Juin 10, 2021 –
Par Contretemps
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À propos de : Natacha Michel, Le roman de la politique, La fabrique, 2020, 232 p., 15€.

« La vie ne vaut la peine que si on la risque, et qu’on risque pour elle sa carriĂšre, son avenir, son argent, son confort, et sa vieillesse honorĂ©e et tranquille. »

« Il est temps pour moi de dire ce qui a eu lieu. » Si le maoĂŻsme français a sans doute constituĂ© l’une des dimensions les plus fĂ©condes et novatrices de la sĂ©quence politique issue de Mai-68, force est de constater que son histoire demeure aujourd’hui encore largement obscure. Et alors que de rĂ©centes publications ont permis de documenter les cinq – spectaculaires – annĂ©es d’existence de la Gauche prolĂ©tarienne (GP), la mĂ©moire des deux organisations (l’Union des communistes de France marxiste-lĂ©niniste, de 1969 jusqu’au milieu des annĂ©es 1980, puis l’Organisation politique jusqu’à la fin des annĂ©es 2000) dont Natacha Michel a Ă©tĂ© l’une des dirigeantes semblait quant Ă  elle vouĂ©e Ă  l’oubli. Le Roman de la politique, publiĂ© en septembre 2020 aux Ă©ditions La Fabrique, lĂšve un coin de voile sur cette trajectoire aussi singuliĂšre que mĂ©connue.

Comme chacun sait, « le contrĂŽle de la mĂ©moire est un des axes dĂ©cisifs de la contre-insurrection[1] ». Or les « annĂ©es d’hiver[2] » qui, en France, ont succĂ©dĂ© aux « annĂ©es rouges[3] » se sont justement nourries de leur occultation. Occultation Ă  laquelle, il faut le dire, ont largement contribuĂ© un certain nombre d’anciens maoĂŻstes (en particulier des cadres de la GP) qui, ayant bien vite retrouvĂ© leur place d’origine au sein de la classe dominante, ont parĂ© ce retournement de veste des habits de la repentance. La « nouvelle philosophie », son anti-marxisme rĂ©actif et sa tentative d’assimiler tout projet d’émancipation Ă  une utopie criminelle, en a Ă©tĂ© la cristallisation mĂ©diatique, « substituant au couple qui avait dominĂ© les consciences depuis 1968 – couple qu’on peut Ă©crire rĂ©volution/contre-rĂ©volution, ou encore communisme/impĂ©rialisme – le couple infiniment plus bĂ©nin de la « dĂ©mocratie » et du « totalitarisme »[4]. »

Contre l’organisation de l’amnĂ©sie, contre la caricature dĂ©politisĂ©e d’anciens militants devenus renĂ©gats, la premiĂšre qualitĂ© du livre de Natacha Michel est donc de chercher Ă  rendre justice, pour une fois, Ă  « ceux que l’on nomma les maos » et qui, traversant aussi bien les annĂ©es d’effervescence rĂ©volutionnaire que celles de la rĂ©action triomphante, « cherchĂšrent une autre voie pour la justice et l’égalité ».

Son Roman de la politique est un rĂ©cit fragmentaire Ă  la premiĂšre personne, truffĂ© d’anecdotes et de souvenirs personnels, dont se dĂ©gage un parcours collectif, des barricades de Mai aux luttes des ouvriers sans-papiers, des rĂ©flexions thĂ©oriques aux actions coups de poing, de l’expĂ©rience de la rĂ©pression Ă  celle, inaltĂ©rable, de l’amitiĂ©. Le texte qui suit tente d’en recomposer le cheminement et d’en dĂ©plier les enjeux, pour autant que – c’est notre conviction – la rĂ©solution des problĂšmes contemporains de la politique d’émancipation passe toujours par la mĂ©ditation de ses Ă©tapes antĂ©rieures.

L’apprentissage de la politique

Fille d’AndrĂ© Michel, rĂ©sistant et officier FFI devenu cinĂ©aste, Natacha Michel Ă©voque son parcours de politisation Ă  travers le souvenir de quelques Ă©pisodes ayant revĂȘtu une importance personnelle dĂ©cisive : la lecture du livre de David Rousset, Les Jours de notre mort (1947), qui lui fait rĂ©aliser « ce que cela signifiait et avait signifiĂ© d’ĂȘtre juive », ou encore la persĂ©cution antisĂ©mite dont elle est victime au lycĂ©e Janson de Sailly, et la maniĂšre dont, aidĂ©e d’un ouvrier du bĂątiment sans emploi qu’elle croise quotidiennement sur le chemin qui la mĂšne au lycĂ©e, elle comprend pour la premiĂšre fois « qu’il faut « rĂ©pondre », donc se battre », et que « se battre exige de trouver « avec qui » ».

Natacha Michel participe, adolescente, aux manifestations contre la Guerre d’AlgĂ©rie, assiste aux massacres d’octobre 1961 et se retrouve mĂȘme blessĂ©e Ă  Charonne le 8 fĂ©vrier 1962. Cette sĂ©quence lui fait prendre conscience de la position « quasi coloniale » du PCF Ă  l’égard de la lutte de libĂ©ration nationale algĂ©rienne. Elle rencontre ensuite Sylvain Lazarus dans le cadre du sĂ©minaire de l’anthropologue marxiste Maurice Godelier – rencontre qui, comme l’écrit Catherine Haas, sera « dĂ©finitive puisque, pour Natacha Michel, la politique n’aura plus jamais lieu sans lui et que la politique ne cessera pas pendant quarante ans[5] ».

Avant de fonder leur propre organisation, Lazarus et Michel militent ensemble au sein de l’UJCML (Union des jeunesses communistes marxistes-lĂ©ninistes), chaĂźnon essentiel dans le dĂ©veloppement du maoĂŻsme français Ă  la fin des annĂ©es 1960. Issue d’une scission de l’UEC (animĂ©e notamment par le groupe d’étudiants de l’École Normale SupĂ©rieure proches de Louis Althusser, qui publient les Cahiers marxistes-lĂ©ninistes[6]), l’UJ se construit en rupture avec le « rĂ©visionnisme » du PCF – soit son abandon de toute perspective rĂ©volutionnaire, son inscription irrĂ©mĂ©diable dans le cadre de la dĂ©mocratie bourgeoise, son crĂ©tinisme parlementaire, sa politique de collaboration de classe et son hostilitĂ© croissante aux dynamiques du mouvement rĂ©el. Cette ligne, dite anti-rĂ©visionniste, allait de pair avec la critique – dans le sillage des maoĂŻstes chinois – du tournant vers la restauration du capitalisme en URSS, de la « coexistence pacifique » et de la reconstitution d’une nouvelle classe dominante au sein de l’État-Parti soviĂ©tique. Comme le rĂ©sume Natacha Michel : « Était rĂ©visionniste un État prolĂ©tarien qui ne se serait pas lancĂ© dans la lutte pour parvenir au dĂ©pĂ©rissement de l’État, mais qui aurait renforcĂ© l’État et le Parti, aux dĂ©pens des ouvriers et du peuple. »

En retour, le PCF stigmatise les groupes maoĂŻstes qui, dĂ©sormais, sortent de son orbite et gagnent en influence, usant d’un argumentaire qui n’est pas sans rappeler celui de la gauche contemporaine vis-Ă -vis des militants autonomes : « Le PCF nommait pour sa part les maos : ultra-gauchistes, pseudo-rĂ©volutionnaires, fils Ă  papa, donneurs de leçons, provocateurs, agents du gouvernement, groupuscules, agitateurs corrompant la masse des Ă©tudiants. » L’antagonisme avec le PCF sera d’ailleurs, au long des annĂ©es suivantes, un Ă©lĂ©ment structurant du maoĂŻsme français, toutes tendances confondues, et donnera lieu Ă  de rĂ©currentes confrontations physiques, des manifestations de rue aux portes des usines. Lorsqu’en 1975 Alain Badiou publie ThĂ©orie de la contradiction, un point de non-retour est atteint : « Les maoĂŻstes relĂšveront le PCF dans la classe ouvriĂšre, non par le compagnonnage critique et parasitaire des trotskistes, mais par la destruction matĂ©rielle de l’existence dirigeante des rĂ©visionnistes[7]. »

L’UJ tente aussi et surtout d’inventer un nouveau style de militance (sans que le terme soit pĂ©joratif), fondĂ© sur la centralitĂ© de l’enquĂȘte comme mĂ©thode de travail politique et l’organisation des premiĂšres vagues d’établissement en usine afin de « former des intellectuels rĂ©volutionnaires qui se lieront aux ouvriers et au peuple travailleur » (rĂ©solution du 1er CongrĂšs de l’UJCML, janvier-fĂ©vrier 1976). Natacha Michel insiste sur cette dimension pionniĂšre : « L’UJCML fut d’une grande importance. La premiĂšre, elle fit ce qui s’appelle encore le travail de masse dans les quartiers, faisant savoir, ailleurs qu’au Quartier Latin, la lutte du peuple vietnamien et les nouvelles allures de l’action militante. »

En effet, un aspect important de l’activitĂ© de l’UJ se traduit par la formation des ComitĂ©s Vietnam de Base. Les CVB sont, explique Natacha Michel, une « organisation qui inaugure des comportements et use de concepts militants inĂ©dits, qui apportent Ă  l’action politique la fraĂźcheur de nouvelles idĂ©es ». Tracts, affiches, panneaux illustrĂ©s, dĂ©bats improvisĂ©s, vente du Courrier du Vietnam, documentation de la guerre populaire, action directe : les CVB « inscrivent la lutte anti-impĂ©rialiste dans le quotidien des grandes villes et des citĂ©s ouvriĂšres ; leurs mĂ©thodes radicales Ă  la base comme leur prĂ©sence active dans les manifestations anti-amĂ©ricaines crĂ©ent une expĂ©rience pratique qui influencera l’action militante de Mai 68[8]. »

En effet, beaucoup de militants y acquiĂšrent un « savoir-faire militaire » qui trouvera Ă  se dĂ©velopper par la suite. Le 28 avril par exemple, un commando des CVB (dont Sylvain Lazarus fait partie) attaque, au 44 rue de Rennes, une exposition Ă  la gloire du gouvernement sud-vietnamien organisĂ©e par l’extrĂȘme-droite. Natacha Michel raconte : « À la vitesse de la lumiĂšre ils cassent la porte, entrent, saccagent Ă  l’intĂ©rieur toute l’exposition en faveur de Thieu, et sortent Ă  la mĂȘme vitesse. C’était comme une rafale de vent qui emportait les feuilles mortes. » Roger Holeindre y est, entre autres, gravement blessĂ©. Le lendemain, anticipant de possibles reprĂ©sailles, Nanterre et la Sorbonne ferment leurs portes : Mai-68 commence.

La tempĂȘte rĂ©volutionnaire de Mai : crise et recomposition

Au dĂ©but du mouvement, la direction de l’UJ, Robert Linhart en tĂȘte, interdit Ă  ses militants de prendre part aux affrontements du Quartier Latin et dĂ©nonce le caractĂšre « petit-bourgeois » de l’agitation Ă©tudiante : « Depuis le dĂ©but de Mai, l’UJCML barbait tout un chacun en demandant qu’on aille aux usines quand on se battait au Quartier Latin. »

Linhart, que Natacha Michel fait parler dans son livre – pages prĂ©cieuses tant sa parole est rare – explique ainsi ses motivations : « Les barricades Ă©tudiantes n’étaient-elles pas une provocation ourdie par le pouvoir gaulliste pour nous Ă©loigner des usines oĂč tout se jouait ? J’ai donc pendant des jours tentĂ© de dissuader les gens d’aller aux barricades. »

Mais malgrĂ© les directives du comitĂ© exĂ©cutif, de nombreux militants maoĂŻstes participent aux Ă©meutes des premiĂšres semaines de Mai et y font l’expĂ©rience d’une tempĂȘte rĂ©volutionnaire Ă  Ă©chelle de masse. La description qu’en livre Natacha Michel rĂ©sonne lĂ  encore avec ce dont nous avons pu, ces derniĂšres annĂ©es, faire l’expĂ©rience, du cortĂšge de tĂȘte des manifestations contre la Loi Travail aux dĂ©ambulations insurrectionnelles de Gilets Jaunes ravageant l’Ouest parisien durant l’hiver 2018-2019 : « L’affrontement est une idĂ©e spatiale : l’espace doit nous appartenir, le Quartier Latin est nĂŽtre. Mais c’est aussi la conception matĂ©rialiste d’un soulĂšvement dont la force se compte en avancĂ©e et en recul, en rue, en pĂątĂ© de maisons. Ce n’était pas la lutte contre la rĂ©pression qui animait les cƓurs (conception journalistique ou trotskiste d’aprĂšs coup) mais la lutte pour l’espace, le terrain. »

La prĂ©paration militaire des manifestations de rue et la confrontation avec la police – « se battre contre l’État, contre le pouvoir, c’est se battre contre les flics, qui en tiennent lieu » – feront d’ailleurs partie du rĂ©pertoire d’action de la plupart des groupes d’extrĂȘme-gauche jusqu’à la fin des annĂ©es 1970.

Alors que Robert Linhart est admis en hĂŽpital psychiatrique le 10 mai suite Ă  une crise de folie, son intuition obsessionnelle – l’alliance de la jeunesse intellectuelle et du prolĂ©tariat d’usine – est bientĂŽt reprise par le mouvement Ă©tudiant dans le sillage de l’entrĂ©e en scĂšne des ouvriers et du dĂ©clenchement d’une grĂšve gĂ©nĂ©rale de masse dĂ©bordant largement les bureaucraties syndicales : « Parmi les Ă©tudiants le mot d’ordre devient « Allez aux usines ». Et c’était mon mot d’ordre. »

Outre les CVB sur le terrain de l’anti-impĂ©rialisme, l’UJ s’était dotĂ©e d’une deuxiĂšme structure, le Mouvement de Soutien aux Luttes du Peuple (MSLP), dont la tĂąche est de « faire connaĂźtre les luttes des travailleurs, organiser un puissant mouvement de solidaritĂ© dans la population, pour aider les Ă©changes d’expĂ©riences et les liaisons entre les luttes des diffĂ©rentes usines[9] ». C’est l’un de ses militants, Gilles Tautin, qui meurt Ă  Flins dĂ©but juin, poussĂ© dans la Seine par une charge de gardes mobiles, alors qu’il Ă©tait venu, aux cĂŽtĂ©s de centaines d’autres Ă©tudiants, prĂȘter main forte aux ouvriers de Renault refusant de reprendre le travail. Si, comme l’affirme Natacha Michel, « les maos sont ceux qui, en nos personnes, sont allĂ©s outre Mai », et que « seule leur tendance, leur esprit, lui donna une postĂ©ritĂ© politique et thĂ©orique », c’est qu’ils se sont prĂ©cisĂ©ment attachĂ©s, au cours des annĂ©es suivantes, Ă  construire une durĂ©e politique de cette alliance avec les ouvriers nĂ©e dans le feu de la rĂ©volte et dont l’épisode de Flins a constituĂ© une rĂ©fĂ©rence ineffaçable.

L’UJ est officiellement interdite par dĂ©cret le 12 juin 1968 tandis que Linhart, Ă  sa sortie de l’hĂŽpital, doit faire face Ă  une rude mise en accusation interne : l’organisation Ă©clate au cours de l’étĂ© et une recomposition politique s’opĂšre. Beaucoup de militants rejoignent le PCMLF (Parti Communiste Marxiste-LĂ©niniste de France), quand d’autres, autour de Roland Castro, fondent Vive le Communisme (genĂšse de Vive La RĂ©volution ![10], emblĂ©matique du courant « mao-spontex »). Une minoritĂ© de l’UJ, emmenĂ©e notamment par Benny LĂ©vy, crĂ©e la Gauche ProlĂ©tarienne. Natacha Michel et Sylvain Lazarus sont prĂ©sents Ă  la rĂ©union de fondation et accompagnent les premiers mois de l’organisation. Mais ils se retrouvent rapidement en opposition avec la ligne de la GP, son « caporalisme des petits chefs » (cristallisĂ© dans la figure de Benny LĂ©vy, dont, estime Natacha Michel, « la capacitĂ© d’influence Ă©tait exorbitante Ă  son intelligence »), son « idĂ©ologie publicitaire de la politique » et son « sensationnalisme ».

Cependant, plutĂŽt que de quitter la GP sans autre perspective, ils partent en Italie Ă  la rencontre des militants de l’UCI (m-l)[11], groupe maoĂŻste qui publie l’hebdomadaire Servire il popolo, et que Natacha Michel dĂ©crit ainsi : « TrĂšs organisĂ©e, trĂšs autoritaire, dogmatique en diable, sectaire, cette UCI, elle impose Ă  ses militants une discipline ultra-rigoureuse qui rĂ©git non seulement la vie politique, mais aussi la vie privĂ©e. » Il n’en demeure pas moins que Michel et Lazarus sont sensibles Ă  la centralitĂ© de la ligne de masse – « écouter ce que les gens disent plutĂŽt que leur imposer les thĂšmes d’une organisation » – dĂ©fendue par l’UCI et Ă  sa directive – « servir le peuple ». Ils en tirent d’ailleurs ce qui deviendra leur mot d’ordre pour les annĂ©es Ă  venir : « Remettre aux mains du prolĂ©tariat et des masses populaires la question de l’édification de leur Parti communiste de type nouveau ».

À leur retour ils dĂ©cident donc de sortir de la GP pour fonder leur propre organisation et lancent un appel auquel Alain Badiou, parmi d’autres, rĂ©pond. Lui venait d’une autre tradition, celle du Parti Socialiste UnifiĂ©, dont il a animĂ© une tendance marxiste-lĂ©niniste qui, en 1969, fait scission pour rallier l’UCFML[12]. Badiou, raconte Natacha Michel, « sera un militant fĂ©cond et vivant. Il apporte avec lui son immense intelligence, sa gĂ©nĂ©rositĂ© sentimentale, sa force de travail, son talent comique qui prĂ©vient tout conflit, son charme. » Elle souligne aussi son engagement intense et polymorphe, qui reflĂšte ce que, dans ces annĂ©es-lĂ  et sous la banniĂšre du travail de masse, « intellectuel rĂ©volutionnaire » pouvait vouloir dire[13] : « Capable de rĂ©diger une brochure en une nuit et d’ĂȘtre Ă  six heures du matin Ă  une porte d’usine, puis d’aller faire son mĂ©tier ou de garder ses enfants. Mille vies dont nul sauf lui, Ă  mon avis, n’était apte Ă  rĂ©aliser une seule. »

L’UCF rallie Ă©galement des militants ouvriers, dont les conducteurs d’autobus du dĂ©pĂŽt de la porte d’OrlĂ©ans avec qui Natacha Michel et Sylvain Lazarus avaient nouĂ© contact en Mai. Lazarus s’établit comme ouvrier au chantier de Fos, tandis que la nouvelle organisation s’implante Ă  Marseille, Dijon, Toulouse ou encore Reims, et que des enquĂȘtes sont Ă©galement lancĂ©es en milieu rural. Une premiĂšre brochure est rĂ©digĂ©e : La RĂ©volution prolĂ©tarienne en France et comment construire le parti de l’époque de la pensĂ©e de Mao TsĂ©-Toung.

Lazarus, Michel et Badiou forment la direction de l’UCF, baptisĂ©e centre provisoire : « À nous les rĂ©unions en province, la rĂ©daction des textes, la lecture et la discussion de ceux que les militants produisent, l’implantation dans des villes. » Le mĂȘme trio sera d’ailleurs, aprĂšs la dissolution de l’UCF, Ă  l’initiative de l’Organisation politique (1984-2007). Une amitiĂ© politique rare, quasi fusionnelle, ayant traversĂ© deux organisations et longue de plusieurs dĂ©cennies : « Pendant quarante ans, qu’on me croie ou pas, nous n’avons pas connu de divergences cruelles et ce qui s’ensuit : formation de tendances, luttes pour l’hĂ©gĂ©monie, ni rivalitĂ©s insanes. »

« Les maoĂŻstes, c’est nous, c’est nous seuls »

Natacha Michel rĂ©sume ainsi les principes fondamentaux qui prĂ©sident Ă  la fondation de l’UCF :

  1. Avoir confiance dans les masses, avoir confiance dans les luttes.
  2. Organiser la gauche ouvriĂšre Ă  partir des situations d’usine. C’est dans les situations de masse que la politique crĂ©e ses catĂ©gories.
  3. Si parti il doit y avoir, alors il faut que cette question soit discutée au sein des masses (ce dernier terme canoniquement chinois).
  4. Rompre avec l’idĂ©e d’une avant-garde autoproclamĂ©e : crĂ©er une organisation dont les dirigeants sont des chefs, c’est-Ă -dire des chefs de masse en situation ouvriĂšre (je prĂ©cise que chef Ă©tait le nom courant de ceux qui prenaient des initiatives, s’en sentaient responsables – rien Ă  voir avec despotes ou adjudants).

La mĂ©thode de l’enquĂȘte, vĂ©ritable « clef thĂ©orique du maoĂŻsme français[14] », dĂ©jĂ  mise en avant par l’UJ, est au centre du projet politique de l’UCFML. Comme le disait Mao lui-mĂȘme : « Tous ceux qui font un travail pratique doivent mener des enquĂȘtes Ă  la base. Pour ceux qui ne comprennent que la thĂ©orie sans rien connaĂźtre de la situation rĂ©elle, il est encore plus nĂ©cessaire de procĂ©der Ă  de telles enquĂȘtes, sous peine de ne pouvoir lier la thĂ©orie et la pratique[15]. » Le travail politique prend ainsi la forme d’un va-et-vient permanent : il s’agit d’abord de recueillir les idĂ©es qui circulent au sein du peuple, puis de les concentrer sous une forme synthĂ©tique aprĂšs Ă©tude, et enfin de les transmettre Ă  nouveau aux masses qui pourront les assimiler et les traduire en action. « Partir des masses pour retourner aux masses » comme le rĂ©sume Mao[16]. Seule une telle ligne de masse permet d’éviter le double Ă©cueil de l’aventurisme, soit le fait de mener une politique purement centrĂ©e sur l’idĂ©ologie du parti, coupĂ©e du peuple, sans fondement rĂ©el, et du suivisme, qui consiste Ă  nier dans les faits la fonction directrice de l’organisation, le travail de systĂ©matisation militante et d’adopter sans mĂ©diation les idĂ©es du prolĂ©tariat dans leur spontanĂ©itĂ© brute. Double Ă©cueil que Badiou, dans un texte de jeunesse[17], nomme « l’hyperbolchevisme de l’avant-garde intellectuelle » d’une part, et « l’infrabolchevisme de la spontanĂ©itĂ© des masses » d’autre part.

On comprend donc que l’enquĂȘte ne relĂšve ni du recensement ni de la sociologie, mais bien d’une « interlocution militante avec ce que les gens pensent, une enquĂȘte organisatrice sur leurs formes de conscience[18] ». Pour autant que « sans la liaison de masse, le parti est nul[19] », l’enquĂȘte dĂ©signe le processus rĂ©el de l’organisation politique dont la tĂąche est de produire, dans le sillage de Mai, une nouvelle figure immanente et Ă©galitaire du rapport entre Ă©tudiants et ouvriers, militants intellectuels et masses populaires.

DĂšs les dĂ©buts de l’UCFML, l’intervention sur le terrain des usines tente de favoriser la structuration d’une force prolĂ©tarienne indĂ©pendante des syndicats. Alors que le PCF et la CGT sont devenus des « agents de la dictature d’usine », n’hĂ©sitant pas Ă  organiser la « chasse aux gauchistes » et Ă  dĂ©noncer nommĂ©ment les ouvriers maoĂŻstes, comme Ă  Renault-Billancourt[20], dans un rĂŽle de plus en plus assumĂ© d’auxiliaire de la rĂ©pression, il s’agit pour l’UCF d’approfondir « la contradiction qui oppose le mouvement de masse Ă  ses soi-disant organisations lĂ©gitimes[21] » – contradiction ayant Ă©clatĂ© au grand jour en 1968 – et d’Ɠuvrer au renforcement d’une capacitĂ© politique ouvriĂšre autonome. Si le PCMLF reste sur une ligne d’entrisme au sein de la CGT, l’UCF assume donc une ligne de confrontation directe avec les syndicats qui, comme l’écrit Natacha Michel, ne sont que « la face Ă©tatique du mouvement ouvrier ».

Une attention particuliĂšre est portĂ©e en octobre 1970 Ă  la grĂšve des ouvriers de l’usine Chausson-Reims qui, « en se sĂ©parant des syndicats, crĂ©ent l’une des premiĂšres organisations autonomes de masse », offrant un exemple concret d’alternative organisationnelle au syndicalisme. Des enquĂȘtes sont Ă©galement menĂ©es Ă  CitroĂ«n, Chausson (Gennevilliers), Penarroya (Lyon), ou encore Berliet (VĂ©nissieux), « toutes usines oĂč surgissait un dĂ©sir d’autonomie Ă  l’égard des syndicats dont la seule prĂ©occupation Ă©tait la nĂ©gociation avec le patronat en faveur de leurs intĂ©rĂȘts propres ».

En France comme en Italie[22], l’autonomie devient le mot d’ordre d’une nouvelle sĂ©quence qui voit la classe ouvriĂšre lutter pour conquĂ©rir son indĂ©pendance politique : « À cette Ă©poque, c’est l’autonomie ouvriĂšre qui nous intĂ©resse et que nous promouvons. Le terme autonomie est dans toutes les bouches et dans la nĂŽtre, c’est notre antienne : parvenir Ă  constituer un camp du peuple sous direction ouvriĂšre. Ce camp du peuple c’est le militantisme dans les quartiers, sur le front de la jeunesse, les usines. »

Puisque le syndicalisme est envisagĂ© comme le « bras organisĂ© de la nouvelle bourgeoisie dans la classe ouvriĂšre[23] » (Ă  une Ă©poque oĂč la CGT demeure fortement liĂ©e au PCF), les maoĂŻstes voient dans « l’irruption sur la scĂšne politique d’ensemble de l’anti-syndicalisme ouvrier » un front essentiel de la lutte contre le rĂ©visionnisme moderne : « La lutte entre les deux voies, entre marxisme-lĂ©ninisme et rĂ©visionnisme, passe nĂ©cessairement par cette question, et ce pour toute la pĂ©riode ouverte par Mai 68[24]. »

L’enquĂȘte sur le front des usines aboutit Ă  la crĂ©ation de noyaux communistes ouvriers, comme pilier du dispositif organisationnel de l’UCF et stabilisation d’une forme de structuration extra-syndicale : « Le noyau apparaĂźt comme ce qui est nĂ©cessaire Ă  la solution des problĂšmes posĂ©s aujourd’hui quand on veut, contre les syndicats, organiser la politique rĂ©volutionnaire[25]. » Les noyaux sont par consĂ©quent, aux yeux des militants de l’UCF, le point le plus avancĂ© de l’avant-garde ouvriĂšre, Ă  qui il revient de faire vivre la question du parti au sein de la classe, et dont l’unification idĂ©ologique se dĂ©ploie Ă  travers la mise en place des « écoles ouvriĂšres ».

En 1975, alors que l’organisation se ramifie et atteint peu Ă  peu sa forme complĂšte, sont lancĂ©s le ComitĂ©s Populaires Anti-Capitalistes (CPAC). Si les noyaux ouvriers s’édifient au regard de la contradiction capital/travail, les CPAC s’édifient quant Ă  eux au regard de la contradiction peuple/État. LĂ  oĂč les noyaux interviennent sur le terrain de l’usine, les CPAC interviennent sur celui du quartier.

Les CPAC se dĂ©veloppent notamment autour du mot d’ordre de l’unitĂ© français-immigrĂ©s, qui devient un ressort majeur de la politique de l’UCF. Le contexte, Ă  la fin des annĂ©es 1970, est celui d’une offensive raciste du gouvernement qui se traduit par des lois scĂ©lĂ©rates visant les prolĂ©taires d’origine Ă©trangĂšre, par la multiplication des rafles, la gestion nĂ©o-coloniale et rĂ©pressive des quartiers populaires, ainsi que par de nombreux attentats meurtriers menĂ©s par l’extrĂȘme-droite. Les maoĂŻstes mettent Ă©galement en accusation la complicitĂ© d’un PCF chauvin et xĂ©nophobe, dont le « glissement vers une forme antipopulaire rĂ©active » devient manifeste :

« En fait, tous deux, État et PCF, tentent d’accrĂ©diter l’idĂ©e que ce sont les jeunes immigrĂ©s qui sont responsables des difficultĂ©s de vie dans les citĂ©s et les immeubles populaires. Ils cherchent ainsi Ă  organiser autour d’eux, chacun Ă  leur maniĂšre, un vĂ©ritable camp rĂ©actionnaire de « bons français », Ă  la mentalitĂ© de « petits blancs »[26]. »

Face Ă  cela, l’UCFML affirme qu’en France « c’est autour de l’idĂ©e de la classe politique unifiant les nationalitĂ©s de la classe ouvriĂšre (le prolĂ©tariat international de France), autour d’une idĂ©e du peuple organisant sans les dĂ©truire les communautĂ©s diffĂ©rentes, que le parti communiste de type nouveau peut s’édifier, dans un cadre national qui exclut et combat antagoniquement l’impĂ©rialisme, le chauvinisme et le racisme. »

Ce travail d’unification du « prolĂ©tariat international de France » trouve Ă  se dĂ©ployer avec le lancement de la grĂšve contre la Sonacotra qui va devenir un « rĂ©fĂ©rent majeur » de l’UCF[27]. La Sonacotra, SociĂ©tĂ© nationale de construction de logements pour les travailleurs, gĂšre 275 foyers pour ouvriers immigrĂ©s rĂ©partis sur toute la France, hĂ©bergeant plus de 73 000 personnes. CrĂ©Ă©e en 1956 durant la guerre d’AlgĂ©rie pour loger les travailleurs algĂ©riens, elle reste structurĂ©e par son origine coloniale : d’instrument de contrĂŽle des AlgĂ©riens (et d’endiguement du FLN), la Sonacotra est devenue un instrument de contrĂŽle des immigrĂ©s dans leur ensemble et reflĂšte la situation de sĂ©grĂ©gation dont sont victimes les prolĂ©taires Ă©trangers en France. Au sein du systĂšme des foyers-prisons, les gĂ©rants sont d’ailleurs souvent d’anciens colons ou sous-officiers de l’armĂ©e coloniale, cherchant contre les rĂ©sidents une revanche de leur dĂ©faite historique en Indochine et en AlgĂ©rie.

QualifiĂ©e de « fondatrice », la grĂšve des loyers est un « mouvement exemplaire de l’histoire des luttes des immigrĂ©s en France, qui rĂ©ussit Ă  mobiliser pendant plusieurs annĂ©es des milliers de travailleurs reprĂ©sentant vingt-cinq nationalitĂ©s[28] ». Elle demeure le seul exemple de lutte de grande ampleur et d’une telle durĂ©e conduite dans le secteur du logement. Les maoĂŻstes ont jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif dans son dĂ©clenchement : en effet ce sont deux militantes, GeneviĂšve Petauton et CĂ©cile Winter qui, dans le cadre de la constitution de la « rĂ©gion nord » de l’UCF, commencent en 1974 Ă  intervenir au sein du foyer des GrĂ©sillons Ă  Gennevilliers et dont le travail quotidien[29] aboutit Ă  la formation d’une assemblĂ©e de lutte et Ă  la rĂ©daction d’un document de revendication qui servira de base, quelques temps plus tard, Ă  la plateforme du ComitĂ© de Coordination des foyers Sonacotra. C’est depuis cet Ă©picentre que le mouvement s’étend, l’annĂ©e suivante, aux autres foyers de la rĂ©gion parisienne, par l’intermĂ©diaire notamment d’Ahmed Charchari, ancien du FLN qui avait Ă©tĂ© jetĂ© dans la Seine le 17 octobre 1961 et qui, venu assister aux assemblĂ©es des GrĂ©sillons, dissĂ©mine la grĂšve au foyer Romain Rolland de Saint-Denis et ailleurs, avec l’aide des militants de l’UCF. La grande force du mouvement aura Ă©tĂ©, face Ă  la mĂ©fiance des syndicats, de se doter d’un outil organisationnel autonome (le ComitĂ© de Coordination), fruit de ce travail d’élargissement et de structuration favorisĂ© par les maoĂŻstes. Lorsqu’en fĂ©vrier 1976 se tient un grand meeting des grĂ©vistes de la Sonacotra Ă  la MutualitĂ©, l’UCFML est la seule organisation politique nationale admise Ă  prendre la parole. Comme le raconte CĂ©cile Winter : « Ce jour-lĂ , la grande salle de la MutualitĂ© Ă©tait pleine Ă  craquer. Dans toute cette salle on n’était que trois « blancs » : Adrienne [GeneviĂšve Petauton] Ă  la tribune, Alain [Badiou] et moi dans la salle. Ce fut le lancement du grand mouvement des foyers Sonacotra. »

Dans le sillage de la lutte des foyers et en rĂ©action aux dĂ©crets StolĂ©ru contre l’immigration familiale, l’UCF soutient ensuite la formation des Permanences Anti-Expulsion (PAE) en 1977, dont la politique se dĂ©veloppe, lĂ  encore, sur deux fronts : « contre l’État raciste et les fascistes et contre le PCF ». Les PAE sont par exemple Ă  l’initiative de la marche du 1er juillet 1979 en appui Ă  la rĂ©sistance des expulsĂ©s, qui dĂ©file de Saint­Denis au campement de Garges. Parmi les mots d’ordre de la sĂ©quence : « StolĂ©ru raciste ! PCF raciste ! UnitĂ© français­immigrĂ©s vaincra ! »

Et lorsque le 17 octobre 1981, avec un meeting commĂ©moratif Ă  la MutualitĂ©, l’UCF co-organise avec l’OCML-VP la premiĂšre initiative publique concernant le massacre du 17 octobre 1961, la gĂ©nĂ©alogie coloniale de la gauche française est de nouveau pointĂ©e du doigt :

« Revenir sur le bilan en France de la guerre d’AlgĂ©rie, sur cette sombre Ă©poque pour le peuple et la classe ouvriĂšre est d’une importance renouvelĂ©e par l’actualitĂ©. Mitterrand fut ministre de l’IntĂ©rieur de l’État colonial français au dĂ©but de la guerre de libĂ©ration nationale du peuple algĂ©rien, les socialistes français venus au pouvoir en 1956 furent ceux qui accentuĂšrent la guerre coloniale. L’État impĂ©rialiste de la Ve RĂ©publique (dirigĂ© dĂ©sormais par le PS) fut celui qui massacra des centaines d’AlgĂ©riens en France pour empĂȘcher (ou limiter) l’indĂ©pendance algĂ©rienne, mais aussi pour nourrir le consensus impĂ©rialiste interne, fait de chauvinisme et de racisme. Le PCF enfin pratiqua dĂšs cette Ă©poque la collusion complĂšte avec le colonialisme et le racisme, faisant ainsi l’apprentissage de sa constitution progressive en nouvelle bourgeoisie[30]. »

Durant ces annĂ©es, l’UCF est Ă©galement active sur le terrain internationaliste, sous l’hypothĂšse que « dans un champ gĂ©nĂ©ral dominĂ© par la rivalitĂ© des superpuissances et les prĂ©paratifs de guerre, l’affairement des impĂ©rialismes secondaires pour conserver leurs positions branlantes dans la crise, et la fin du vieux systĂšme colonial, la question des nations, de l’identitĂ© nationale des peuples, est une donnĂ©e dĂ©cisive de la subjectivitĂ© politique de masse[31]. »

Les militants maoĂŻstes mĂšnent en particulier une enquĂȘte sur la rĂ©volution des ƒillets et la chute du rĂ©gime fasciste au Portugal, dont dĂ©coule en 1975 la formation des ComitĂ©s Portugal Rouge Ouvrier et Paysan Vaincra. L’UCF, souvent seule sur ces questions, se mobilise aussi et surtout contre l’impĂ©rialisme français : elle organise par exemple, en 1978, la premiĂšre (et unique) manifestation Ă  Paris contre l’intervention française au Sahara Occidental. Elle est Ă©galement Ă  l’initiative de la mobilisation contre l’intervention française au ZaĂŻre (assaut d’un rĂ©giment de lĂ©gionnaires sur KolwĂ©zi en mai 1978).

En 1979, au moment de l’invasion vietnamienne du Cambodge (appuyĂ©e par l’URSS et, en France, par le PCF), l’UCF apporte son soutien Ă  la rĂ©sistance des Khmers Rouges qui « mĂšnent la premiĂšre guerre de libĂ©ration nationale contre l’envahisseur social-impĂ©rialiste, aprĂšs avoir dĂ©fait la super-puissance amĂ©ricaine. » L’UCF impulse ainsi la crĂ©ation des ComitĂ©s KampuchĂ©a Vaincra, en soutien Ă  « la guerre populaire de rĂ©sistance du peuple du KampuchĂ©a », perçue comme un exemple d’indĂ©pendance nationale anti-hĂ©gĂ©monique dans le contexte de rivalitĂ© entre les deux superpuissances. Comme dans le cas des CPROPV, il s’agit d’organiser aussi bien la diffusion d’informations que le soutien matĂ©riel direct[32].

ParallĂšlement, l’UCF investit aussi le terrain culturel, qui va revĂȘtir une importance non nĂ©gligeable au cours de la deuxiĂšme moitiĂ© des annĂ©es 1970. Car comme l’énonçait dĂ©jĂ  la brochure fondatrice[33] : « Un des grands enseignements de la tempĂȘte rĂ©volutionnaire de Mai est que la lutte des classes ne se limite pas Ă  l’usine. L’oppression capitaliste touche tous les domaines de la vie sociale. [
] Le front de la culture et de l’art est Ă©galement d’une grande importance. L’expĂ©rience historique de la Grande RĂ©volution Culturelle ProlĂ©tarienne nous apprend que, dans certaines circonstances, il peut mĂȘme devenir un front dĂ©cisif de la lutte des classes. »

C’est ainsi qu’en 1974 naĂźt le Groupe Foudre d’intervention marxiste-lĂ©niniste dans l’art et la culture, suite au film Portier de nuit de Liliana Cavani – « premiĂšre tentative contemporaine de rĂ©vision de l’extermination des juifs d’Europe » – avec l’idĂ©e, comme l’explique Natacha Michel, d’aller « dĂ©battre dans les cinĂ©mas oĂč passe le film sur le sens de cette prĂ©sentation des camps ».

Les militants du Groupe Foudre mĂšnent des actions de boycott et de sabotage dans les cinĂ©mas et salles de spectacle, ainsi qu’à l’universitĂ©. Le film de Jean Yanne, Les Chinois Ă  Paris, est par exemple pris pour cible, avec interruption des sĂ©ances et jets de peinture sur les Ă©crans, de mĂȘme que le film de John Wayne, Les BĂ©rets verts, pour son apologie de l’intervention amĂ©ricaine au Vietnam. Maria-Antonietta Macciocchi devient l’une des bĂȘtes noires du Groupe Foudre et voit ses cours Ă  l’UniversitĂ© de Vincennes rĂ©guliĂšrement perturbĂ©s par des militants de l’UCFML qui dĂ©noncent son sĂ©minaire consacrĂ© Ă  l’histoire du fascisme au cours duquel sont projetĂ©s plusieurs films mussoliniens ainsi que Fascista de Nico Naldini.

« Du film de Jean Yanne jusqu’à Portier de nuit en passant par Lacombe Lucien [
] se dessine une mĂȘme entreprise : donner droit de citĂ© dans l’opinion Ă  une rĂ©habilitation du fascisme. Ceci de façon prĂ©tendument nouvelle, inĂ©dite : il ne s’agit pas de vanter les mĂ©rites d’un État fort, d’une race pure, mais, plus insidieusement, de faire le lit de ces idĂ©es, de constituer l’accoutumance Ă  les tenir pour acceptables[34]. »

Ces diffĂ©rentes structures militantes (noyaux d’usine, CPAC, Groupe Foudre, PAE, comitĂ©s anti-impĂ©rialistes) forment la rĂ©alitĂ© d’une politique dont l’UCF est le processus, et dont la tĂąche est d’assurer l’articulation dialectique. « L’UCFML fait ainsi exister sa ligne politique, sa ligne de Parti, dans le ralliement subjectif Ă  ce qui n’est ni tout Ă  fait elle-mĂȘme, ni non plus entiĂšrement autre chose[35]. » D’oĂč un constant va-et-vient entre l’autonomie relative des organisations du pĂŽle maoĂŻste et le renforcement de l’identitĂ© de l’UCF proprement dite.

D’un point de vue militaire enfin, si l’UCF ne s’est jamais dotĂ©e, contrairement Ă  la GP, d’une branche armĂ©e clandestine, elle avait Ă  sa disposition, notamment durant les annĂ©es 1970, un service d’ordre capable d’organiser des manifestations violentes. Alain Badiou raconte ainsi, dans un entretien publiĂ© sur acta.zone : « J’étais responsable de la commission militaire Ă  l’UCFML, j’ai fait des textes entiers sur la question du fait qu’il fallait toujours ĂȘtre en Ă©tat d’infliger aux flics une double frappe et pas une seule, donc j’ai fait des lignes Ă©chelonnĂ©es de lanceurs de cocktails Molotov, je connais trĂšs bien tout ça[36]. »

Outre les manifestations de rue, des actions symboliques sont Ă©galement montĂ©es, en particulier au cours de la premiĂšre moitiĂ© des annĂ©es 1970, dans un style spectaculaire caractĂ©ristique de l’agitation gauchiste post-68 : citons par exemple l’occupation des locaux de l’éducation surveillĂ©e en janvier 1970 avec sĂ©questration de l’un de ses directeurs et saccage des locaux (action Ă  l’issue de laquelle Alain Badiou, parmi d’autres, est interpellĂ©, puis condamnĂ© Ă  13 mois de prison avec sursis). L’UCF est d’ailleurs officiellement interdite le 27 mai 1970 pour « atteinte Ă  la sĂ»retĂ© de l’État ».

Au sein du paysage maoĂŻste français, l’UCF revendique la « lutte sur deux fronts », contre la Gauche prolĂ©tarienne d’une part, contre le PCMLF d’autre part. La GP est durement critiquĂ©e pour sa « fĂ©tichisation de la rĂ©volte », ses tendances putschistes, son aventurisme et son prĂ©supposĂ© erronĂ© selon lequel l’action spectaculaire serait par elle-mĂȘme vectrice de subjectivation pour les masses. Comme l’explique Natacha Michel, cet « imminentisme » de la GP se fonde en particulier sur une analyse exagĂ©rĂ©ment optimiste de la situation française, perçue comme au bord de la guerre civile (« lĂ  oĂč il y avait un chaton, ils dĂ©crivaient un tigre du Bengale[37] »), et qu’il aurait donc suffi de « forcer » pour prĂ©cipiter une crise rĂ©volutionnaire, dans une sorte de « mĂ©galomanie impatiente quant au cours de l’histoire ». N’étaient-ce pas Serge July et Alain Geismar qui, dans Vers la guerre civile (Ă©crit au retour de leur voyage Ă  Cuba en aoĂ»t 1968), croyaient pouvoir prĂ©dire que « l’horizon 70 ou 72 de la France, c’est la rĂ©volution » ? La dĂ©sillusion n’en a Ă©tĂ© que plus violente, et la volte-face rapide, une fois Ă©vanouie la conviction que le pouvoir Ă©tait Ă  portĂ©e de main.

L’UCF se percevait donc comme un courant « centriste », Ă  la fois contre l’ultra-gauchisme « quasi anarchiste » de la GP, mais aussi, sur sa « droite », contre l’interprĂ©tation conservatrice et dogmatique du maoĂŻsme qui Ă©tait celle du PCMLF, « nostalgique de la grande Ă©poque thorĂ©zienne » et du vieux PCF stalinien. Comme le rĂ©sume Badiou : « Nous, de l’UCFML, je dirais qu’on a Ă©tĂ© une organisation de centre-gauche, comme du reste l’a toujours prĂ©conisĂ© Mao, qui disait de lui-mĂȘme qu’il Ă©tait « centriste ». »

La querelle avec le PCMLF rĂ©side Ă©galement en ceci que si l’UCFML revendiquait fiĂšrement son maoĂŻsme, elle a toujours refusĂ© d’ĂȘtre considĂ©rĂ©e un groupe « pro-chinois ». Cette distinction, oĂč l’on aurait tort de ne voir qu’une subtilitĂ© groupusculaire sans importance, recoupait au contraire un enjeu vĂ©ritable, fondĂ© sur la division entre ceux qui d’une part dĂ©terminaient leur politique Ă  partir d’un alignement pur et simple sur les positions de l’État chinois (cherchant Ă  nouer avec ses reprĂ©sentants des relations officielles) et ceux qui d’autre part interprĂ©taient le maoĂŻsme d’abord comme une rĂ©fĂ©rence, non Ă  l’État chinois, mais Ă  la lutte des classes en Chine, aux leçons universelles de la GRCP : « À la diffĂ©rence de certains groupes, nous ne devons absolument rien Ă  l’État chinois et nous n’avons jamais eu aucun contact avec lui. La Chine n’a jamais Ă©tĂ© pour nous un modĂšle Ă  suivre. Ce qui fonde notre jugement est enracinĂ© dans notre propre expĂ©rience. Notre propre expĂ©rience, c’est­à­dire l’application crĂ©atrice du marxisme­lĂ©ninisme­maoĂŻsme aux conditions concrĂštes de la rĂ©volution en France[38]. »

Enfin la critique des courants trotskistes avait pour enjeu la question de l’autonomie du camp populaire face Ă  une « sociĂ©tĂ© impĂ©rialiste » dont le syndicalisme et l’électoralisme Ă©taient considĂ©rĂ©s comme les organisateurs internes du consensus : « Nous Ă©tions contre les syndicats traditionnels et contre le mĂ©canisme Ă©lectoral. Ni noyautage des bureaucraties « ouvriĂšres » ni participation aux Ă©lections : cela nous diffĂ©renciait radicalement des trotskistes[39]. »

Ainsi, dĂšs la prĂ©sidentielle de 1974, l’UCF fait campagne pour l’abstention, renvoyant dos Ă  dos les bourgeois anciens (Giscard) et nouveaux (Marchais) : « Nous sommes dans un monde oĂč l’autonomie du prolĂ©tariat se joue contre deux bourgeoisies, l’ancienne et la nouvelle[40] ». Dans une brochure[41] datĂ©e de 1978, l’UCF dĂ©veloppe sa position, partant du principe que « le parti rĂ©volutionnaire, Ă  la diffĂ©rence de tous les autres partis, ne se dĂ©finit pas Ă  partir de l’État », et considĂ©rant donc que « se mĂȘler de l’intĂ©rieur aux Ă©lections, prĂ©senter des candidats, c’est soutenir le systĂšme politique bourgeois ». En effet, l’UCF envisage le parlementarisme comme un outil de lĂ©gitimation de la sociĂ©tĂ© impĂ©rialiste, face auquel il n’est pas possible de se contenter d’une ligne d’internalitĂ© oppositionnelle (un pied dedans, un pied dehors). Dans une rĂ©fĂ©rence transparente aux organisations trotskistes, la brochure s’attache enfin Ă  dĂ©construire la pertinence d’un usage tactique de la procĂ©dure Ă©lectorale : « Tous les pseudo-rĂ©volutionnaires qui se prĂ©sentent aux Ă©lections mettent en avant l’argument selon quoi la campagne Ă©lectorale est une tribune pour les idĂ©es rĂ©volutionnaires. Nous n’y croyons pas beaucoup aujourd’hui. Faut-il compter sur l’État bourgeois et sa politique pour faire connaĂźtre les idĂ©es rĂ©volutionnaires et construire la politique du peuple ? La tĂ©lĂ©vision, c’est peut-ĂȘtre une bonne publicitĂ© pour les marques de savonnettes, le succĂšs de la lutte de classes ne dĂ©pend pas d’elle. Pour nous, ce n’est pas la tĂ©lĂ©vision qui fait l’histoire, mais, comme nous disons, ce sont les masses qui font l’histoire. »

« Dis-moi ce que tu penses de la révolution culturelle, je te dirai si tu es un révolutionnaire marxiste-léniniste »

Outre Mai-68, l’autre point de rĂ©fĂ©rence majeur de l’UCFML est, depuis sa fondation, la rĂ©volution culturelle chinoise. Les militants maoĂŻstes voient dans la GRCP « la plus grande expĂ©rience rĂ©volutionnaire de notre temps », dont la portĂ©e est universelle : « Elle est pour la deuxiĂšme moitiĂ© du XXe siĂšcle, ce qu’a Ă©tĂ© la Commune de Paris pour la fin du XIXe, ce qu’a Ă©tĂ© Octobre 17 pour le dĂ©but de notre siĂšcle[42]. »

Comme le dit Natacha Michel, la GRCP est fondamentalement interprĂ©tĂ©e « comme exemple de la nĂ©cessitĂ© d’une deuxiĂšme rĂ©volution dans la rĂ©volution (contre le Parti-État) ». Quelle est cette « rĂ©volution dans la rĂ©volution » ? Elle tire d’abord sa source du constat suivant : il n’y a pas de garantie du communisme par l’État socialiste. La conquĂȘte du pouvoir, si elle est une Ă©tape nĂ©cessaire, ne rĂ©sout aucunement Ă  elle seule la question stratĂ©gique du communisme. De fait, quelques annĂ©es aprĂšs la victoire de la rĂ©volution, en Chine comme en URSS, la bourgeoisie s’est reconstituĂ©e, au sein mĂȘme de partis communistes qui se sont rĂ©vĂ©lĂ©s ĂȘtre de vĂ©ritables nids Ă  rats de la bourgeoisie bureaucratique. PlutĂŽt que de dĂ©pĂ©rir, l’appareil d’État s’est renforcĂ© dans des proportions monstrueuses. Ni le changement de pouvoir politique ni l’abolition de la propriĂ©tĂ© privĂ©e ne garantissent donc l’advenue de la sociĂ©tĂ© nouvelle. La GRCP « montrait Ă  l’évidence que la prise du pouvoir ne suffisait pas Ă  rĂ©aliser l’égalitĂ© entre les gens et mĂȘme pouvait l’empĂȘcher. Que la lutte de classe continuait sous ce qui s’appelait la dictature du prolĂ©tariat, que le Parti communiste dirigeant ne reprĂ©sentait pas nĂ©cessairement la voie rĂ©volutionnaire et prolĂ©tarienne et qu’il y fallait une seconde rĂ©volution pendant le cours mĂȘme du socialisme. » Car le socialisme, en tant que phase transitoire, n’a que deux issues : ou bien le dĂ©pĂ©rissement progressif de l’État, ou bien la restauration progressive du capitalisme. C’est pour enrayer la seconde tendance, dĂ©jĂ  largement Ă  l’Ɠuvre en Union SoviĂ©tique, que Mao dĂ©clenche, Ă  partir de 1966, la GRCP.

La rĂ©volution culturelle constitue donc un phĂ©nomĂšne unique et sans prĂ©cĂ©dent dans la sĂ©quence des États socialistes : un soulĂšvement populaire Ă  Ă©chelle de masse, prenant des formes insurrectionnelles, dĂ©clenchĂ©, soutenu et encouragĂ© par la fraction maoĂŻste du PCC, et dirigĂ© contre le Parti-État bureaucratisĂ©. « La RC est lancĂ©e au nom de l’antinomie flagrante entre le Parti-État, qui conserve les positions acquises, et la politique, en tant qu’elle est stratĂ©giquement orientĂ©e vers le communisme, lequel exige la mobilisation des larges masses[43]. »

Si la Commune Ă©tait la « forme enfin trouvĂ©e » de la dictature du prolĂ©tariat et prouvait la nĂ©cessitĂ©, non d’une simple occupation, mais d’une destruction effective de l’ancienne machine d’État, la GRCP est la forme enfin trouvĂ©e de la continuation de la lutte des classes sous le socialisme et de la dĂ©nonciation de la bourgeoisie rĂ©visionniste au sein du Parti-État.

Dans la dialectique Ă  trois termes entre État, Parti et masses, lĂ  oĂč la voie stalinienne se signalait par la fusion totale des deux premiers termes et la forclusion du troisiĂšme, la RC vise Ă  dĂ©faire la fusion du Parti et de l’État en rĂ©tablissant une immanence de l’organisation politique au mouvement de masse. D’oĂč le rapport problĂ©matisĂ©, dĂšs les dĂ©buts de l’UCF, Ă  la figure de Staline – « Staline qui disons-le n’est pas notre idole » comme le prĂ©cise avec humour Natacha Michel – contrairement Ă  son assomption dĂ©complexĂ©e par le PCMLF. Sylvain Lazarus Ă©claire cette problĂ©matisation du stalinisme dĂ©jĂ  amorcĂ©e par les maoĂŻstes chinois et mise en actes par la GRCP : « La critique de Staline n’est devenue explicite qu’avec la RĂ©volution culturelle. Elle dĂ©nonçait une politique qui avait abandonnĂ© la lutte des classes et confondu les contradictions au sein du peuple et les contradictions antagoniques. »

Telle est la leçon de la tempĂȘte rĂ©volutionnaire qui secoue la Chine depuis 1966 : pour que ce soit la politique qui commande l’État, et non le contraire, pour que le dĂ©pĂ©rissement de l’État et la rĂ©solution des grandes contradictions (entre travail manuel et travail intellectuel, entre villes et campagnes, agriculture et industrie, civils et militaires, etc.), bref pour que l’avancĂ©e gĂ©nĂ©rale vers le communisme soit remise Ă  l’ordre du jour, le parti ne peut plus concentrer en lui-mĂȘme la totalitĂ© du processus – « sans mouvement communiste, pas de communisme ». Comme l’énonce la DĂ©cision en 16 points d’aoĂ»t 1966 : « Les masses ne peuvent que se libĂ©rer par elles-mĂȘmes, et l’on ne peut en aucune façon agir Ă  leur place. Il faut avoir confiance dans les masses, s’appuyer sur elles et respecter leur esprit d’initiative. Il faut rejeter la crainte et ne pas avoir peur des troubles[44]. »

Un point particuliĂšrement important de la GRCP concerne en effet l’existence et le dĂ©veloppement d’organisations populaires indĂ©pendantes en capacitĂ© d’exercer une surveillance rĂ©elle et permanente sur les dĂ©cisions de l’État (dans le sillage des intuitions du dernier LĂ©nine et son idĂ©e d’inspection ouvriĂšre, contre la bureaucratie soviĂ©tique naissante). « MĂȘlez-vous des affaires de l’État ! » dira Mao devant les gardes rouges. Or « les masses n’ont d’autre maniĂšre de se mĂȘler sĂ©rieusement des affaires de l’État que de le pousser, brutalement ou organiquement, dans le sens de sa dilution[45] ». C’est pour cela que la GRCP, d’avoir actualisĂ©, par le truchement de la mobilisation des larges masses, la question du dĂ©pĂ©rissement de l’État et de la rĂ©alisation des objectifs stratĂ©giques du communisme dans les conditions d’un État socialiste post-rĂ©volutionnaire, « mĂ©rite d’ĂȘtre nommĂ©e la premiĂšre rĂ©volution communiste de l’histoire[46] ».

 

« Le parti est mort, vive le parti ! »

Il importe de s’arrĂȘter plus en dĂ©tails sur le rapport tendu de l’UCF au lĂ©ninisme, Ă  la lumiĂšre notamment des leçons de la rĂ©volution culturelle. Il y a d’abord, jusque dans la fin des annĂ©es 1970, la revendication du lĂ©ninisme comme contrepoids idĂ©ologique aux illusions spontanĂ©istes et mouvementistes du gauchisme post-soixante-huitard. « Nous savons que, sans parti politique puissant, centralisĂ©, rassemblant l’avant-garde ouvriĂšre ainsi que les meilleurs rĂ©volutionnaires marxistes du peuple, il n’y a qu’échec, impuissance, massacre. [
] Notre organisation s’adresse Ă  tous ceux, nombreux en France, qui veulent la rĂ©volution mais ne veulent pas le Parti. Nous leur disons : vous n’ĂȘtes pas sĂ©rieux. Vous n’avez pas de conscience historique. Vous cultivez la dĂ©faite. [
] Croyez-vous qu’avec seulement vos rassemblements, votre nombre, vos protestations, vos dĂ©filĂ©s, vos dissidences, vous ferez, vous, votre politique et votre victoire ? Non, jamais, en aucun cas. [
] Hors du lĂ©ninisme, il n’y a que la protestation vaincue[47]. »

LĂ©ninisme, ici, se confond avec le motif du parti comme condition d’un au-delĂ  de la rĂ©volte, comme concentration de forces qui seule permet aux mouvements de se doter d’un horizon de victoire : « Sans cet outil, on peut lutter, ici et lĂ , et mĂȘme partout comme en 1968. Mais on ne casse pas les reins aux bourgeois[48]. »

Cependant, il y a aussi, dans un mĂ»rissement continu tout au long de la dĂ©cennie, et malgrĂ© la permanence d’une rhĂ©torique d’apparence orthodoxe, la formulation progressive d’un bilan critique du lĂ©ninisme fondĂ© sur la conviction que le maoĂŻsme est non seulement une nouvelle Ă©tape du marxisme mais son Ă©tape post-lĂ©niniste : « Bien que notre vocabulaire emprunte beaucoup Ă  LĂ©nine, au travers des usines, des foyers, des occupations, des meetings, etc., entre 1970 et 1981 quelque chose comme le lĂ©ninisme est destinĂ© Ă  ĂȘtre clĂŽturĂ© et on passe au post-lĂ©ninisme. »

Ce mĂ»rissement s’enracine, lĂ  encore, dans une interprĂ©tation approfondie de la rĂ©volution culturelle qui, comme le formulera plus tard Alain Badiou, « a expĂ©rimentĂ©, pour tous les rĂ©volutionnaires du monde, les limites du lĂ©ninisme[49] ».

En effet, « le lĂ©ninisme, qui a victorieusement rĂ©solu les problĂšmes de pouvoir (classes antagoniques et État) lĂ©guĂ©s par le XIXĂšme siĂšcle, n’est plus suffisant pour penser la politique de l’époque de la transition, de l’époque qui doit embrasser la question du communisme en mĂȘme temps que la question de la rĂ©volution[50]. » Ou encore : « le parti lĂ©niniste est incommensurable aux tĂąches de la transition au communisme, quoiqu’il soit appropriĂ© Ă  celles de l’insurrection victorieuse[51]. »

Car la logique lĂ©niniste, comme l’explique Lazarus dans ses « Notes de travail sur le post-lĂ©ninisme »[52], est essentiellement une logique politico-Ă©tatique, polarisĂ©e par les questions de l’État et du pouvoir : « le parti est l’instrument de classe pour prendre le pouvoir d’État par la rĂ©volution ». Mais le communisme, en tant qu’objectif stratĂ©gique, est absent de cette logique dont les dĂ©terminations (la question de l’État et celle du pouvoir) sont en dĂ©finitives des dĂ©terminations tactiques. En ce sens, comme le montre du reste l’expĂ©rience historique, « le lĂ©ninisme nous laisse orphelins d’une doctrine de la politique aprĂšs la prise du pouvoir[53] ».

Le maoĂŻsme ouvre donc Ă  la nĂ©cessitĂ© d’une rupture. La rĂ©volution culturelle, qui avait « pour objectif de voir Ă©merger une nouvelle forme de parti ayant pour spĂ©cification principale la lutte rĂ©volutionnaire ouvriĂšre et populaire, et non plus l’État simplement[54] », bute elle-mĂȘme en fin de compte sur la reconstruction inĂ©luctable du Parti-État, faisant signe vers une nouvelle forme d’organisation de la politique sans toutefois en livrer les contours positifs. Car « il y a un relatif silence de la GRCP et de Mao sur ce que serait le profil du parti de la nouvelle Ă©tape. Mao et la GRCP ouvrent Ă  la pĂ©riode du post-lĂ©ninisme en ouvrant des pistes sur la question des masses, sur le prolĂ©tariat, mais pas sur la politique prolĂ©tarienne, sur la politique du parti[55]. »

C’est de ce point que part le projet politique de l’UCF Ă  travers le mot d’ordre de la construction d’un parti de type nouveau. Il est intĂ©ressant de noter que l’UCF insiste souvent sur le fait qu’elle-mĂȘme ne prĂ©tend pas avoir fondĂ© le parti, et qu’une telle prĂ©tention serait d’ailleurs totalement prĂ©maturĂ©e dans les conditions concrĂštes de la France des annĂ©es 1970 (« le vrai Parti communiste prolĂ©taire n’existe pas encore aujourd’hui[56] »). D’oĂč que son nom exact soit : « Groupe pour la fondation de l’Union des communistes de France marxiste­lĂ©niniste ». Et l’UCF n’a pas de mots assez durs contre ceux qui, Ă  l’instar du PCMLF, prĂ©tendent justement avoir fondĂ© le parti, ĂȘtre ce parti mĂȘme – par quoi ils ne font qu’en caricaturer les formes anciennes.

Le projet politique de l’UCF, affinĂ© par la maturation d’un bilan critique du lĂ©ninisme, consiste donc moins Ă  singer l’hĂ©ritage de la TroisiĂšme internationale qu’à expĂ©rimenter -comme nous l’avons vu avec l’exemple des noyaux ouvriers et des comitĂ©s populaires – de nouvelles formes de discipline collective, dans le sillage des enseignements de la GRCP et de ceux de la lutte des classes en France. Comme l’explique Badiou, « mĂȘme dans les figures d’organisation telles que moi j’ai pu les concevoir, en tant que mao, ce n’était pas du tout une rĂ©pĂ©tition du parti lĂ©niniste ou de figures de ce genre-lĂ . C’était en rĂ©alitĂ© beaucoup plus proche d’une discipline qui consistait Ă  se tenir au plus prĂšs de ce que le mouvement de masse pouvait devenir ou pouvait ĂȘtre. »

Or comment spĂ©cifier affirmativement le parti de type nouveau ? Au-delĂ  de son versant critique dont nous venons de parler, par quoi se signale la positivitĂ© du post-lĂ©ninisme, dans des conditions oĂč s’ébauche sa construction organisationnelle ?

Pour dĂ©passer la limitation politico-Ă©tatique du paradigme lĂ©niniste, pour que le parti « possĂšde en lui la capacitĂ© de se battre contre ce qui peut lui permettre de dĂ©gĂ©nĂ©rer[57] » il faut que la question stratĂ©gique du communisme soit dans une intĂ©rioritĂ© permanente au parti. Le parti, dit Lazarus, c’est, non pas seulement la rĂ©volution (catĂ©gorie de la prise du pouvoir d’État), mais la rĂ©volution plus le communisme. Il s’agit donc de caractĂ©riser l’époque post-lĂ©niniste du marxisme « comme nĂ©cessitĂ©, pour le parti, d’ĂȘtre effectivement rĂ©volutionnaire ET communiste ».

C’est lĂ  que rĂ©side l’exigence du post-lĂ©ninisme. Mais que veut dire que le communisme soit dans une intĂ©rioritĂ© au parti ? « Tenir un bout du communisme, Ă©crit Lazarus, c’est faire entrer, dans les questions posĂ©es, la vie des gens. » Car si la logique politico-Ă©tatique est insuffisante pour apprĂ©hender la capacitĂ© des masses, c’est que leur l’existence politique ne se laisse pas rĂ©duire au seul maniement de l’antagonisme. La conscience elle-mĂȘme n’est pas qu’un simple reflet de l’antagonisme, elle est une pensĂ©e. Or « la thĂ©matique de la pensĂ©e a une base matĂ©rielle : les gens pensent. L’ancien parti avait une forte tendance Ă  croire que les gens ne pensent pas. L’ancien, c’est de rĂ©duire la pratique de type parti Ă  certaines situations tactiques. Le pouvoir, c’est tactique. La rĂ©volution elle-mĂȘme, c’est de la tactique, au regard de l’État. La stratĂ©gie, c’est le communisme. Si le parti est enfermĂ© dans la tactique rĂ©volutionnaire, il voit les masses comme des forces, mais jamais comme des processus de pensĂ©e. Il ne peut assurer une identitĂ© prolĂ©tarienne, qui est : la rĂ©volution plus le communisme. Affirmer que les gens pensent implique une positivitĂ© fondamentale : la confiance dans les masses. Ce point garantit le travail de masse prolongĂ©[58]. »

Dans le post-lĂ©ninisme, le communisme n’est plus seulement un but ou un objectif mais un attribut de la capacitĂ© politique prolĂ©taire, pour autant que celle-ci excĂšde sa dimension strictement antagonique : « l’unitĂ© auto-organisĂ©e du peuple a une valeur affirmative intrinsĂšque, de portĂ©e stratĂ©gique, et n’est pas seulement l’instrument obligĂ© de la victoire[59] ».

« Notre activité militante fut de chercher à connaßtre ce que les gens pensaient et de changer ce possible en réel »

C’est donc dans un contexte de recomposition thĂ©orique et politique que se joue, au milieu des annĂ©es 1980, la transition entre l’UCF et l’Organisation politique. « L’OP, post-classiste et post-lĂ©niniste, beaucoup plus novatrice et inspirĂ©e des thĂšses de Lazarus », comme le soutient Natacha Michel, acte la pĂ©remption – la saturation – du paradigme marxiste-lĂ©niniste et, Ă  l’époque oĂč la Chine se convertit au marchĂ© mondial, oĂč le Vietnam se transforme en puissance expansionniste, la fin de toute rĂ©fĂ©rence Ă©tatique : « Aujourd’hui, le socialisme n’a plus de patrie, le marxisme n’a plus de rĂ©fĂ©rence en terme d’État socialiste[60]. »

Mais si le terme « organisation » remplace celui de « parti », il convient de remarquer que le dispositif militant structurĂ© autour des Noyaux et des CPAC, issu de l’UCF, est maintenu tel quel jusque dans les annĂ©es 1990. Il semble donc que le passage de l’une Ă  l’autre organisation ait en rĂ©alitĂ© principalement eu pour fonction de combler le dĂ©calage rendu intenable entre une identitĂ© organisationnelle quasiment inchangĂ©e depuis 1969 et un cheminement thĂ©orique et pratique qui ne lui correspondait plus, ayant intĂ©grĂ© depuis un moment le bilan critique du lĂ©ninisme traditionnel. Comme l’énonce le document de dissolution de l’UCF, datĂ© de juin 1984 : « Nous savons tous et depuis des annĂ©es que le sigle UCFML ne convient plus Ă  la politique que nous faisons et que nous exposons[61] ».

Dans ce milieu des annĂ©es 1980 le contexte est par ailleurs marquĂ©, outre la conversion rapide de Mitterrand au libĂ©ralisme, par l’occultation progressive dans le discours officiel du mot « ouvrier » au profit du mot « immigré ». ParticuliĂšrement symptomale apparaĂźt Ă  cet Ă©gard la grĂšve des ouvriers de l’usine Talbot de Poissy qui, en 1983, font face des licenciements massifs, consĂ©quence directe de la politique de restructuration industrielle mise en Ɠuvre par le nouveau pouvoir « socialiste ». Alors que plus de la moitiĂ© des effectifs ouvriers est d’origine Ă©trangĂšre, l’encadrement de l’usine fait rĂ©gner la terreur, qu’il s’agisse du choix dĂ©libĂ©rĂ© par l’entreprise de petits chefs fascistes ou de la prĂ©sence du « syndicat maison » briseur de grĂšves CSL. AcculĂ© par une rĂ©volte ouvriĂšre qui touche plusieurs autres usines automobiles depuis 1982, le premier ministre Pierre Mauroy dĂ©clare : « Les principales difficultĂ©s sont posĂ©es par des travailleurs immigrĂ©s [
] agitĂ©s par des groupes religieux et politiques qui se dĂ©terminent en fonction de critĂšres ayant peu Ă  voir avec les rĂ©alitĂ©s sociales françaises. »

En dĂ©cembre 1983 les ouvriers de Talbot, OS immigrĂ©s en tĂȘte, se rĂ©voltent contre le plan de licenciements et occupent un atelier. La CGT qualifie l’occupation d’aventuriste – elle qui dĂ©jĂ  considĂ©rait la prĂ©sence d’ouvriers immigrĂ©s au sein de l’usine comme un « hĂ©ritage de la droite ». Tandis que la CFDT en appelle aux CRS pour Ă©vacuer l’usine, les grĂ©vistes sont attaquĂ©s par les bandes de la CSL aux cris de : « Les bougnoules au four ! »

Bien que dĂ©faite en janvier 1984, la grĂšve de Talbot, « l’une des premiĂšres grĂšves multinationales »[62], comme l’écrit Natacha Michel, fait office de rĂ©vĂ©lateur. S’y articulent la construction idĂ©ologique (Ă  travers nombre de dĂ©clarations nettement racistes et islamophobes) d’un « problĂšme immigré », par le gouvernement lui-mĂȘme, et la montĂ©e en puissance dans le pays d’une extrĂȘme-droite de filiation pĂ©tainiste qui, lors des Ă©lections europĂ©ennes de juin 1984, fait quasiment jeu Ă©gal avec le PCF.

« La vĂ©ritĂ©, c’est que le rapport qui s’est Ă©tabli dans la circonstance Talbot entre l’action d’extrĂȘme-droite et le redĂ©ploiement de la politique de gauche Ă  l’égard des ouvriers immigrĂ©s n’était pas un rapport d’opposition frontale, mais un rapport de torsion communicante. Torsion qui fait qu’une fondamentale identitĂ© circule entre des Ă©noncĂ©s situĂ©s en des points formellement disjoints ou contraires. [
] Car l’extrĂȘme-droite est Ă©videmment parlementairement crĂ©dible de ce que son discours cesse d’ĂȘtre perçu comme extrĂ©miste, ou a-typique, dĂšs lors que ce discours, quoique mĂ©connu, circule si l’on peut dire de part en part[63]. »

AprĂšs la grĂšve, la figure de l’immigrĂ© comme extĂ©rioritĂ© interne (et ennemi de l’intĂ©rieur) se trouve entĂ©rinĂ©e par la politique dite de « retour au pays » encouragĂ©e par le gouvernement PS.

Natacha Michel et ses camarades y trouvent confirmation de ce que « les ouvriers immigrĂ©s sont au cƓur du procĂšs actuel de la subjectivitĂ© politique, et l’unitĂ© politique français-immigrĂ©s en acte son point crucial de subjectivation[64] ». De fait, une grande partie de l’action de l’OP, outre les usines[65], sera de contribuer Ă  initier et Ă  organiser le mouvement des sans-papiers. L’OP est prĂ©sente en 1996 lors de l’occupation de l’église Saint-Bernard et s’investit dans la bataille pour la rĂ©gularisation de 235 familles « qui viennent de toute la rĂ©gion parisienne, avec une forte prĂ©sence de familles maliennes ».

Autour du mot d’ordre « des papiers pour les ouvriers sans-papiers », l’OP impulse ensuite un saut qualitatif organisationnel qui se traduit par la fondation en 1997 d’un mouvement durable : les Collectifs des ouvriers sans papiers des foyers. Face aux rafles et aux expulsions, face aux lois scĂ©lĂ©rates du gouvernement Jospin et au « lepĂ©nisme gĂ©nĂ©ralisé », « les collectifs vont devenir des Ă©coles de dĂ©fense face Ă  la police, dans les centres de rĂ©tention, devant les tribunaux ». Comme le synthĂ©tise Natacha Michel :

« C’était notre credo : ĂȘtre parmi les gens des banlieues, des quartiers pauvres, des foyers, les Ă©couter, leur poser des questions, comprendre ce Ă  quoi ils aspirent, comment atteindre les objectifs qu’ils se donnent, crĂ©er une forme d’organisation qui leur soit propre et sur laquelle ils aient entiĂšrement la main, sans attache Ă  d’autres qu’eux-mĂȘmes et ceux qu’ils rallient, sans rĂ©fĂ©rence Ă  quelque parti que ce soit, telle est notre ambition. Leur proposer donc une forme d’organisation libre, Ă  leur mesure et Ă  leur force, mĂȘme si cette derniĂšre, leur force, ils nous doivent de la dĂ©couvrir et nous en savent grĂ©. »

L’OP est prĂ©sente « dans pratiquement tous les foyers de la rĂ©gion parisienne » et y anime des rĂ©unions de plusieurs centaines de personnes. Au contact des sans-papiers se dĂ©veloppe une nouvelle conception du travail militant qui rompt avec le schĂ©ma traditionnel de distinction entre organisation dirigeante et organisation de masse, comme avec celle du « comitĂ© de soutien », au profit d’une politique en partage oĂč chacun parle en son nom. Celle-ci se matĂ©rialise par la formation du Rassemblement des collectifs des ouvriers sans-papiers des foyers et de l’Organisation politique.

Sous l’hypothĂšse que « le possible survient lorsque les gens tranchent sur les mots problĂ©matiques au travers de leur propres investigations », l’OP engage en particulier une bataille autour du mot « immigré » et son caractĂšre « rĂ©actionnaire, Ă©tatique, excluant, racialiste », qui depuis le dĂ©but des annĂ©es 1980 apparaĂźt comme le revers de l’absentement du mot « ouvrier ». Or « ouvrier disait ce que ces gens Ă©taient ». D’oĂč les mots d’ordre : « Le pays, c’est ceux qui y vivent », « Clandestins non ! Ouvriers oui ! », ou encore « On est ici, on est d’ici ». Il s’agit donc de restituer, contre son occultation Ă©tatique, le mot « ouvrier » dans des modalitĂ©s nouvelles, par les moyens d’une politique en mesure de rendre cette restitution effective. « Nous disons « ouvrier » en un autre sens. C’est le nom des gens qui doivent ĂȘtre comptĂ©s en politique parce qu’ils sont lĂ , et que, avec d’autres, ils font le pays. C’est le nom de ceux qu’on persĂ©cute et dont, tout en les persĂ©cutant, on dĂ©nie l’existence. C’est ce qui vient Ă  la place du trĂšs rĂ©actionnaire et consensuel « immigré », pour dire que les gens dont on parle sont ici, et ont en eux la force d’ĂȘtre ici, d’ĂȘtre de ce pays, de sa politique[66]. »

Cette sĂ©quence devient pour l’OP emblĂ©matique d’une politique en intĂ©rioritĂ©, du point des gens et Ă  distance de l’État. Le terme « gens », catĂ©gorie ouverte, signale d’ailleurs l’abandon du paradigme classiste dĂ©sormais jugĂ© subjectivement inopĂ©rant : « Les gens, ou indistinct certain, selon la formule de Lazarus : il est sĂ»r qu’ils existent et on ne prĂ©suppose pas ce qu’ils sont, ou pensent. Ce point de vue Ă©tait donc une conception qui prenait ses distances avec une doctrine en termes de classe. Et cela imposait, comme mĂ©thode princeps, l’enquĂȘte et l’écoute. »

Il s’agit Ă©galement de penser une politique qui ne soit plus, comme dans le lĂ©ninisme ancien, polarisĂ©e par l’État – Ă  la lumiĂšre lĂ  encore de l’expĂ©rience historique : « Si l’on se refuse Ă  interprĂ©ter le devenir des rĂ©volutions en termes d’essais et erreurs, on voit pourtant qu’une politique rĂ©volutionnaire ayant l’État pour objet et pour objectif entre dans une impasse. » Car « l’échec du socialisme n’est pas simplement l’échec de son programme, disparition des classes et dĂ©pĂ©rissement de l’État, c’est l’échec d’une centration gĂ©nĂ©rale de la politique sur l’État[67]. »

LĂ  oĂč, chez LĂ©nine, le parti Ă©tait sous condition de la conscience antagonique (en tant que conscience d’objet), penser la politique en intĂ©rioritĂ© et en subjectivitĂ© suppose de « partir de processus qui se constituent Ă  partir de leur propre dynamique et non simplement par le travail de l’antagonisme ». Ou encore : « Dans le mode en intĂ©rioritĂ©, dire que la pensĂ©e des gens est en subjectivitĂ© indique qu’elle porte sur les gens eux-mĂȘmes, ce qu’ils veulent, ce qu’ils font, et non sur les structures (classes, formes d’État, nature de l’économie) qu’on peut dire objectives ».

Par contraste, une politique est dite en extĂ©rioritĂ© lorsque le point de subjectivation rĂ©side dans l’État, et non dans la pensĂ©e des acteurs eux-mĂȘmes. Alors, l’État devient le lieu unique de la politique, qui se confond avec le parlementarisme[68].

Comme le rĂ©sume un texte-manifeste de l’OP datant du dĂ©but des annĂ©es 2000 : « Il y a toujours plusieurs politiques. Mais en dĂ©finitive, il y en a de deux sortes. Il y a les politiques qui se font Ă  partir de l’État, Ă  partir du pouvoir gouvernemental. Et il y a les politiques qui se font, dans des situations rĂ©elles, Ă  partir de la capacitĂ© des gens, de ce qu’ils pensent, et de ce qu’ils sont prĂȘts Ă  faire avec ce qu’ils pensent[69]. »

Les enjeux d’une querelle

L’aventure de l’OP prend officiellement fin en 2007. Le livre de Natacha Michel, dont cette date constitue la clĂŽture narrative, permet de mieux cerner les enjeux de la dissolution et notamment du dĂ©saccord conclusif entre Lazarus et Badiou, en faisant figurer in extenso « l’acte de divorce » de ce dernier. Si l’on connaissait le jugement critique de Badiou quant Ă  la « limitation particulariste » vers laquelle aurait glissĂ© l’OP au fil du temps[70], ne se concentrant plus que sur la seule question des sans-papiers au dĂ©triment d’une nĂ©cessaire polymorphie du dispositif organisationnel, la lettre que reproduit Natacha Michel Ă©claire une querelle plus profonde.

Badiou qualifie en effet la voie suivie par Lazarus de « liquidatrice » et dĂ©nonce ce qu’il perçoit comme une rĂ©vision de leur histoire commune : « Ce qui m’a ralliĂ© Ă  vous [au moment de la fondation de l’UCF] a Ă©tĂ©, de façon tout Ă  fait claire, le bilan novateur que vous tiriez aprĂšs votre voyage en Italie de l’entreprise de l’UCI, dont la thĂ©matique fondamentale Ă©tait celle de la nature de classe de l’amour du peuple, la promotion explicite du communisme comme subjectivitĂ© politique (en rĂ©fĂ©rence Ă  la GRCP), la critique maoĂŻste du rĂ©visionnisme, ainsi que la crĂ©ation du Parti au feu des mouvements prolĂ©tariens. Je comprends bien que tout cela relĂšve dĂ©sormais pour vous de la saturation et soit complĂštement obsolĂšte, mais cela ne permet pas d’oublier que c’était ce qui nous animait et nous unifiait Ă  l’époque. Et si dans la longue sĂ©quence qui a suivi nous avons largement modifiĂ© notre rĂ©fĂ©rentiel, il n’a jamais Ă©tĂ© dit, oĂč que ce soit, que nous nous situions aprĂšs le marxisme, encore moins aprĂšs le maoĂŻsme, encore moins aprĂšs le communisme ! »

Il est intĂ©ressant de noter que pour Badiou, le dĂ©saccord avec Lazarus « pointait son nez dĂšs la fin des annĂ©es quatre-vingt », celui-ci ayant Ă©tĂ© compensĂ© par l’unitĂ© organisationnelle qui Ă©tait la leur jusque dans les annĂ©es 2000. Peut-on alors identifier sur quoi se joue exactement la « liquidation » mise en cause ? Nous disions plus haut que la formulation du post-lĂ©ninisme (qui n’a jamais Ă©tĂ©, soit dit en passant, un anti-lĂ©ninisme, et tendait Ă  son dĂ©passement davantage qu’à sa nĂ©gation) supposait une intĂ©rioritĂ© au parti de la question stratĂ©gique du communisme, au-delĂ  de celle, tactique, de la rĂ©volution : « le parti c’est la rĂ©volution + le communisme ». Or il est devenu de plus en plus Ă©vident que Lazarus, ayant dĂ©clarĂ© l’abandon de la question du parti, puis l’obsolescence de la catĂ©gorie de rĂ©volution, a fini, poussant la logique de la saturation jusqu’à ses ultimes consĂ©quences, par renoncer Ă  l’idĂ©e de communisme elle-mĂȘme. « C’est le communisme comme catĂ©gorie politique qui est venu Ă  faillir et avec lui l’essence du marxisme », comme il l’énonce dans un texte rĂ©cent[71]. De son propre Ă©noncĂ© post-lĂ©niniste, il ne reste, pour ainsi dire, plus rien – ni le parti, ni la rĂ©volution, ni mĂȘme, finalement, le communisme.

Dans le troisiĂšme numĂ©ro de La cause marxiste (2Ăšme trimestre 1983) on pouvait encore lire, Ă  propos du dĂ©placement opĂ©rĂ© par le post-lĂ©ninisme vis-Ă -vis de la logique politico-Ă©tatique : « Il y a articulation, mais diffĂ©renciation radicale entre les formes de conscience et la question du pouvoir. Ce qui est en jeu dans les formes de conscience, c’est un travail des masses sur elles-mĂȘmes oĂč la question du pouvoir peut ĂȘtre un point de dĂ©part ou un point d’arrivĂ©e, mais ne peut pas ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme l’essence du processus. » Au terme de sa trajectoire intellectuelle, Lazarus, en abandonnant la catĂ©gorie d’antagonisme (plutĂŽt que de la dialectiser avec ce qui, du point de la capacitĂ© des masses et des formes de conscience, l’excĂšde), finit par Ă©vacuer complĂštement la question du pouvoir. Alors que, comme le rappelle Badiou dans un entretien rĂ©cent, supprimer purement et simplement la question du pouvoir revient en dĂ©finitive Ă  s’installer dans une acceptation subjective de l’ordre dominant, et dans la conviction que cet ordre est ici pour durer. Si le rapport Ă  l’État n’est pas, et ne peut plus ĂȘtre, ce qui dĂ©finit la politique, « cependant, stratĂ©giquement, il faut briser l’État, parce qu’il est le gardien universel de la voie capitaliste[72] ». Le rapport de la politique Ă  l’État ne peut donc se rĂ©sumer Ă  un pur rapport de distance, il doit ĂȘtre « un mixte de distance et de nĂ©gativité ». Il s’agirait alors, prolongeant les leçons de la GRCP au lieu d’en dĂ©clarer la pĂ©remption, de penser les conditions d’un pouvoir populaire qui, plutĂŽt que de persĂ©vĂ©rer dans son ĂȘtre, tendrait au contraire, sous l’effet combinĂ© d’organisations de masse indĂ©pendantes et d’un parti qui leur serait immanent, Ă  dĂ©pĂ©rir, comme on l’a vu plus haut.

Il n’est sans doute pas insignifiant de remarquer que Badiou, dans sa « lettre », fait rĂ©fĂ©rence Ă  un texte[73] Ă©crit par Sylvain Lazarus en 1982 au moment oĂč une vingtaine de militants liĂ©s aux Permanences Anti-Expulsions quittent l’UCF, provoquant une douloureuse crise interne. Ce texte, qui qualifie les scissionnistes de « rĂ©visionnistes populistes petit-bourgeois », identifie la lutte des classes, la dictature du prolĂ©tariat et le communisme comme les trois points fondamentaux d’une politique prolĂ©taire. Et selon le Lazarus d’alors, au cƓur de la querelle avec les scissionnistes, il y a justement leur refus de la dictature du prolĂ©tariat, qui est « ce par quoi est dĂ©signĂ©e l’hypothĂšse d’une capacitĂ© de la politique prolĂ©taire au pouvoir politique ». Nul doute que cette rĂ©fĂ©rence ait pour fonction de souligner la distance parcourue, jusqu’à la « liquidation » Ă©voquĂ©e, par Lazarus dans les annĂ©es suivantes.

D’oĂč que pour Badiou, la disjonction finale avec ses anciens camarades soit considĂ©rĂ©e comme un avatar contemporain de sa lutte de longue haleine contre le courant intellectuel issu de la dissolution de la GP (Ă  laquelle, comme il ne manque pas de le rappeler implicitement, Natacha Michel et Sylvain Lazarus ont – briĂšvement – appartenu) : « À mes yeux ce n’est lĂ  qu’une nouvelle Ă©tape, un peu inattendue (ce qui est toujours intĂ©ressant) de l’affrontement avec le rĂ©visionnisme idĂ©ologique et historique initiĂ© par la nouvelle philosophie depuis la fin des annĂ©es soixante-dix et qui finira semble-t-il par engloutir quiconque a flirtĂ©, serait-ce provisoirement, avec la GP. »

Ce dissensus interprĂ©tatif quant Ă  leur propre histoire militante se vĂ©rifie aussi Ă  la maniĂšre dont Natacha Michel, dans son livre, valorise l’expĂ©rience de l’OP au dĂ©triment de celle de l’UCF (qui, pour flamboyante qu’elle fut, semble appartenir Ă  une Ă©tape « arriĂ©rĂ©e » de son parcours politique), lĂ  oĂč Badiou en assume et revendique intĂ©gralement la gĂ©nĂ©alogie. Il soutient mĂȘme, comme lors de son intervention[74] au sĂ©minaire ConsĂ©quences en juin 2017, que le dĂ©fi politique du prĂ©sent consiste Ă  ressaisir, dans des formes nouvelles, l’essence de ce qui faisait le projet maoĂŻste au sortir de la tempĂȘte rĂ©volutionnaire de Mai, à savoir le travail de masse : « Ce qui a Ă©tĂ© fait par les organisations surgies dans ce but aprĂšs Mai 68 peut et doit ĂȘtre refait. Nous devons reconstituer la diagonale politique dont j’ai parlĂ©, qui demeure aujourd’hui une diagonale entre le mouvement de la jeunesse, quelques intellectuels et le prolĂ©tariat nomade. DĂ©jĂ  on s’y emploie, ici ou lĂ . C’est l’unique tĂąche proprement politique de l’heure. »

Et l’on dĂ©fendra volontiers, quant Ă  nous, la thĂšse d’une actualitĂ© de la thĂ©matique du parti de type nouveau Ă  l’heure oĂč s’observe, depuis plusieurs annĂ©es dĂ©jĂ , et y compris en France, une disjonction ruineuse entre la rĂ©pĂ©tition de mouvements de masse vigoureux mais systĂ©matiquement dĂ©faits, et la faiblesse dramatique des organisations existantes, faisant signe vers la nĂ©cessitĂ© de nouvelles formes d’agrĂ©gation collective Ă  la hauteur du dĂ©fi stratĂ©gique de notre temps.

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Photo : Ed Leszczynskl via Unsplash

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Notes

[1] Les nouveaux partisans. Histoire de la Gauche Prolétarienne par des militants de base, Al Dante, 2015, p. 10.

[2] FĂ©lix Guattari, Les annĂ©es d’hiver (1980-1985), Les prairies ordinaires, 2009.

[3] Alain Badiou, Les années rouges, Les prairies ordinaires, 2012.

[4] Alain Badiou, « À propos des annĂ©es rouges » (PrĂ©face), in Les annĂ©es rouges, op.cit., p. 5.

[5] Catherine Hass, « Scripta volant, verba manent », disponible en ligne.

[6] Une partie des numĂ©ros des Cahiers, couvrant la pĂ©riode 1964-1967, est disponible en ligne. On remarque que le numĂ©ro de juillet-octobre 1966, consacrĂ© Ă  « Art, langue : lutte des classes » comporte un texte d’Alain Badiou, « L’autonomie du processus esthĂ©tique », entre autres signatures prestigieuses, comme celles d’Étienne Balibar, Mao TsĂ©-Toung
 ou encore Joseph Staline.

[7] Alain Badiou, Théorie de la contradiction, 1975, disponible en ligne.

[8] Les nouveaux partisans. Histoire de la Gauche Prolétarienne par des militants de base, op.cit., p.29.

[9] Les nouveaux partisans, op.cit., p. 31.

[10] L’existence de VLR fut relativement brĂšve puisque le groupe se dissout en 1971. Les 17 numĂ©ros de son journal, Tout !, sont disponibles en ligne.

[11] Unione dei comunisti italiani (marxisti-leninisti), fondĂ©e en octobre 1968. L’UCI connaĂźt une rapide involution Ă©lectorale puis, de scissions en exclusions, disparaĂźt Ă  la fin des annĂ©es 1970.

[12] Voir A. Badiou, H. Jancovici, D. Menetrey, E. Terray, Contribution au problĂšme de la construction d’un parti marxiste-lĂ©niniste de type nouveau, Maspero, 1969, disponible en ligne.

[13] On pense Ă©galement Ă  ce passage du film de Pierre-AndrĂ© Boutang et Annie Chevallay consacrĂ© Ă  Toni Negri, oĂč ce dernier raconte comment il allait, aux aurores, Ă  la rencontre des ouvriers du Petrolchimico de Porto Marghera, cravate dissimulĂ©e dans sa poche, avant de repartir en direction de Padoue pour y enseigner la « doctrine de l’État » Ă  l’universitĂ©. Glorieuse Ă©poque oĂč les intellectuels – certains du moins – passaient plus de temps aux portes des usines que sur les plateaux de tĂ©lĂ©vision.

[14] La formule est de Serge July. Voir Bruno Bosteels, « Pour le maoïste que je suis » (postface), in Alain Badiou, Les années rouges, op.cit., p. 306.

[15] Mao TsĂ©-Toung, « EnquĂȘtes et recherches », in Citations du prĂ©sident Mao TsĂ©-Toung, Seuil, 1967, p. 138.

[16] Voir Mao TsĂ©-Toung, « À propos des mĂ©thodes de direction » (1943), disponible en ligne.

[17] Alain Badiou, « Brouillon d’un commencement » (1968), in Circonstances 5. L’HypothĂšse communiste, Lignes, 2009, p. 73.

[18] Natacha Michel, « PrĂ©face », in Sylvain Lazarus, L’intelligence de la politique, Al Dante, 2013, p. 17.

[19] Alain Badiou, Théorie du Sujet, Seuil, 1982, p. 198.

[20] Natacha Michel raconte par exemple, dans le chapitre consacrĂ© Ă  l’assassinat de Pierre Overney, comment la CGT a dĂ©noncĂ© en janvier 1972 des ouvriers maoĂŻstes travaillant chez Renault, prĂ©cipitant leur mise Ă  pied.

[21] UCFML, « Édification du Parti et question syndicale » (1975), disponible en ligne.

[22] De l’autre cĂŽtĂ© des Alpes, « l’automne chaud » italien manifeste Ă  Ă©chelle de masse un mĂȘme dĂ©sir d’indĂ©pendance ouvriĂšre vis-Ă -vis des syndicats, qui se traduit par la formation de comitĂ©s de base et d’assemblĂ©es autonomes d’usine. Tout un nouveau maillage d’auto-organisation prolĂ©tarienne qui sera le fer de lance des luttes de la dĂ©cennie suivante. La Cause du peuple se fait l’écho des mobilisations transalpines avec un numĂ©ro spĂ©cial intitulĂ© « Turin 69 : La grĂšve de guĂ©rilla ». Pour un point de vue d’ensemble, voir Azad Mardirossian, Julien Allavena, « Autonomies italiennes », PĂ©riode, disponible en ligne.

[23] Le Marxiste-Léniniste, numéro double : 18/19, Juillet-Août 1977, disponible en ligne.

[24] UCFML, « Édification du Parti et question syndicale » (1975).

[25] « Bilan d’un noyau communiste », in Le Marxiste-LĂ©niniste, n. 24, Janvier-FĂ©vrier 1978, disponible en ligne.

[26] 10 ans de maoïsme. Une histoire, un bilan, une politique, numéro double du Marxiste-Léniniste, printemps 1981. Disponible en ligne.

[27] UCFML, Histoire politique du mouvement des foyers Sonacotra, 1981, disponible en ligne.

[28] Muriel Galano, « Immigration : trente ans de combat par le droit. Une lutte exemplaire », Plein Droit, n. 53-54, mars 2002.

[29] Je me base sur l’interview de CĂ©cile Winter par JoĂ«l Fallet pour la thĂšse rĂ©alisĂ©e par ce dernier sur l’histoire de l’UCFML : « Pour moi, ce long travail au foyer des GrĂ©sillons, ça a Ă©tĂ© l’expĂ©rience et l’épreuve de la puissance de ce qu’est le travail de masse maoĂŻste. Ma confiance s’origine de cette expĂ©rience rĂ©elle. »

[30] Le Marxiste-LĂ©niniste, numĂ©ro 53-54, ÉtĂ© 1981, disponible en ligne.

[31] 10 ans de maoïsme. Une histoire, un bilan, une politique, numéro double du Marxiste-Léniniste, printemps 1981.

[32] Le Marxiste-LĂ©niniste, n. 35, Mars-Avril 1979, disponible en ligne.

[33] La rĂ©volution prolĂ©tarienne en France et comment construire le Parti de l’époque de la pensĂ©e de Mao TsĂ©-Toung, Paris, Maspero, 1970.

[34] Alain Badiou, Le Monde, 25 avril 1974.

[35] 10 ans de maoĂŻsme. Une histoire, un bilan, une politique. Sur la maniĂšre dont cette Ă©volution organisationnelle constitue l’expĂ©rience militante Ă  partir de laquelle s’élabore la thĂ©matique du post-lĂ©ninisme, voir note 60 (infra).

[36] Alain Badiou : « Il faut briser le droit bourgeois », ACTA, 28 mars 2020, disponible en ligne.

[37] Voir l’entretien avec Alain Badiou, in Éric Hazan, Changement de propriĂ©taire : la guerre civile continue, Paris, Editions du Seuil, 2007, pp. 86-99, disponible en ligne. Les citations du paragraphe suivant sont issues du mĂȘme entretien.

[38] 10 ans de maoĂŻsme. Une histoire, un bilan, une politique.

[39] Entretien avec Alain Badiou, in Éric Hazan, Changement de propriĂ©taire : la guerre civile continue, op. cit.

[40] UCFML, « Les tùches des maoïstes », disponible en ligne.

[41] Aujourd’hui, participer aux Ă©lections, c’est soutenir l’impĂ©rialisme, Potemkine, 1978, disponible en ligne. ParticuliĂšrement intĂ©ressant est le passage oĂč l’UCFML critique la façon dont certains groupes d’extrĂȘme-gauche (trotskistes en particulier) font rĂ©fĂ©rence au LĂ©nine des annĂ©es 1910-1920 pour lĂ©gitimer leur participation aux Ă©lections.

[42] UCFML, « La portée universelle de la révolution culturelle », disponible en ligne.

[43] Alain Badiou, « RĂ©surrection d’un paradigme rĂ©volutionnaire » (prĂ©face), in Hongsheng Jiang, La Commune de ShanghaĂŻ, La Fabrique, 2014, p. 17.

[44] Décision du Comité central sur la Grande Révolution Culturelle Prolétarienne, dite « Décision en 16 points », adoptée le 8 août 1966. Disponible en ligne.

[45] UCFML, La situation actuelle sur le front de la philosophie : Contre Deleuze et Guattari (1977), disponible en ligne.

[46] Alain Badiou, Théorie du Sujet, op.cit.

[47] Le Marxiste-Léniniste, numéro double 18/19, Juillet-Août 1977.

[48] Le Marxiste-Léniniste, n. 5, décembre 1974, disponible en ligne.

[49] Alain Badiou, Logiques des mondes, Seuil, 2006, p. 543.

[50] 10 ans de maoĂŻsme. Une histoire, un bilan, une politique.

[51] Alain Badiou, Théorie du Sujet, op. cit., p. 221.

[52] Sylvain Lazarus, « Notes de travail sur le post-lĂ©ninisme », in L’intelligence de la politique, op. cit. Également disponible en ligne sur acta.zone.

[53] Natacha Michel, « PrĂ©face », in Sylvain Lazarus, L’intelligence de la politique, op. cit.

[54] La Cause marxiste, n. 1, 2Úme trimestre 1982.

[55] Sylvain Lazarus, « Notes de travail sur le post-léninisme ».

[56] « La classe ouvriÚre et la question du parti », Le Marxiste-Léniniste, n. 5, Décembre 1974.

[57] Le Marxiste-LĂ©niniste, n. 1, Janvier 1974, disponible en ligne.

[58] Sylvain Lazarus, « Notes de travail sur le post-léninisme ».

[59] « L’U.C.F. : histoire et politique », in La Cause marxiste, n. 3, 2Ăšme trimestre 1983. Disponible en ligne.

[60] « La crise du marxisme et le post-léninisme », in La Cause marxiste, n. 1, 2Úme trimestre 1982. Disponible en ligne.

[61] Que le post-lĂ©ninisme Ă©tait une rĂ©alitĂ© perceptible non seulement dans l’élaboration thĂ©orique de l’UCF depuis au moins la fin des annĂ©es 1970, mais Ă©galement dans sa rĂ©alitĂ© organisationnelle se trouve mis en avant dans ce passage issu du troisiĂšme numĂ©ro de La Cause marxiste : « Quand nous avons dit, dans les annĂ©es 1978, qu’il ne pouvait y avoir de politique rĂ©volutionnaire d’usine et de citĂ© qu’explicitement rĂ©fĂ©rĂ©e Ă  une forme organisationnelle, et que cette forme organisationnelle – toute notre expĂ©rience le montrait – n’était pas l’U.C.F., mais ce que nous appelions des Noyaux et des C.P.A.C, nous avancions lĂ  une proposition d’une nouveautĂ© radicale, rompant avec la tradition organisationnelle dite marxiste-lĂ©niniste. Nous avions lĂ  un Ă©lĂ©ment dĂ©cisif, bien que faiblement rĂ©alisĂ©, du Parti de type nouveau. Le post-lĂ©ninisme a suivi, mais c’est sur la base de cette nouvelle politique organisationnelle qu’il a pu prendre corps et ĂȘtre formulĂ©. » En effet, Ă  partir de la fin des annĂ©es 1970, le ralliement Ă  la politique de parti ne se fait plus directement via l’UCF en tant que telle mais via les noyaux et les CPAC. Le processus de ralliement lui-mĂȘme, ou d’unification, prend une forme nouvelle dans laquelle l’élĂ©ment « programmatique » (normatif) perd sa centralité : « Nous n’apparaissons plus comme principalement dĂ©tenteurs du discours rĂ©volutionnaire objectif, mais comme tĂ©moins actifs et organisĂ©s de la rĂ©alitĂ© actuelle des phĂ©nomĂšnes d’avant-garde, et de leur possible poursuite et extension. »

[62] CĂ©cile Winter, dans son entretien avec JoĂ«l Fallet citĂ© plus haut, considĂšre que « la premiĂšre grande grĂšve portĂ©e par des ouvriers immigrĂ©s » Ă©tait celle de l’usine des CĂąbles de Lyon de Gennevilliers en 1973-1974, qui a d’ailleurs jouĂ© un rĂŽle fondateur pour la « rĂ©gion nord » de l’UCF.

[63] Alain Badiou, Peut-on penser la politique ?, Seuil, 1985, p. 73.

[64] Alain Badiou, Théorie du Sujet, op. cit., p. 278.

[65] Sur les enquĂȘtes aux usines Renault-Billancourt en 1985 et STECO en 1991, voir Sylvain Lazarus, « Anthropologie ouvriĂšre et enquĂȘtes d’usine : Ă©tat des lieux et problĂ©matique », disponible en ligne.

[66] L’Organisation politique, « Parler politique, parler de la politique » (2004), disponible en ligne.

[67] Sylvain Lazarus, « Peut-on penser la politique en intĂ©riorité ? » (1985), in L’intelligence de la politique, op. cit., p. 114. Les citations du paragraphe suivant sont issues du mĂȘme texte.

[68] PrĂ©cisons que si la politique est Ă  distance de l’État, cela ne veut pas dire pour autant qu’elle soit indiffĂ©rente Ă  son endroit, ni qu’elle en ignore la centralitĂ©. La politique, dit Lazarus, doit ĂȘtre « capable de prescrire sur l’État, c’est-Ă -dire de prendre position Ă  son endroit en lui restant externe et radicalement hĂ©tĂ©rogĂšne ».

[69] « Qu’est-ce que l’Organisation politique ? » (2001), disponible en ligne.

[70] Voir Konstantin Popović, « Badiou et la question de l’organisation », PĂ©riode, 28 novembre 2016, disponible en ligne.

[71] Sylvain Lazarus, « Sur une nouvelle politique contemporaine et sur la philosophie de la politique de Louis Althusser lecteur de LĂ©nine », disponible en ligne. On peut rĂ©troactivement dĂ©celer quelques signes annonciateurs de cette dĂ©rive dans le document de transition entre l’UCFML et l’OP citĂ© plus haut, datĂ© de 1984 et rĂ©digĂ© par Lazarus : « Communistes : il n’y a rien Ă  faire aujourd’hui de cette catĂ©gorie entiĂšrement rĂ©fĂ©rĂ©e dans la conscience moyenne au PCF. [
] Communiste est une dĂ©signation politique contemporaine soviĂ©tique ou pro-soviĂ©tique. Lui restituer sa signification idĂ©ologique originelle est une gageure. »

[72] Alain Badiou, Je vous sais si nombreux
, op.cit.

[73] « Les leçons d’une crise », La Cause marxiste, n. 2, 3Ăšme trimestre 1982. Il est intĂ©ressant de noter que ce texte fait le lien entre le rejet de la dictature du prolĂ©tariat par les scissionnistes et leur hostilitĂ© au lĂ©ninisme : « Ils n’aiment pas LĂ©nine et le lĂ©ninisme. On peut mĂȘme dire qu’ils le dĂ©testent. Ils confondent dĂ©libĂ©rĂ©ment lĂ©ninisme et marxisme-lĂ©ninisme ; cela revient historiquement Ă  assimiler LĂ©nine et Staline et Khrouchtchev. [
] Pourquoi cette hostilitĂ© organique, cette rĂ©pulsion avouĂ©e pour le lĂ©ninisme ? Elle est homogĂšne Ă  leur hostilitĂ© Ă  la politique prolĂ©taire et Ă  la dictature du prolĂ©tariat dans la forme oĂč LĂ©nine la formule le premier dans l’histoire, la nĂ©cessitĂ© et le processus : le parti marxiste. »

[74] Le texte de cette intervention a Ă©tĂ© publiĂ© sous une forme lĂ©gĂšrement remaniĂ©e aux Ă©ditions Fayard. Voir Je vous sais si nombreux
, op. cit.

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Source: Contretemps.eu