Depuis quelques semaines c’est le branle-bas de combat chez les commerçants de la Presqu’île de Lyon. Si les manifestations de Gilets Jaunes n’ont pas connu ici de saccages et pillages comme à Paris, les boutiquiers estiment malgré tout que la seule présence de manifestants en centre-ville cause trop de tort à leurs chiffres d’affaires. Nombre d’entre eux se sont donc réunis au sein du collectif « Carré Nord Presqu’île » qui revendique près de 200 membres dans le besoin, tels Kenzo, Montblanc, Tommy Hilfiger, mais aussi la Crèmerie Saint-Antoine, ou encore le magasin bio Orexys. Représentés par Carole Chateau, gérante d’une papeterie (la Papethèque), ils s’expriment sur une page Facebook, sur laquelle, outre se plaindre des tags, du prix du stationnement et des SDFs, ils partagent leur peur des Gilets Jaunes. Ils ont récemment adressé à la mairie un « carton rouge » (matérialisé par des affiches scotchées sur leurs devantures) avec lequel ils disent « STOP AUX MANIFESTATIONS », tout en affirmant que « le respect des biens et des personnes (y compris les policiers) passe avant le droit d’expression en manifestant ». Quoiqu’ils en disent (leur activité principale étant de se plaindre) leur mouvement commence à porter ses fruits puisque la préfecture multiplie ces derniers samedi les interdictions de manifester dans l’hyper-centre lyonnais. La Presqu’île étant, notamment pour des raisons urbanistiques et géographiques, facile à interdire d’accès, les Gjs ont eu la malignité (vue l’importance que le pouvoir local accorde à la liberté de consommer) de se déporter vers l’autre grand lieu de shopping de la métropole lyonnaise : le centre-commercial de la Part-Dieu. Récit.

Au départ, nous devions bien être 3000 à 3500 personnes. Gilets jaunes obligent, la consigne de constituer un bloc jaune compact n’est pas respectée, et ce dès le départ. Par rapport à la manifestation précédente, nous sommes accueillis sans problème, mais il faut dire aussi que les « climats » qui sont présents sont sans doute moins nombreux mais plus déterminés que lors de la manifestation commune précédente.

Le service d’ordre policier est quasi invisible aux abords de la manifestation, mais très présent sur les points névralgiques de la Presqu’île, la fameuse zone interdite à laquelle la Préfecture a adjoint la rue des Marronniers, envahie la semaine dernière pendant une demi-heure et dont les restaurants ont dû demander une mesure de protection préventive. À noter aussi que depuis huit jours les commerces de l’ultra-centre se sont couverts de petites affiches adressant un « carton rouge » à la mairie et appelant à l’interdiction pure et simple des manifestations.


La déambulation emprunte le trajet prévisible. Quelques sit in sont censés mettre de l’ambiance (avec des sortes de ola) mais sans grand succès : comment conjuguer les sit in avec le slogan « Lyon-debout-soulève-toi » ?

On arrive à la Guillotière où le groupe Gilets jaunes Lyon-Centre a prévu un regroupement ; les figures « marquantes » sont absentes et le seul regroupement sur place semble être celui des policiers : rue de Marseille d’un côté, cours de la Liberté de l’autre. La seule voie de passage (garage !) est en direction de la Fosse aux ours où le service d’ordre d’Alternatiba se met en place afin de canaliser les troupes (le troupeau ?) sur les gradins des berges où vont avoir lieu des prises de paroles.


Les contestataires « climat » les plus virulents, dont certains font d’ailleurs partie d’Alternatiba, après avoir poussé la chansonnette, disparaissent définitivement de la suite des évènements. La personne tirée au sort qui a parlé au nom des GJ a vendu de la soupe animaliste. Cela a choqué. D’autres GJ voulaient intervenir, mais sont vite revenus à la raison. Les Gilets jaunes quittent peu à peu la manif et passent le cordon de sécurité en se moquant de ses membres, lançant des quolibets à cette police bénévole. Cela reste bon enfant dans l’ensemble – rien à voir avec les services d’ordre staliniens CGT/PC de la belle époque. Le SO d’Alternatiba c’est plutôt : « Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Le SO d’Alternatiba scindant le cortège

La police tient les ponts. Le mot d’ordre de « tous au centre commercial de la Part-Dieu à 17 h » circule et est relayé. On se disperse par petits groupes – sans les gilets.

À l’arrivée à la Part-Dieu, les cars de police sont là. Le filtrage est peu sérieux et les « sans-gilets » passent sans encombre. Un premier accrochage se produit pourtant entre deux ou trois GJ un peu « chauds » et les vigiles. La situation tangue pendant dix minutes, le temps d’une petite bousculade. Nous repartons quand les premiers cris se font entendre au-dessus. Nous sommes bien environ 150 à débouler sur tout un étage et par les deux côtés. Les différentes sortes de vigiles sont comme fous furieux et pendant que les grandes enseignes comme les Galeries Lafayette et C & A ferment, de sérieux accrochages se produisent avec les vigiles. Ces derniers ne doivent leur salut qu’à la relative modération des Gilets jaunes, qui cherchent plutôt à poursuivre leur périple dans le centre commercial, ce qui est quand même le but principal.

Parmi les choses intéressantes, outre la réussite de l’opération, de notre côté, on a vu des gens aux étages nous applaudir et même des employés de certains magasins sortis sur le pas de porte et reprenant avec nous les « on est là… » et autres « pour l’honneur des travailleurs ». Des agents de sécurité de magasins souriaient.

Bon, une belle ambiance, un peu électrique quand même, car une manifestation dans un centre commercial, c’est toute la sécurité qui devient problématique. Certains vigiles affolés ont par exemple arrêté tout de suite la marche des escalators et fermé les grilles en fer qui séparent les espaces !

À 17 h 30 des policiers, dont certains de la BAC, arrivent et bloquent une partie du cortège. Selon un médic qui est resté au contact, ils auraient commencé à « marquer » des manifestants. Les grandes enseignes sont à nouveau ouvertes.

Les GJ sont dispersés et tournent dans le centre commercial pour reformer un groupe. Devant la difficulté à recréer un groupe, ils sortent et vont rejoindre de petits groupes amenés par le bouche-à-oreille, qui se retrouvent éparpillés entre gare SNCF et centre commercial. Les entrées sont bloquées par les casqués qui fouillent à l’entrée et refoulent tout GJ, mais laissent entrer les consommateurs.

L’ambiance est plutôt morose, mais un groupe de sans gilets se dirige alors vers la gare qui n’est pas bloquée. Il grossit rapidement et plus d‘une centaine de GJ s’y engouffrent en chantant et criant des slogans. La manif ressort côté Villette, puis entame le trajet retour en plusieurs étapes. Pas de policiers à ce moment et à cet endroit-là. Mais brusquement un gros groupe de CRS s’engouffre dans la gare à la recherche des manifestants, dont la majorité est ressortie. Côté Villette ils contrôlent un porteur de drapeau. Ils semblent très mal à l’aise, car les Gilets jaunes sont en tenue de ville.

Des manifestants côté Part-Dieu attendent. Certains chassent un indic de leur groupe. Un mouvement se dessine pour aller au centre commercial. Les casqués, très nombreux, bloquent tout passage. Le centre est à nouveau fermé. Les policiers se positionnent et chargent pour interpeller des manifestants ciblés (mégaphone) sous les lazzis des jeunes et des GJ. Une arrestation.

Il est 18 h 30 / 18 h 45 et les policiers commencent à plier bagage pour retourner au poulailler. Un petit groupe décide d’aller devant le centre commercial de manière totalement pacifique. Panique chez les vigiles.

Les grilles tombent. Pendant 3/4 d’heure, nous bloquons cette fois les 2 entrées du centre commercial…

Des échanges ont lieu avec les vigiles et leurs chefs qui semblent en avoir de plus en plus marre après deux samedis successifs de perturbations. À la différence de la semaine passée, la la presse fera connaître cette action [1].

Parions que le week-end prochain, la préfecture prendra les mesures nécessaires pour interdire le périmètre.

[Photos : Rebellyon.info et Carré Nord Presqu’île]


Article publié le 27 Mai 2019 sur Lundi.am