Novembre 23, 2020
Par Lundi matin
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Post-scriptum au rêve américain


François Thoreau

Denses les ombres

Quelque part dans la métropole, des foules furtives se frayent toutes sortes de chemins, à l’ombre d’immenses structures en acier et d’écrans à cristaux liquides. On distingue un vendeur de hotdogs à la sauvette, des devantures de t-shirts et de cartes postales. Quelques plantes, dans de grands pots, tiennent lieu de mobilier urbain. Elles ont atterri là de façon presque incongrue ; on dirait la décoration d’un appartement témoin. Sauf que nous sommes sur Times Square, la place publique où les existences se faufilent au ras des murs, sous les lumières aveuglantes des enseignes publicitaires.

Les lumières les plus fortes provoquent l’opacité la plus dense. Si les lumières de Times Square nous éblouissent encore, elles sont bien les dernières. Le rêve américain est devenu terne. Il a pourtant été, pendant longtemps, un phare dans les ténèbres, une lueur qui attirait de loin, faisait quitter mères et foyers, traverser les océans en bateaux et permettait de tout recommencer à zéro. C’était l’horizon de tous les possibles.

Or, les possibles ont du plomb dans l’aile. Depuis les crises du pétrole des années ‘70 et les guerres qui s’en sont suivies, le rêve américain a subi une dévaluation massive. Jadis, tout quitter pour se rendre vers le « Nouveau Monde » a pu constituer une source inépuisable d’espoirs, de promesses d’une vie meilleure, plus désirable, une prairie à l’herbe plus verte, loin de la violence et de la dureté de l’Europe pré-industrielle et industrielle. Aujourd’hui, le cours de l’utopie transatlantique s’est effondré.

Le rêve américain est devenu un spectre. À l’heure des replis sur soi, de Frontex et de l’érection de murs à tout ce que l’Occident compte comme frontières, il ne subsiste plus de ce vieux rêve qu’une version blafarde. On retrouve quelques lambeaux de son lustre d’antan dans les mouvements suprémacistes qui font résurgence un peu partout dans le nouveau monde. C’est que le rêve américain, écrit Ta-Nehisi Coates dans Une colère noire, a toujours été un « Rêve blanc », celui d’une minorité qui dicte sa loi aux autres ; cela n’a jamais été le rêve des champs de coton, du travail ingrat, le rêve du nettoyage des rues, de la maintenance des aéroports ou de l’horeca qui tourne à flux tendus, 24/7.

Impossible aujourd’hui pour quiconque de se projeter dans les USA comme dans un espace ouvert, riche de toutes les potentialités. Quand les uns sont refoulés aux frontières, les autres doivent montrer patte blanche et empreintes digitales. La biométrie ne fait pas de cadeaux. « La facilité des voyages », nous apprend Anna Tsing, « est toujours une structure de confinement » [1]. Dans la camisole touristique, tout est fait pour faciliter la mobilité et la fluidité du séjour de quelques happy fews.

Si le tourisme est un rêve, il relève d’une mesure d’hygiène onirique élémentaire et, pour tout dire, un peu pauvre ; 15 jours d’évasion, oublier sa vie de merde, vivre l’expérience inoubliable dans un National Park, manger à un Diner des pancakes noyés dans un substitut de sirop d’érable. Pas de grandes soifs à étancher ici, sinon à coups de litres de soda, avec refill illimité. L’aventure américaine de Marc Monaco manifeste un dégoût du voyage « gratuit », l’idée même de faire du tourisme, c’est-à-dire, littéralement, de tourner en rond, dans la stratosphère des privilégiés, détachés de tout, qui peuvent « librement » circuler là-haut, quelque part, planer de la même manière aux quatre coins du globe.

À l’ombre du rêve américain trouve son point de départ dans une geôle et ce n’est pas fortuit. D’où proviennent les désirs d’évasion, sinon de nos propres enfermements ? La geôle, au fond, c’est tout ce qui nous entoure. C’est cette planète qu’on regarde s’embraser, impuissant.es, ce sont ces étés sans eau et ces automnes qui s’enclenchent inexorablement dès le mois d’août ; ce sont des continents qui se replient sur eux-mêmes, comme des huîtres dans leur coquille ; ce sont ces États-nations qui déclarent ouverte, à l’occasion de la crise déclenchée par le virus covid-19, la course au fascisme et au délire comme mode de gouvernement ; c’est encore ce climat délétère qui forge nos devenirs collectifs depuis la chute de Lehmann Brothers en 2009, la multiplication des jobs absurdes et la nullité de ce qui tient lieu de proposition d’existence pour tout un.e chacun.e, aujourd’hui en Occident.

Dans son livre À l’ombre du rêve américain, Marc Monaco témoigne de ces délitements. En partageant son expérience des États-Unis, il met le doigt sur une certaine définition, disons, carcérale, de notre condition. Le durcissement de la société ne date pas d’hier – au moment de ce voyage américain, en 2014, il est déjà tout à fait possible d’en prendre la mesure dans une ville comme Détroit. Mais, au fond, échapper à la dureté de la vie, à des situations de déracinements et d’exploitation, à la misère en vigueur dans le vieux monde de l’Europe, c’était déjà le ressort puissant de la fuite en avant en laquelle a consisté la folle poursuite du rêve américain.

Aujourd’hui, l’espace du rêve est saturé. Les seules perspectives sont des formes de déclassement, de précarisation, une société en voie de décrépitude et non pas ouverte et pleine de potentialités. Les transformations dont est porteuse la crise sanitaire covid-19 ne font que renforcer cette sensation plombante d’une atmosphère publique devenue irrespirable. De quel ailleurs rêver alors ? Si l’Amérique n’est plus cette terre ouverte, cette promesse d’aventure, où faire atterrir les désirs d’exil ?

De froides errances

Les récits de Marc Monaco dans quelques-unes des grandes métropoles américaines sont parfois glaçants. Les horizons obstrués par les gratte-ciel, les fameuses skylines, dissimulent mal un monde dépeuplé dont se dégage une grande solitude. Au ras du sol, là où se situe toute la narration, on ressent parfois combien le « faire société » est absent de l’ombre portée par ces immeubles gigantesques, à quel point certaines des structures faites pour abriter de nombreuses personnes – une rue, une place, un centre commercial – organisent bien plus sûrement la solitude que des formes de convivialité.

Marx, dans une fameuse formule du Manifeste du parti communiste, définit la bourgeoisie par sa capacité à noyer les relations complexes au monde, à l’existence, aux esprits, « dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Les froides errances relatées dans le livre ne sont pas de simples métaphores, mais font voir une organisation matérielle de la misère, faite de façades lisses et anonymes, de quartiers creux et artificiels, de lieux sans âme ni propos. On sent alors se dérober le sol affermi des relations à d’autres êtres de chair et d’os.

Or, pourtant, ce sont ces relations qui nous fabriquent. On advient par l’autre, par la rencontre, par les liens que l’on tisse au fil d’une vie… Autant d’occasions de se laisser affecter, bouleverser, transformer par autrui. C’est peut-être de là que survient la forte sensation de vertige qui s’empare de Marc Monaco à plusieurs reprises, souvent à des hauteurs incroyables, à chaque fois qu’il est question de voir le sol s’éloigner de plus en plus – jusqu’à disparaître. C’est un récit de la mise en orbite du capital mondial, de la mise hors-sol du monde. On ressent la profonde tristesse de tous ces efforts surhumains pour échapper à notre condition terrestre, qui fabriquent une si dure solitude. Le vertige tient alors à la disparition de toute forme d’altérité, à cette sensation très concrète d’être seul au monde.

Être privé des autres c’est être privé de devenir. Dans l’angoissant désert des hauts-lieux du capitalisme global, des suites d’immeubles sans âme, des chaînes de production et de logistique, des prisons de verre et de béton, il n’y a plus rien à rêver.

Dans les lambeaux du rêve américain

À côté des USA fantasmés par la Silicon Valley, à côté des places boursières comme New-York ou Chicago, il y a les USA réels, le pays, celui d’en-bas, qu’on peut encore arpenter et dans lequel il est bien sûr toujours possible de faire toutes sortes de rencontres.

Le décor qui préside à ces éventuelles rencontres est toutefois sinistré. C’est le décor de l’Amérique industrielle, de la région des Grands Lacs, qui a connu les fermetures d’usine, les délocalisations, le ravage de tout ce qui constituait les paysages et le tissu de la vie sociale, jusqu’à il y a peu. L’exemple le plus flagrant en est la ville de Détroit. Jadis florissante, fleuron moderniste, étalon du fordisme, elle s’est progressivement convertie en chancre à ciel ouvert. Avec la ville tout entière, une certaine idée de la société, du progrès et de l’économie semble s’être effondrée. Détroit, ce sont les ruines du capitalisme.

Les ruines ont ceci de commode qu’elles permettent de rêver encore. Toutes les reconstructions sont possibles. C’est bien parce que le statut de « ruine » de Détroit fait consensus qu’il autorise la composition et la recomposition de paysages plus ou moins enchantés. Ce serait le lieu de toutes les utopies, du redéploiement d’alternatives écologiques, de tentatives enfin convaincantes de vie en communauté. Détroit frappe l’imaginaire et suscite les appétits les plus divers, sur fond des décombres de l’ordre ancien. Le rêve de Détroit, c’est une sorte d’utopie révolutionnaire de la tabula rasa  ; du passé faisons table rase.

De nombreux processus de reconstruction y sont en cours. Puisque tout y est détruit, tout serait à reconstruire, on peut encore rêver, voir grand et tracer des perspectives pour le monde de demain, celui de l’après-capitalisme. De ce point de vue, Détroit forme un terrain propice à la colonisation de l’imaginaire par des utopies, une cible de prédilection pour des pensées sans lieu qui se cherchent un territoire. Sauf que l’on découvre, au fil du périple de À l’ombre du rêve américain, que le capitalisme n’est jamais aussi bien démoli que par lui-même, et déploie des trésors d’imagination pour se réinventer et coloniser les ruines de l’ancien monde de la modernité industrielle.

On ne peut pas faire de Détroit un exemple à suivre, pas davantage qu’un contre-exemple. Car nul ne sait ce que peut une société en pleine effervescence. Il aura suffi d’une poignée de jours à Marc Monaco pour voir qu’à Détroit, rien n’est si simple qu’il n’y paraît. On peut toujours y faire des rencontres – comme avec Warren et Sheila. Les chancres industriels n’existent que par contraste avec ce qui persiste ; à Détroit, on n’a jamais vraiment cessé de rire, de s’aimer, de travailler, de passer les jours. Mais toute cette vie se déroule en-deça des utopies. Ce que nous montrent les récits de Détroit, c’est que le rêve américain n’a pas disparu, mais simplement qu’il est en lambeaux, que les espaces qu’il permet d’investir ne sont pas grand ouverts et pleins de promesses. Au contraire, le moindre petit espace de projection est immédiatement susceptible de réappropriation par les nouveaux entrepreneurs de l’innovation sociale.

Alors, quoi, Détroit, c’est bien ou c’est pas bien ? C’est plein de nouveaux possibles, ou bien c’est vendu à la récupération par le nouveau capitalisme ? De telles questions rendent imbécile. Il vaut sans doute mieux chercher les voies d’un apprentissage possible, c’est-à-dire aller voir ce qui se passe au niveau du sol, dans des pratiques, plutôt que de chercher à mettre le monde en conformité avec l’idée préconçue que l’on s’en fait. Le monde qui vient est trouble, charrie avec lui des oripeaux de l’ancien monde et réinvente sans trêve de nouveaux atours pour les anciennes injustices. Précisément parce que la situation de ruine du capitalisme contemporain est trouble, elle soulève des questions éminemment politiques. Comment voulons-nous reconstruire le monde d’après ? Collectivement, est-ce notre choix de convertir massivement l’industrie lourde en celle, légère, mobile et flexible, de l’idéologie de la Start-up Nation ? À quoi voulons-nous rêver ?

À la rencontre de l’Amérique réelle

Parce que rien n’est si clair, ni si sombre, allons donc y voir de plus près. L’enquête peut aider à relativiser les mythes, la colonisation des imaginaires dans un paysage où s’est effondrée la version moderne du capitalisme. C’est bien à une enquête que se livre Marc Monaco dans À l’ombre du rêve américain. Avec sa compagne Violette, ils se laissent transporter par les lieux qu’ils traversent et qui les traversent en retour, les rencontres, ce qui fait le quotidien de leurs hôtes et de leurs ami.es, les tumultes et les ravages de l’époque, la solitude confrontante des postes avancés du capitalisme global.

Cette enquête est sauvage ; partant d’inconnues sur le monde à venir, les récits de l’auteur tâchent de discerner, d’une situation à une autre, ce qui en fait les lignes de force, les devenirs possibles, ceux qui restent désirables et ceux qui ont vocation à rejoindre l’ancien monde dans la fosse à ordures de l’histoire. En ce sens, il s’agit de ne pas préempter le fin mot de l’histoire, d’enfermer l’aventure américaine dans une énième grande illumination définitive, une nouvelle révélation ultime.

Au contraire, les récits emportés que contient l’ouvrage nous plongent dans les méandres d’une certaine « Amérique réelle », au sens où l’anthropologue Bonfil Batalla l’entendait à propos du Mexique [2]. Ce dernier opposait au Mexique réel, celui des haciendas, de façons de vivre ensemble ou de faire pousser le haricot, le « Mexique imaginaire », celui des colons, qui s’arrogeaient le privilège d’imposer leurs récits aux réalités matérielles qui formaient des modes de vie, des lieux et leurs habitant-es. Il y a, de la même façon, une Amérique réelle à distinguer des machines à fantasmes que sont la Silicon Valley ou l’économie-casino.

Il semble donc que, de la réalité, nous ayons tout à réapprendre. Marc Monaco nous donne à voir, tout au long d’À l’ombre du rêve américain, un paysage éclaté, fragmentaire, contradictoire, nous fait sentir ces troubles. Les zones de ravage contemporains sont marquées par leur grande indétermination. Elles échappent bien souvent aux grandes ambitions planificatrices, aux zones affectées, et pour cause puisqu’elles se définissent par leur désaffectation. Prenons l’exemple des friches industrielles, qui s’étendent sur des hectares aux abords de certaines villes. Elles sont porteuses d’un héritage lourd qui ne se laisse pas oublier si vite, qui pèse de tout le poids des infrastructures qui y sont laissées à l’abandon, ou de la pollution dont les sols sont durablement infectés. De telles situations sont indécidables, et par conséquent ingouvernables. Quelque part, c’est tant mieux. {{}}

Encore faut-il bien en rendre compte. Ce que nous apprend À l’ombre du rêve américain, c’est que même les grandes histoires du capitalisme industriel et de son déclin sont situées. Elle sont situées par des lieux, par des villes, par des corps, mais également par des récits encore plus grands qu’elles : la Conquête, le Progrès, l’Émancipation, … C’est donc tout l’enjeu de cette enquête, de ne pas être subordonnée à de tels récits « encore plus grands », qui la dépassent, qui l’enferment dans des devenirs collectifs déjà écrits. Il faut éviter de réduire au silence toutes les observations minutieuses, les multiples attentions à ce qui se passe, car là résident de possibles voies divergentes, des bifurcations, des manières de composer le monde d’après.

Pour reprendre le mot de Donna Haraway, « les histoires sont bien plus grandes que les idéologies, en cela réside notre espoir ». Nous avons besoin de collecter les récits et les expériences les plus diverses, d’en remplir notre cabas. Marc Monaco prend constamment position, témoigne de ses affects et de ses désaccords, mais évite avec agilité de se mettre en surplomb (« on sait bien que… »). Il est allé voir par lui-même de quoi il retournait, et il a vu, voilà tout. Pour autant, son récit est pris dans des méditations, des évocations, des appâts pour imaginer, à la fois comment nous en sommes arrivés là, à cette situation de merdier global, et comment nous pourrions nous en extirper. Cela demande un effort d’imagination de laisser ouverts des espaces, de ne pas tout recouvrir, de ne pas se précipiter vers une quelconque solution finale.

Pour cela, pas besoin d’imaginer un tout autre monde, mais plutôt de trouver des voies d’action à partir de ce qui est déjà là, et à partir des coordonnées du problème telles qu’une enquête sommaire permet de les établir. Recréer un monde à partir d’une carte blanche ouvre des prises à la colonisation de l’imaginaire, quand il est trop détaché des enjeux terrestres. Les utopies toutes faites relèvent trop souvent d’une fabrique locale d’impuissance, tant elles peuvent paraître trop lointaines ou inaccessibles. Mieux vaut éviter de se projeter dans de nouvelles cités célestes en quête de train d’atterrissage.

La longue agonie d’un rêve

Or donc, le rêve américain n’en finit plus de crever. Tant mieux. C’était un rêve puissant, un récit des origines (le Nouveau monde) et un mythe de la conquête (de la Nature, du Sauvage, de la Frontière…). Ce rêve n’avait rien d’universel. C’est un rêve de colons européens exilés, loin de chez eux, qui se sont engouffrés dans des espaces trop grands pour eux et ont tenu à les occuper coûte-que-coûte. C’est un rêve d’Empire, un rêve de domination sur les mondes et leurs peuples. C’est un rêve racial, patriarcal et bourgeois. Il est en train de s’éteindre. Les grands shows de Buffalo Bill ont conduit tout droit aux derniers feux jetés par le spectacle de grotesque à répétition auquel se livre Donald Trump. À l’autre bout du spectre, on trouve un rêve américain à l’état gériatrique, parfaitement incarné par Joe Biden ; en bout de course, sans idées, complètement croulant.

Pas question de nostalgie, donc, mais de ce constat très simple : le réservoir à utopies en quoi a consisté le rêve américain est à sec. Les espaces de projections se sont amenuisés. Il n’est pas dit qu’il soit aujourd’hui possible, ni même désirable, de « rêver plus grand », d’espérer renouer avec Le Nouveau Grand Récit qui nous permettrait, une fois pour toutes, de faire sens du monde déchiqueté dont nous héritons. Un rêve pour les contrôler tous… Faut-il faire la peau à Sauron et à bouter le feu au Mordor ? L’Empire s’en charge très bien tout seul, comme le démontre l’actualité apocalyptique au moment d’écrire ces lignes – tout le Sud-Ouest des USA est en flammes, à un point tel que des milliers de cadavres d’oiseaux chutent du ciel et que les fumées parviennent à traverser l’Atlantique et à gagner l’Europe. Il règne comme un parfum de fin d’époque.

Drôle de retour de flamme pour nous, les Conquistadors européens. Nous rencontrons nous-mêmes un petit problème de constitution ontologique dès lors que le rêve américain est à l’agonie. Car ce rêve est fondateur de nos identités collectives, du mythe de l’Occident « maître et possesseur » du monde. Les récits familiaux rapportés par Marc Monaco, la dispersion de sa famille élargie, entre les mines de Belgique et les pupitres de Long Island, s’entrecroisent et s’entrechoquent dans ces grandes histoires, ces appels d’ailleurs, ces désirs d’une vie autre ou simplement décente, ces impossibilités à être et à rester là d’où l’on vient, quand le monde tel que vous le connaissiez ne cesse de se métamorphoser et, bien trop souvent, de vous laisser sur le carreau.

C’est en cela qu’on peut dire de À l’ombre du rêve américain qu’il consiste bien en un récit d’aventure. Tout son propos est situé par cette expérience et la poursuite de cette énigme en laquelle consiste l’histoire intime et affective de Marc Monaco, ainsi que ses devenirs familiaux et politiques. Le touriste vient de nulle part et, surtout, ne fait pas retour chez lui. Il est capable de faire abstraction du paysage, de ne pas témoigner pour ce qu’il voit. Il semble ne pas souffrir, au fond, d’appartenir à une seule et même communauté de destin avec ce pays, les États-Unis d’Amérique, qui nous est – à nous les Européens – à la fois si proche et si lointain. Tout véritable voyage part de chez soi. Ce n’est qu’en sachant d’où on vient qu’il est possible de savoir où on va, et d’y revenir.

Quitter chez soi demande un transport. Pas simplement un transport physique, sur un navire ou dans un avion, mais un transport de soi. Il s’agit d’être transporté, animé par le sentiment puissant qu’ailleurs, là-bas, plus loin, il y a quelque chose d’autre à chercher. Il faut être prêt à tout quitter ou, du moins, à ne jamais revenir chez soi. C’est peut-être la définition même d’une aventure de nous transformer au passage, de telle sorte que le « chez soi » lui même s’en trouve transformé ; il n’y a pas de retour en arrière possible.

Les USA, ce sont nos lointains cousins, nos descendants déraisonnables, nos grossistes en grands récits. Aujourd’hui, leurs entrepôts sont vides. Tout ce qui reste en stock est le récit spectral et décharné de la suprématie blanche, qui ressemble furieusement à un dernier sursaut d’orgueil mal placé avant de perdre, pour de bon, le contrôle des manettes mondiales. C’est un fameux spectacle qu’un rêve à l’agonie et ses derniers soubresauts sont terrifiants. C’est ce qui rend terriblement nécessaires des récits consistants, matériels, situés. Car c’est à eux qu’il nous faut remettre, à présent, nos capacités de méditation, de déambulation et d’imagination, si nous voulons éviter que ces dernières se fassent happer par la première utopie venue.


Bonnes feuilles

Récemment, j’ai fait un voyage aux États-Unis. Ce qui m’a motivé à faire ce voyage est un mélange d’héritage familial et l’intention de plonger dans le ventre chaud de l’hégémonie occidentale. L’Amérique, pour une famille de ritals comme la mienne, a été pendant presque deux siècles une terre d’immigration et de fantasme. Il me fallait aller repérer par moi-même les trous dans ces récits uniformes et dans les puissances homogènes qui, vues de loin, semblent émaner du « Nouveau monde ».

L’ailleurs où l’étranger ne se trouve plus, là où précédemment on croyait le trouver. L’expérience qu’il m’a été donné d’en faire a rebattu les cartes de mes questionnements. Comment le voyage peut-il continuer à nourrir nos imaginations ? Que faire de cet espace transatlantique qui continue de structurer une certaine manière de se figurer et de se projeter ici ? Comment s’en émanciper tout en continuant à se rendre sensible à ce qui se passe ailleurs ? Comment penser de nouvelles terres et de nouvelles communautés où règnent la liberté et l’égalité sans réveiller la foi messianique et colonialiste des anciennes tentatives ?

Au 19e siècle et au début du 20e, les paysan.nes sans terre et pauvres d’Europe, migrant.es qui fuyaient une situation subie, sans aucune possibilité d’initiative, rêvaient d’Amérique. Les plus téméraires ont fait le voyage et se sont souvent retrouvé.es subalternes là-bas aussi. Mais elles ont tenté quelque chose, elles ont ouvert une brèche, et leurs enfants ont parfois trouvé un futur qui leur était totalement nié là d’où elles venaient. Aujourd’hui, il n’y a plus d’Amérique. Les migrant.es actuel.les le savent sans doute mieux que nous, après avoir survécu à la traversée de la Méditerranée ou au désert de Sonora, elles arrivent dans un tel état d’effroi et de mauvais traitements qu’elles ont vite oublié leurs rêves d’évasion. Les portes se referment une à une. Elles finissent dans un camp de rétention ou se font exploiter dans des champs, ou des chantiers, avant de se faire expulser.

En préparant ce voyage, j’ai été frappé par la lecture de la trilogie USA de Dos Passos. Les principaux protagonistes de ce roman fleuve allant de la guerre hispano-américaine de 1898 à la crise bancaire de 1929 sont obsédés par la volonté et la difficulté de trouver une place dans cette société moderne. Ils n’arrêtent pas de se déplacer à travers le continent américain, poussés à trouver le bon endroit pour vivre. Leurs errances conduisent même certains personnages jusqu’en Europe durant la guerre de 14-18. Les américain.es qui participent à cette guerre intra-européenne, sont de simples soldats, des journalistes envoyés au front ou des infirmières, venu.es en Europe pour apporter leur aide. Ils finissent écœuré.es par la guerre et l’hypocrisie générale qui règne autour d’un conflit soi-disant inévitable et nécessaire. Mais le fait d’être aussi proche du front leur permet d’apprendre que contrairement à ce que raconte la propagande, des mutineries ont lieu des deux côtés de la ligne de front. En s’approchant des autres, ils sentent alors qu’une révolution mondiale est possible.

L’internationalisme surgit de la prise de conscience que d’autres vivent et affrontent les mêmes problèmes, que la même terreur rationnelle et systématique est utilisée comme moyen de gestion politique et économique dans chaque camp. En partant, je voulais voir par moi-même comment fonctionne la machine impériale des USA et ses incohérences, les défauts des processus de standardisation et des récits où les possibilités d’alternatives ont été éliminées ; bref, par où dépasser la ligne de front de la guerre économique qui fait rage ? Cette question a guidé mon voyage aux USA.

L’internationalisme, qui recherche la solidarité entre les peuples ou entre des forces collectives en s’opposant à la guerre, au racisme et au nationalisme, a disparu dans les années 1980. Il a été remplacé par un messianisme contre-révolutionnaire, celui de l’homo economicus mondialisé, un homme qui applique le comportement économique à toutes ses sphères d’activité et toutes les dimensions de la vie sur une nouvelle terre, celle des traités commerciaux et du libre-échange entre États-nations. Pourtant, les questions auxquelles répondaient les ambitions internationalistes sont toujours plus criantes. Comment dépasser l’exploitation des êtres humains, la destruction du vivant, le pillage des ressources sur terre ? Comment stopper la course à l’armement, les guerres et les nouvelles formes de nationalisme et de colonialisme ?

« Comment faire advenir un monde qui contienne tous les mondes ? » demandent les militants zapatistes. Déjà dans les années 1990, Gilles Deleuze nous rappelait que nous sommes les héritiers de l’échec et de la faillite historique tant de la révolution américaine « dont la force serait l’immigration universelle, les émigrés de tous les pays », que de la révolution bolchevique « dont la force serait l’universelle prolétarisation. »

Mais il nous rappelait aussi que la trahison, la déception, la totalisation de la rationalité économique n’empêcheront pas de construire de nouveaux rapports, de nouveaux liens entre les hommes et entre les mondes. Elles n’empêcheront pas le devenir révolutionnaire de s’actualiser sur les ruines d’anciennes espérances. La tentative d’unification de l’espace-temps sur l’ensemble du globe de l’homo economicus n’est toujours pas une unité indifférenciée mais un cadre irrégulier, défini par différents traités commerciaux, géographiquement articulés, délimités par des frontières, des routes d’accès, des lieux spécifiques et singuliers.

Dans les pérégrinations américaines qui vont suivre, il y a cette volonté d’affronter la question de l’ailleurs et de l’utopie, à partir de ce qui en fait son substrat : le lieu, le non-lieu et la frontière. Alors que le socialisme est mort et que le rêve américain est devenu un produit marketing, peut-on encore réaliser nos rêves ? Il est toujours nécessaire de faire des voyages parce qu’il est toujours nécessaire de se révolter, de se connecter avec ce qui est lointain et sans commune mesure apparente, de ramener ce qui peut ouvrir de nouveaux possibles.

De nos échecs historiques, gardons en tête qu’il nous faut continuer à conjurer la totalité et l’universel, que l’espace n’existe pas sans un lieu pour l’exprimer et que le lieu est toujours débordé par un espace plus grand que lui. L’espace est un milieu idéal indéfini, dans lequel se situe l’ensemble de nos perceptions et imaginations. Le lieu est une portion déterminée de l’espace. Il est déterminé par sa situation dans un ensemble, par la chose qui s’y trouve ou l’événement qui s’y produit. L’espace et le lieu se définissent en relation l’un à l’autre, et c’est précisément ce que ce voyage en Amérique m’a permis de découvrir.




Source: Lundi.am