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Il est vrai que les tenants de cette doctrine ne manquaient pas d’arguments.

D’un côté des tentatives révolutionnaires écrasées dans le sang comme la Commune de Paris ou la Révolution espagnole en 1936, et de l’autre le rapide retour foudroyant au capitalisme et à l’installation d’une dictature, là où la révolution avait semblé pouvoir un temps triompher (URSS, Chine…), pouvaient calmer les ardeurs insurrectionnelles de prolétaires qui, malgré tout, n’avaient pas (et n’ont toujours pas) que leurs chaînes à perdre.

Seulement voilà, pas plus le capitalisme version néolibérale soft que le réformisme proposé dès avant la grande guerre par les socialistes n’ont fait preuve dans la réalité d’une quelconque efficacité pour éradiquer la barbarie capitaliste. Deux guerres mondiales, la moitié de la planète « néocolonisée », partout des prolétaires sucées jusqu’à la moelle pour produire de la plus-value, un monde sans le moindre espace non marchandisé, nous offrant une planète devenue invivable. Quel joli « moins mauvais des mondes possibles » que nous offraient les contre-révolutionnaires !

En avançant dans le XXIe siècle « les révoltes à tonalité insurrectionnelles se multiplient et s’accompagnent de la résurgence d’un mouvement que le pouvoir pensait avoir vaincu : l’anarchisme » observent les auteurs de Pour un anarchisme révolutionnaire (PAR). Mirasol dans Soulèvement précise qu’il y a eu une première vague de soulèvement vers 2010 et qu’une deuxième se poursuit depuis 2018 : « Ce à quoi nous assistons c’est au réveil de notre classe. Des USA au Liban, à, l’Algérie, au Chili, à Hong Kong la vague mondiale qui s’élance est synonyme d’expérimentation, de combats et d’avancées… Des millions de camarades sont engagés partout dans l’assaut contre l’ordre social capitaliste. » Léon de Mattis, quant à lui (Utopie 2021), nous rappelle que pour imaginer le lien entre ces luttes actuelles et la Révolution il ne faut jamais oublier que « les insurrections contemporaines prennent place au sein de la lutte que se livrent les classes entre elles ».

Réaffirmer le caractère déterminant de la lutte des classes et de l’affrontement direct avec tous les Etats pour détruire le capitalisme, c’est renouer avec l’histoire des mouvements révolutionnaires et anarchistes qui en faisaient la « centralité théorique et pratique ». Or, PAR constate à ce propos que si les idées libertaires en général et anarchistes en particulier ont semblé renaître de leurs cendres c’est en partie parce qu’elles se sont vidées de cette centralité en devenant progressivement politiquement correctes et en se diluant dans toutes sortes d’idéologies inclusives à la société telle qu’elle est ; celle, post-soixante-huitarde, « invitant à se loger dans la désertion » ; celle que l’on peut qualifier de postmoderne dans laquelle « la lutte des classes [et l’exploitation] s’efface derrière les dominations conçues en matière d’identités de genres, de races ou de couleurs, de sexualités, d’espèces, d’âges, de choix alimentaires… ». Tout cela alimentant « l’illusion réformiste qui fait la part belle à la fragmentation identitaire du prolétariat ».

C’est par le biais de l’Utopie que De Mattis aborde la même question en critiquant les stratégies de transformation sociale qui veulent se développer dans « les interstices du monde capitaliste » en lieu et place d’une « stratégie de la rupture ». Il ne s’agit surtout pas d’assimiler l’utopie au développement d’un mode de vie alternatif constitués d’« espaces libérées ou de « brèches ». L’utopie n’est pas la somme de quelques pratiques alternatives : « considérée ainsi… c’est une forme pacifiée et détachée de toute lutte ». En effet l’utopie c’est d’abord un instrument de lutte « qui doit redevenir un outil d’émancipation réel » contre l’État pour un communisme qui ne peut pas être autre chose qu’une « pratique communiste qui s’étend.

Mirasol, quant lui, pose la question : « Sommes-nous un mouvement réel ou le simple véhicule d’une réforme de l’État ? » Il répond : « pour vaincre, notre mouvement se doit de quitter les rivages illusoires de la démocratie, sur laquelle se fonde le pouvoir de l’État, dont elle est la religion moderne. »

Si les trois livres défendent un anarchisme/Communisme/Socialisme (ou ce que vous voudrez) révolutionnaire qui vise à la destruction de l’Etat et du Capital, seul PAR avance l’hypothèse d’une nécessité de se libérer de l’« industriel ». Non seulement en réaffirmant que le communisme n’est pas inscrit inéluctablement dans le développement des forces productives mais en soutenant l’idée que l’industrie n’est qu’un système d’exploitation technologique. L’argumentation de Mur par mur ne manque pas de pertinence mais elle mérite quand même d’être interrogée et approfondie lors de futurs débats que ne manqueront pas de susciter ces trois livres.

En effet, se « libérer de l’industriel » ne saurait suggérer un retour au stade des chasseurs-cueilleurs ou à une des variantes du primitivisme mais de s’interroger sur la question de la relation entre technique, technologie, mode de production industriel et développement du capitalisme. Une question qui a été évacué et contournée par l’ensemble des composantes du mouvement dit ouvrier depuis 150 ans qui se basaient sur un credo selon lequel les techniques seraient neutres et que tout dépendrait de la manière dont elles sont utilisées et mise en œuvre dans telle ou telle technologie, pour telle ou telle fin.

Or ce discours ne peut plus raisonnablement être tenu. Les techniques sont loin d’être neutres et certaines d’entre elles ne peuvent guère être utilisées dans d’autres directions qu’elles l’ont été. Certaines d’entre elles ? Toutes ? les technologies afférentes ? L’ensemble de la production et du monde industriel ? Il me semble que trancher de manière précise sur ces questions serait contradictoire au refus de se référer à des schémas d’utopies prédéterminées en dehors des mouvements que les trois ouvrages affirment.

En tous les cas la question doit être posée, et non de manière formelle, à tous les moments d’un processus de destruction du mode de production capitaliste, de la Révolution. Et si elle doit être tranchée ce ne devra pas être par des spécialistes ou une quelconque avant-garde éclairée

Dans les années 1980 nous affirmions que le danger nucléaire était tout autant « sanitaire » que social. Que cette technologie ne pouvait QUE produire du contrôle étatique, policier et militaire. Qu’elle ne pouvait en aucun cas être contrôlé par la base et que sa fonction première était de produire toujours plus d’électricité donc de profits.

Et d’ailleurs, comme le dit Mirasol : mon livre « contient plus de questions qu’il n’en résout ». Les autres auteurs ne doivent sans doute pas dire autre chose car ils insistent tous pour critiquer vertement les programmes et les propositions clés en main, comme le font les partis politiques, et pour affirmer c’est le mouvement lui-même qui devra trouver des solutions qui ne seront pas les même d’un moment ou d’un lieu aux autres mais qui seront toujours un affrontement direct avec l’Etat, non pour la prise de pouvoir d’une classe mais pour la destruction des classes et des genres. Un mouvement qui devra rompre avec le fantasme de la période transitoire chère aux léninistes car le passage au communisme (fut-il libertaire) doit s’opérer conjointement à une critique/destruction du mode de production capitaliste (et industriel ?) sous peine d’une reproduction de la domination et de l’exploitation.

Trois livres à lire pour celles et ceux que l’idée de révolution titille et pour qui la lutte des classes n’est pas un vain mot. Il nous faudra y revenir et le plus collectivement possible.

JPD




Source: Oclibertaire.lautre.net