Avec les travaux de la Plaine, les effondrements de Noailles et les Gilets jaunes, la fin de l’année 2018 a été marquée à Marseille par les manifestations… et la répression. Entre analyse des comportements policiers et témoignage de manifestant, ce texte, écrit par un habitant du centre-ville, revient sur ces semaines de luttes et d’injustice.

Zineb Redouane, 80 ans, est morte le dimanche 2 décembre 2018, pendant son opération du visage. La veille, pendant la manifestation contre les logements indignes, elle s’était pris une grenade lacrymogène (ou l’un de ses plots) en pleine poire, alors qu’elle fermait les volets de son quatrième étage. Ce drame fut en un sens le paroxysme d’une montée de violence qui s’est maintenue tout l’automne à Marseille.

La colère qui monte

La colère a commencé avec les travaux de requalification de la place de la Plaine [1], débutés le 11 octobre sous bonne garde policière, malgré près de trois ans de luttes contre ce projet municipal loin de faire l’unanimité. Dans les jours qui suivent, des habitants du quartier s’enchaînent aux arbres, mais ils sont maîtrisés, gazés, re-gazés et frappés par les « forces de l’ordre ». Après une semaine de mobilisation, une manifestation rassemble le samedi 20 octobre plusieurs milliers de personnes. La marche finit en mode festif sur la Plaine. On chante, on danse, des éléments de bois sont amenés puis montés : c’est une cabane, magnifique, déplacée depuis Notre-Dame-des-Landes. Le Gourbi 8, c’est son nom, reste là le temps d’un week-end, comme un petit monument sous lequel on se retrouve, comme la première pierre d’un espoir, d’une autre Plaine.

Bon, on s’est bien dit que ça n’allait pas durer… Dans la nuit du lundi au mardi, bingo ! Opération de police entre 3 h et 4 h du mat’. À la tronçonneuse, la cabane est défoncée en moins de vingt minutes. Ils envoient un militant à l’hôpital en le blessant à la hanche en le descendant d’un hamac. Et puis une semaine plus tard, c’est l’hallucination collective. Un mur [2], comme à Berlin ou à Alep, enfin, toutes proportions gardées… mais quand même ! Personne ne veut y croire au début, qu’ils aient osé faire ça pour « protéger » leurs travaux. Suivent la marche funèbre pour la Plaine, les sabotages, les moments d’excitation où tombent des bouts de mur, qui se reconstituent le lendemain.

Et puis c’est l’effondrement rue d’Aubagne, le 5 novembre, de deux immeubles. À Noailles, le quartier voisin de la Plaine. Drame, horreur, incompréhension… 8 morts. Le Collectif du 5 novembre se monte, tout le quartier et les environs y vont de leur solidarité. Le lien est recréé sur la colère partagée.

Une colère, noire, face aux déclarations d’un maire qui a le culot d’invoquer la pluie quand on lui parle de ses responsabilités. Un maire, Jean-Claude Gaudin (LR), qui ne s’excuse pas, qui a tellement l’air de s’en cogner que c’en est surréaliste. Gérard Chenoz, son adjoint, président de la Soleam (la société publique d’urbanisme de la métropole marseillaise) aura le culot de condamner sur Twitter l’attaque de la vitrine de l’organisme le 8 décembre. « Tolérance zéro pour les casseurs », écrit celui qui vient d’investir près de 400 000 balles dans un mur en béton pour empêcher les gôchistes de s’en prendre à sa belle gentrification de la Plaine alors qu’il était de son devoir de pallier à l’urgence posée par ces immeubles de la rue d’Aubagne qu’on savait dangereux [3].

Après la marche blanche (10 novembre), la marche de la Colère (14 novembre) finira vite par un gazage en règle, après qu’une barrière protégeant la mairie a été à peine secouée par des personnes du cortège de tête. C’est à partir de là que la colère a pu être distillée en tension, au point que flics et pouvoirs publics mouillés jusqu’à l’os arrivent à renverser la situation en présentant les militant.es comme sources de la violence.

Stratégie(s) de la tension

« Je n’ai jamais vu un tel niveau de violence [en France], ça me rappelle d’ailleurs beaucoup mes reportages sur l’Égypte, sauf qu’on y tirait sur les manifestants avec de vraies balles. C’est le degré d’intensité de la violence qui varie, mais l’objectif est le même. » Rabha Attaf, grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et par ailleurs présidente de l’association de défense des droits humains Confluences, a constaté, à la manif du 1er décembre, l’utilisation de certaines tactiques pour provoquer la colère des manifestants et ainsi, justifier leur répression : « Ce type de dispositif a été testé dans les banlieues lors des émeutes de 2005 : on utilise des grenades dispersantes, qui gazent tous le monde. Il y avait peu de CRS, dont c’est pourtant la charge de gérer les foules. Les forces de l’ordre étaient surtout composées de policiers et de la Bac [4] équipés de protections et plus nerveux. Je ne suis pas une complotiste, mais je sais par expérience que les manifestations sont infiltrées. Le 1er décembre, j’ai vu un agent de la Bac provoquer un jeune manifestant avec un Taser, en face de la mairie, peu avant le lancer des gaz. [5] »

Par Patxi Beltzaiz {JPEG}

Le 1er décembre, j’étais aussi dans la manifestation, comme beaucoup d’amis, et nous avons tous vu la même chose : deux ou trois fumigènes, trois pétards lancés vers les flics, rien de plus. Ni cocktails Molotov, ni bouteilles, ni même la moindre canette. Les flics se mettent immédiatement en tortue, et gazent, devant, mais aussi derrière, en lançant des grenades dispersantes qui gravitent en cloche, puis se séparent en une multitude de disques, comme une bombe à fragmentation. Rien de mieux pour faire dégénérer la situation : contrairement à un gazage « classique » par l’avant qui crée un mouvement de foule vers l’arrière, là les nuages sortant de partout, on ne sait pas où aller. Sans exactement savoir pourquoi, je me retrouve sur les rues adjacentes, puis vers le bas du Vieux-Port, en face de l’église Saint-Ferréol.

Je vois des flics qui tiennent la foule en joue au flash-ball, un flic communicant qui essaye de discuter, c’est le bordel. Des sapins de Noël commencent à brûler. Une femme en gilet jaune crie : « Mais je leur dis depuis tout à l’heure d’arrêter les mecs qui mettent le feu au sapin, ils ne font rien. » Effectivement, alors qu’à ma droite un mec essaie péniblement d’allumer un sapin au briquet, les flics, distants de moins de dix mètres, se tournent benoîtement de l’autre côté. Le feu, qui a eu décidément du mal à prendre, sera ensuite éteint par les pompiers.

Puis les charges policières s’enchaînent, semant le trouble absolu dans la manif. Un homme d’une quarantaine d’années rencontré furtivement dans les mouvements de foule affirme qu’il a dû vider son stock de sérum physiologique pour aider une gamine de 6 ans. Comme l’observe Rabha Attaf : « À ce moment-là, heureusement que les manifestants ne sont pas si mal intentionnés, car les flics sont entourés de chaque côté par des groupes de manifestants ; s’ils avaient voulu encercler et lyncher les flics, ça aurait été facile. »

Vers 20 heures, une pluie incroyable de lacrymos s’abat sur tout le monde. Elles sont lancées en cloche, dans toutes les directions. À cet instant, je suis de l’autre côté de l’ombrière du Vieux-Port, côté place D’Estienne d’Orves. Je vois distinctement les grenades parcourir près ou plus de 200 mètres, en passant au-dessus de l’ombrière pour se séparer en disques multiples qui tombent en étoile, au-dessus de nous. Le gaz s’échappe de tous les côtés. Une femme panique, elle a perdu sa petite fille dans la cohue. On la lui ramène, parcourue de quintes de toux. C’est vers ce moment que Zineb Redouane est touchée.

En général, la version des flics est que les tirs de grenade ne se font qu’en cloche. Pourtant, le 8 décembre, à une autre manif rassemblant la Marche pour le climat, la marche contre l’habitat précaire et les Gilets jaunes, dans laquelle je découvre les blindés pour la première fois, je suis témoin direct de ce qu’ils disent impossible : alors que des jeunes commencent à piller la boutique de l’OM sur la Canebière, une bombe lacrymogène en tir tendu rebondit sur la fenêtre du premier étage, et les disques tombent directement sur les jeunes en train de défoncer la vitrine. L’effet est plutôt radical.

L’organisation de la tension semble méthodique et obéit à un protocole bien en place : un premier gazage en règle et aveugle, puis on laisse brûler quelques poubelles, détruire un peu de mobilier urbain, probablement pour avoir de belles images, et on en finit avec les manifestants. C’est aussi ce qui s’est passé à Toulouse à la manif du 15 décembre : du canon à eau, des lacrymogènes et les grenades assourdissantes utilisées contre des Gilets jaunes qui attendaient simplement assis, nassés, de trouver une issue. Une demi-heure plus tard, quand tout le monde aura été rabattu vers les allées Jean-Jaurès, des dizaines de CRS assisteront tranquillement au dézinguage d’un chantier, à la construction de barricades et à leur mise en flammes avant de lancer la dernière charge.

À cela s’ajoute l’acharnement systématique envers ceux qui filment les violences. Gérard, vidéaste basé à Marseille, est présent à la manif du 1er décembre et filme les violences. Ce sexagénaire est un vieux routard des affaires marseillaises et un fin connaisseur des techniques de flics : « Tu sais, mon père était au Sac [6]. C’était un militaire à la retraite, il y était rentré pour éponger ses dettes de jeu, j’ai passé mon enfance à entendre des réunions parlant de ratonnades dans la cuisine. » Il témoigne : « Le jour de la manif, j’étais sous un porche, il n’y avait que mon bras, avec la caméra, qui dépassait. Je voyais les flics en équipe de deux, avec un qui pointait du doigt, l’autre qui tirait au flash-ball à hauteur de torse. Alors que je me tourne vers le côté opposé aux flics, je prends un tir de flash-ball, qui ne me cause pas beaucoup de dégâts car mon manteau est solide. Quand je viens leur demander pourquoi ils ont fait ça, en les insultant un peu, je crois, un flic dont je me rappelle, avec son regard plein de haine sous ses lunettes, me vide intégralement une bombe lacrymogène sur le visage, et son collègue m’en vide une seconde. Après ça, un autre flic me dit de dégager. Je lui dis que je ne peux pas, vu que je n’arrive même pas ouvrir les yeux. Il revient à moi avec du sérum phy’ et me dit “Ah, vous voyez, les flics ne sont pas si méchants !” Je lui ai répondu que ça n’allait pas vraiment rattraper les deux bombes que je venais de me faire vider dans la figure. Ensuite, j’ai eu du mal à dormir pendant quinze jours, d’abord parce que mes yeux restaient brûlants, ensuite parce que j’ai une fibromyalgie [7] et que l’après-midi de violences a déclenché une nouvelle poussée. La lacrymo’ a tellement décapé mes lunettes qu’elles sont passées du bleu turquoise au bleu marine. »

Par Tomagnétik {JPEG}

La technique du pointé-chopé, quoiqu’on puisse dire de son efficacité, est aussi l’opportunité, pour les flics, de se lâcher sur des personnes désignées en toute tranquillité. Par exemple, Pascal, vidéaste installé de Gênes, a été choqué par la généralisation de cette méthode dans la manif marseillaise du 15 décembre : « La Bac se concentrait sur les jeunes, j’ai bien vu faire l’un des groupes en particulier. La cheffe du groupe pointait des petits groupes de jeunes et ses collègues les chopaient. Ce qui m’a vraiment choqué, c’est quand je l’ai vue pointer un groupe de deux jeunes – je ne suis pas sûr qu’ils n’avaient pas préparé des cailloux mais en tous cas je suis sûr qu’ils n’étaient pas en train de les lancer. Ses deux collègues en ont plaqué un à terre avec la chaussure dans le dos et elle lui a aligné quatre ou cinq coups de poings à terre, de manière complètement gratuite. »

Punir les militants et leurs quartiers

Cette logique répressive s’est instaurée dans un contexte local marseillais qui s’est combiné avec la lutte nationale des Gilets jaunes. Elle ne peut pas ne pas avoir été organisée au plus haut niveau de l’État. Il y a un objectif évident de manipulation médiatique : il faut bien qu’il y ait de la violence pour pouvoir réprimer aux blindés légers et en même temps, il faut la garder sous contrôle. Mais au-delà de ça, il y a également un objectif punitif pur, de démoralisation des militants, de défoulement pour les flics.

Que dire du gazage de quartiers entiers ? Violaine a vu le bar dans lequel elle travaille se faire entièrement gazer. « Le soir de la marche de la Colère, je suis rentrée vers 18 heures pour ouvrir le bar. Il y avait de nombreuses échauffourées du côté de la Plaine et à partir de 20 heures, des personnes sont arrivées au bar avec les yeux en pleurs, en toussant. Nous leur avons offert du soutien, des solidarités se sont créées entre employés, clients et manifestants tout au long de la soirée. Autour de 23 heures 30, j’ai remarqué que le bar d’en face était fermé et j’ai commencé à vouloir fermer les volets mais à ce moment les CRS chargeaient en pleine rue. Puis ils ont lancé des lacrymos en direction du bar. Tout l’intérieur du bistrot s’est trouvé surchargé de gaz, les clients ont d’abord cherché refuge au fond du bar, sans succès, puis j’ai réussi à les évacuer par la sortie de secours. Ensuite, quand ils sont sortis, une seconde charge a eu lieu et nous avons été re-gazés. »

Ces charges en pleine rue passante et ne visant visiblement pas que les manifestants n’ont pas été faites au hasard. Elles visent à punir l’ensemble d’un quartier pour sa solidarité envers le mouvement s’opposant au projet de la Plaine et à celui réclamant la justice pour les victimes de Noailles. Certes, tout le monde à la Plaine n’est pas contre le projet de requalification, mais la solidarité avec les sinistrés de Noailles fait quasiment l’unanimité et dans le quartier, plusieurs bars sont connus pour leur clientèle plutôt militante. Par ailleurs, face à la police, les habitants de la place Jean-Jaurès font souvent bloc tout en subissant eux aussi et de manière indiscriminée la répression. Qaïs, qui habite juste sur la place, déclare : « Dès le début et pendant une dizaine de jours, le gaz rentrait au minimum dans toute la cage d’escalier et se répandait souvent jusque chez nous bien qu’on soit au quatrième étage. Ça passait par les fenêtres. Les grenades balancées en l’air atterrissent sur les toits, sur les balcons. Nos voisins ont eu les mêmes problèmes. Qu’on soit pour ou contre le projet, tout le monde était sur les balcons, la plupart du temps pour interpeller les policiers, et leur dire que ce n’était pas normal ce qui se passait. Je n’ai vu qu’une personne qui était contre les manifestants et qui avait balancé un seau d’eau sur eux. »

Cette extension de la répression au quartier entier, combinée avec l’ensemble de la montée en tension calculée sur des fronts multiples, montre qu’on a lâché la bride. On l’a lâchée au plus haut niveau de l’État, et pas seulement en ce qui concerne la répression policière, mais aussi et surtout dans le discours idéologique.
Car en apparence, quel rapport entre Macron, les Gilets jaunes et les luttes locales marseillaise ? C’est l’expression libérée du mépris des pauvres. Ce qui permet à Gaudin et à Chenoz d’afficher un tel cynisme tout en réprimant à toute berzingue, c’est un « racisme de classe » décomplexé, qui n’a plus à se cacher le moins du monde, déjà qu’il le faisait bien peu à Marseille. C’est ce qui rend possible de répondre « Tiens, prends ces lacrymos dans ta gueule » quand les habitants de quartiers populaires demandent… à ne pas craindre que leurs domiciles s’effondrent sur eux, ou d’être relogés s’ils sont évacués ! De tuer une innocente au passage. Et de s’en tirer tranquille. Crème. Circulez, y a rien à voir.

On gaze les quartiers populaires, « mais ce n’est pas létal, hein, faut pas exagérer », comme disait le médecin légiste à Gérard, le vidéaste, alors qu’il faisait constater son état pour appuyer sa plainte. Pas létal, en général. Sauf pour Zineb.

Arnaud Kaba, anthropologue, habitué de la Plaine

[1] Officiellement dénommée « place Jean-Jaurès ».

[2] Ce mur composé de panneaux en béton mesure 2,5 mètres de hauteur. Lire aussi « La Plaine emmurée », CQFD n°170, novembre 2018.

[3] Lire « À Marseille, la mairie s’effondre et la ville se soulève », CQFD n°171, décembre 2018.

[4] Brigade anti-criminalité.

[5] Le témoignage de F. D., présent lors de la marche de la Colère, va dans le même sens : « Au fur et à mesure, les gens s’en vont. La Bac provoque sous les arcades, puis fait des raids pour extraire des manifestants, à grand renfort de gazeuses et de matraques télescopiques. Ils sortent de partout, et en particulier des rangs des manifestants. Sans brassard, les capuches rabattues sur des foulards qui cachent leur visage. On comprend alors que plusieurs d’entre eux se sont glissés dans le cortège… »

[6] Service d’action civique, « service d’ordre » mais surtout groupe de nervis proches du pouvoir gaulliste, actif dans les années 1960 et 1970, finalement dissous en 1982 après la « tuerie d’Auriol » (six morts).

[7] Syndrome essentiellement caractérisé par des douleurs diffuses et une fatigue chronique.