FĂ©vrier 4, 2021
Par Le Poing
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A la demande de sa famille, le Conseil de l’Ordre des mĂ©decins sanctionne deux praticiens jugĂ©s trop indĂ©pendants dans leur mode d’accompagnement d’une personne en transition de genre.

Le 18 janvier 2021, la chambre disciplinaire du Conseil rĂ©gional d’Occitanie de l’Ordre des mĂ©decins a rendu publique une dĂ©cision rare, qui a provoquĂ© la stupeur et la mobilisation des associations FiertĂ© Montpellier Pride et Angel. Ces deux entitĂ©s oeuvrent en faveur des droits dans le domaine LGBTQI+. La premiĂšre est notamment connue comme entitĂ© fĂ©dĂ©ratrice pour l’organisation de la Pride annuelle dans les rues de Montpellier. De son cĂŽtĂ© Angel est plus particuliĂšrement une association de jeunesse LGBT+.

Aux termes de la dĂ©cision mentionnĂ©e, deux mĂ©decins montpelliĂ©rains se trouvent sanctionnĂ©s. L’un, psychiatre, est suspendu d’exercice pour une durĂ©e d’un mois. L’autre, endocrinologue, pour une durĂ©e de trois mois. Les deux Ă©taient intervenus professionnellement auprĂšs d’une jeune personne – majeure, toutefois – engagĂ©e dans un processus de transition de genre. On protĂšgera l’identitĂ©, masculine, de celle-ci, en la dĂ©signant sous l’initiale N.

L’implication du Conseil de l’Ordre dĂ©coule de dĂ©marches, connaissant aussi un volet judiciaire, engagĂ©es par les parents de N., Ă  l’encontre de personnes l’ayant aidĂ© dans sa transition – cela  quoiqu’il fĂ»t majeur au moment oĂč il a bĂ©nĂ©ficiĂ© de l’accompagnement mĂ©dical incriminĂ©. Il est Ă  noter que les deux associations prĂ©cĂ©demment mentionnĂ©es, et tout particuliĂšrement Angel,  connaissent clairement le parcours de N., qu’elles ont reçu au titre de leurs activitĂ©s d’accueil et d’entraide pour des personnes concernĂ©es par une transition de genre.

Dans un communiquĂ© commun, FiertĂ© Montpellier Pride et Angel dĂ©bordent du seul cas de N. « Cette action disciplinaire [Ă  l’encontre des deux mĂ©decins ayant accompagnĂ© N, NDLR] est DANGEREUSE Â» Ă©crivent les deux associations en mettant en majuscules ce dernier mot, car « elle ouvre la voie Ă  de nouvelles plaintes de la part de parents refusant la transition de leurs enfants, elle fait peser un risque sur tous les mĂ©decins ne suivant pas le protocole dĂ©suet et transphobe Â» aujourd’hui en vigueur pour ce qui concerne les transitions de genre.

Le protocole en cause est celui dit de la SoFECT. Il a Ă©tĂ© Ă©laborĂ© dans les annĂ©es 80 par des Ă©quipes mĂ©dicales universitaires, puis validĂ© par une circulaire administrative. Or, dans un rapport de 2009, la Haute AutoritĂ© de SantĂ© elle-mĂȘme relevait qu’une circulaire est un document d’ordre administratif, et non juridique, de sorte que « ce protocole ne repose sur aucune base lĂ©gale Â». Mais foin de chicaneries administratives : « La question est que ce protocole est de plus en plus rejetĂ© par les premiers concernĂ©s, qui veulent le voir disparaĂźtre Â» souligne Olivier VaillĂ©, prĂ©sident de FiertĂ© Montpellier Pride.

Pourquoi rĂ©clamer cette disparition ? « Parce que les personnes en transition se voient soumises Ă  psychiatrisation, avec notamment l’exigence d’un suivi de deux annĂ©es sous ce rĂ©gime, avant mĂȘme tout accĂšs aux traitements mĂ©dicamenteux intĂ©ressant leur transformation physique Â». Autrement dit, la transition n’est pas abordĂ©e, dans les faits, comme manifestation d’un libre choix. Elle est renvoyĂ©e Ă  une suspicion de pathologie, au moment mĂȘme oĂč l’Organisation mondiale de la santĂ© (OMS) s’apprĂȘte Ă  retirer la transidentitĂ© de la classification internationale des maladies.

Au cĂŽtĂ© du prĂ©sident associatif Olivier VaillĂ©, le jeune Alec peut tĂ©moigner, sur la base de sa propre expĂ©rience de transition : « Ce protocole SoFECT impose un parcours prĂ©-tracĂ©, rigide, qui ignore que chaque personne est spĂ©cifique dans son dĂ©sir de transition, lui aussi chaque fois spĂ©cifique. On impose des suivis trĂšs lourds, des traitements prĂ©liminaires inutiles, voire prĂ©judiciables. DerriĂšre ce qui se prĂ©sente au nom d’une vĂ©ritĂ© scientifique neutre, on voit en fait la reconduction d’une conception trĂšs idĂ©ologique, basĂ©e sur le modĂšle binaire d’hommes parfaits d’un cĂŽtĂ© et de femmes parfaites de l’autre Â».

La diffusion des Ă©tudes de genre dans la sociĂ©tĂ©, l’accĂšs facilitĂ© aux informations et aux soutiens grĂące Ă  Internet, font craquer ce cadre de toute part. « Et de fait, nombre de mĂ©decins s’affranchissent des recommandations de ce protocole. Certains par conviction, n’en acceptent pas les attendus. Mais bien d’autres, simplement, se basent sur leurs connaissances, leur expĂ©rience, pour imaginer l’accompagnement le plus appropriĂ©, en confiance avec la personne qui leur fait appel Â».

De fait, le psychiatre qu’a consultĂ© N. est plus proche de sa fin de carriĂšre que de ses dĂ©buts. Il est rĂ©putĂ© pour son expertise, de longue date, dans l’accompagnement de personnes aux parcours transidentaires. En toute conscience professionnelle, il a considĂ©rĂ© que les trois consultations consacrĂ©es Ă  N. pendant sur une durĂ©e de deux mois rĂ©pondaient valablement aux attentes et besoins de celui-ci, dont l’affirmation masculine ne laissait aucun doute ni ne soulevait problĂšme.

Au regard de quoi, les militants s’étranglent lorsqu’ils constatent que dans les documents relatifs Ă  cette affaire, la Chambre disciplinaire s’obstine Ă  recourir au prĂ©nom d’origine de N., alors mĂȘme que les services  de l’Etat-civil ont dument enregistrĂ© sa nouvelle identitĂ© depuis novembre 2018 ! « C’est honteux Â» s’exclame leur communiquĂ©, Ă  propos de ce mĂ©genrage (c’est-Ă -dire une dĂ©signation de genre dĂ©libĂ©rĂ©ment erronĂ©e), qui en dit beaucoup sur une visĂ©e au fond discriminatoire.

Il n’est d’ailleurs pas inutile de rappeler en quoi consiste le Conseil de l’Ordre des mĂ©decins. Il ne manque pas de praticiens ou usagers de la santĂ© pour en contester l’existence. L’argumentation est d’abord historique, le principe des ordres professionnels ayant Ă©tĂ© imposĂ© par le RĂ©gime de Vichy, selon ce versant spĂ©cifique des idĂ©ologies fascistes, qui prĂŽne une mise en ordre sociale sur la base des vieilles corporations professionnelles prĂ©-modernes. Ce premier Conseil de l’Ordre se vautra dans la collaboration avec l’occupant, notamment sous l’angle antisĂ©mite.

Puis le nouveau Conseil de l’Ordre, Ă  partir de la LibĂ©ration, continua d’ĂȘtre critiquĂ©, quant Ă  son pouvoir rĂ©glementaire indĂ©pendant de l’exercice juridique gĂ©nĂ©ral. A son accession au pouvoir en 1981, François Mitterrand promettait – sans suites – la suppression de pareille « offense Ă  la dĂ©mocratie Â». On estime souvent que cette instance se conforme au profil souvent conservateur de la profession qu’elle encadre, en ignorant les Ă©volutions non conventionnelles dans les pratiques mĂ©dicales, voire en dĂ©fiant les Ă©volutions sociĂ©tales, en s’arcboutant sur une rĂ©glementation dĂ©ontologique corporative. Cela s’est tristement illustrĂ© au moment des grandes luttes sur l’IVG. Et pas que.

On peut analyser dans ces mĂȘmes termes l’attitude aujourd’hui adoptĂ©e en matiĂšre transidentaire. Il est probable que les mĂ©decins sanctionnĂ©s Ă  Montpellier fassent appel de la dĂ©cision les frappant. Ils disposaient d’un mois pour ce faire (Ă  partir de la dĂ©cision connue le 18 janvier). Quant aux associations militantes, elles ont lancĂ© une pĂ©tition. Elles demandent que le ministre de la santĂ© s’oppose Ă  la dĂ©cision incriminĂ©e, quand celle-ci lui parviendra, et qu’il aura alors le moyen juridique d’interfĂ©rer.

Fondamentalement, « nous demandons l’abandon du protocole SoFECT, et la mise en place d’un nouveau dispositif, qui soit strictement dĂ©-psychatrisĂ©, et qui mette au centre l’autonomie de la personne dans le choix du type d’accompagnement mĂ©dical lui convenant le mieux Â». Clairement, « la transidentitĂ© n’est pas une maladie Â».  




Source: Lepoing.net