartier ouest du Bas Vernet, zone modeste parmi les quartiers prioritaires de la ville, connaissant effectivement de rĂ©els problĂšmes de sĂ©curitĂ©, en particulier dans le secteur de la citĂ© des Oiseaux.

Reportage sur l’insĂ©curitĂ© Ă  Perpignan, RTS.

61 % des habitants de Bas Vernet Ouest considĂ©raient que la sĂ©curitĂ© serait un Ă©lĂ©ment important pour leur vote. Et, effectivement, le bureau de vote correspondant a donnĂ© 61,65 % de ses suffrages Ă  Louis Aliot au second tour.

Une convergence entre quartiers populaires et huppés

Les Oiseaux et le Mas Llaro, si diffĂ©rents socialement, convergent ainsi dans le podium des bureaux de vote pro-Aliot. Si Marine Le Pen n’avait battu Emmanuel Macron que dans un seul bureau de vote perpignanais lors du second tour de l’élection prĂ©sidentielle, cette congruence a permis la construction d’une majoritĂ© politique.

Mais elle ne s’est pas faite sans scission Ă  l’intĂ©rieur des classes populaires. En effet, la ville a des quartiers pauvres avec une forte concentration de personnes originaires de la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e – en particulier dans le centre ancien dĂ©gradĂ© et dans les quartiers nord.

En 2014, ce sont ces Ă©lecteurs d’origine maghrĂ©bine qui avaient sauvĂ© le maire sortant. Votant Ă  gauche d’ordinaire, ils s’étaient mobilisĂ©s pour le maire de droite dĂšs le premier tour, et surmobilisĂ©s au second.

La campagne 2020 a ainsi Ă©tĂ© structurĂ©e par une stratĂ©gie visant Ă  manƓuvrer cette sociologie. Les Ă©quipes de Jean‑Marc Pujol ont tout fait pour mobiliser les quartiers nord et leur population d’origine maghrĂ©bine. Louis Aliot de son cĂŽtĂ©, a Ă©vitĂ© de leur faire peur.

S’il a lancĂ© sa campagne soutenu par Éric Zemmour dans une salle emplie d’un public trĂšs « bourgeois Â», il a par la suite soigneusement omis les thĂšmes de l’islam ou de l’immigration.

Eric Zemmour aux cÎtés de Louis Aliot, à Perpignan, Palais des CongrÚs (TV Cat).

Dans les cités, la mobilisation ne suffit plus

Le rĂ©sultat dans les urnes peut ĂȘtre lu avec l’exemple du bureau de vote de la citĂ© Clodion.

Avec le plus fort taux de prĂ©noms arabo-musulmans sur sa liste Ă©lectorale de toute la ville (54,4 %) et un seul militant FN encartĂ©, il donnait Ă  Jean‑Marc Pujol son meilleur score de 2014 (44,4 %) et sa meilleure progression au second tour (plus 34,7 points).

En 2020, le nouveau bureau de la citĂ© a vu sa participation progresser de 13 points au second tour et Louis Aliot y connaĂźtre un score plancher de 20,45 %. La dynamique a Ă©tĂ© structurante
 mais non suffisante, car trop resserrĂ©e sur le territoire : l’essentiel des quartiers populaires n’a pas Ă©tĂ© surmobilisĂ© par la prĂ©sence d’un candidat RN embourgeoisĂ©.

N.LebourgAuthor provided

La question s’apprĂ©hende en fait en comparant trois cartes :

  • celle du vote Aliot au second tour de 2014 avec les principales zones populaires
  • celle de la proportion des prĂ©noms arabo-musulmans et de la prĂ©sence de lieux de culte musulmans, toutes deux rĂ©alisĂ©es par le gĂ©ographe Sylvain Manternach
  • celle du vote Aliot publiĂ©e par le quotidien rĂ©gional L’IndĂ©pendant au lendemain du second tour 2020.
Tissu urbain et score de la liste Louis Aliot par bureaux de vote (Perpignan, 2014). Chaire CitoyennetĂ©Author provided
« Vote Aliot second tour 2020 Â». L’IndĂ©pendant
Carte selon la diversitĂ© des prĂ©noms et des lieux de culte. Chaire CitoyennetĂ©Author provided

Le schĂ©ma qui apparaĂźt est l’inverse de celui des tenants de la thĂšse de la « France pĂ©riphĂ©rique Â».

Le vote RN ne s’est pas construit dans les quartiers populaires par consĂ©quent de la sociĂ©tĂ© multiculturelle, mais autour d’eux, avec des sommets dans des zones aisĂ©es, contre la sociĂ©tĂ© multiethnique estimĂ©e responsable du gaspillage financier et de l’insĂ©curitĂ©, tandis que l’épuisement du systĂšme clientĂ©liste a dĂ©saffiliĂ© les zones populaires et a empĂȘchĂ© la surmobilisation d’opĂ©rer cette fois-ci.

Insiders et outsiders

L’objection naturelle Ă  notre dĂ©monstration serait que les mouvements Ă©lectoraux soient une consĂ©quence des conditions du vote induites par la crise du coronavirus et d’un trop long entre-deux-tours qui a dĂ©mobilisĂ© des pans entiers de l’électorat comme le montre la politiste CĂ©line Braconnier. On peut dĂ©montrer que la question est structurelle avec quelques schĂ©mas.

La moitiĂ© de l’électorat perpignanais est composĂ© de natifs du dĂ©partement, l’autre moitiĂ© des autres dĂ©partements de la France mĂ©tropolitaine. Dans le vocabulaire de la vie quotidienne perpignanaise, c’est une diffĂ©rence rĂ©sumĂ©e entre « Catalans Â» et « Gavatx Â», ceux « de souche Â» et ceux venus d’au-delĂ  du village de Salses. Ces « allochtones Â», comme on prĂ©fĂ©rera surnommer les Perpignanais non natifs, vivent plutĂŽt dans les quartiers aisĂ©s :

Pourcentage de la population allochtone dans les bureaux de vote (Perpignan, 2019). Chaire CitoyennetĂ©Author provided

Comme nous l’avions dĂ©montrĂ© avec JĂ©rĂŽme Fourquet et Sylvain Manternach dans notre Ă©tude sur la ville pour la Chaire CitoyennetĂ© de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, ces allochtones ont un vote nettement plus libĂ©ral que les natifs :

Vote aux Ă©lections prĂ©sidentielles selon le pourcentage de la population allochtone dans le bureau de vote (Perpignan, 2017). Chaire CitoyennetĂ©Author provided
Vote aux Ă©lections europĂ©ennes selon le pourcentage de la population allochtone dans le bureau de vote (Perpignan, 2019). Chaire CitoyennetĂ©Author provided

Or, il s’avĂšre que ces personnes plus intĂ©grĂ©es au systĂšme Ă©conomique et moins au systĂšme socioculturel local se sont plus mobilisĂ©es lors des municipales.

Si on observe le scrutin en classant les bureaux de vote par participation :

Bureaux de vote par participation. N. LebourgAuthor provided

Puis qu’on classe les bureaux par taux de population allochtone :

Taux de population allochtone, premier tour, 2020. N. LebourgAuthor provided
Taux de population allochtone, second tour 2020. N. LebourgAuthor provided

Il apparaĂźt que la liste Aliot a d’abord souffert au premier tour d’une dĂ©mobilisation de l’électorat natif qui lui est favorable. S’il a fait alors quasiment le double du score de Jean‑Marc Pujol, ce niveau masque une abstention diffĂ©renciĂ©e Ă  son encontre, de par la plus grande insertion civique des allochtones, moins RN et plus prĂ©sents dans les urnes.

Certes, le retour de la participation des natifs au second tour a permis Ă  Louis Aliot de rĂ©cupĂ©rer des stocks de voix, mais il doit aussi sa victoire Ă  la partie de l’électorat libĂ©ral conservateur issu de la mĂ©tropole qui s’est dĂ©sormais tournĂ©e vers lui, contrairement aux tendances prĂ©cĂ©dentes.

Il y a bien eu Ă  Perpignan une fusion des droites idĂ©ologiquement, sociologiquement, et Ă©lectoralement. La rencontre des classes populaires locales et des classes aisĂ©es mĂ©tropolitaines construit un bloc social qui devrait peser dans le futur proche du Rassemblement national, puisqu’aux prĂ©cĂ©dentes Ă©lections dĂ©partementales et rĂ©gionales il avait obtenu d’excellents scores au premier tour par captation des voix populaires, mais avait Ă©tĂ© incapable d’attirer au-delĂ  pour obtenir la majoritĂ© au second tour. La victoire Ă  Perpignan n’est pas un accident, et la possibilitĂ© d’une ligne dĂ©senclavant le RN est posĂ©e.

https://theconversation.com/a-perpignan-le-rn-a-aussi-conquis-la-bourgeoisie-141941


Article publié le 07 Juil 2020 sur Lahorde.samizdat.net