Janvier 11, 2021
Par Lundi matin
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A la Réunion, l’esclavage a été aboli le 20 décembre 1848. L’abolition est célébrée chaque année sur toute l’île, mais les deux siècles d’histoire esclavagiste qui ont peuplé l’île et écrit son histoire sont restés tabous jusqu’aux années 70. Aujourd’hui, le travail de mémoire est encore loin d’être abouti.

« Un trauma aussi fort que l’esclavage laisse des séquelles dans l’inconscient collectif », énonce gravement le guide Nicolas Bruniquet pour introduire sa visite du musée Villèle, ancienne exploitation coloniale. Le 20 décembre 1848, 62 000 des 100 000 habitants de la Réunion sont devenus libres après deux siècles d’esclavage qui ont peuplé l’île et forgé son histoire. Une histoire dont la mémoire est encore aujourd’hui trouble et taboue, malgré les festivités organisées chaque année, sous le nom de « Fête de la liberté » ou encore Fètkaf en créole. Cette année, la fête sera probablement moins au rendez-vous, Covid oblige. Le travail de commémoration n’est pas pour autant à l’arrêt.

Un seul musée est en partie consacré à l’histoire de l’esclavage. Il se situe sur l’habitation Villèle, le plus prospère domaine colonial de l’île au XVIIIe siècle. Dès dimanche, une exposition d’archives inédites y sera présentée. Il y a moins de 200 ans, vivaient ici en moyenne 400 esclaves. « L’abolition a été décrétée par Sarda Garriga, commissaire général de la République. Mais les esclaves libérés devaient absolument travailler, sinon, c’était un délit de vagabondage : direction la prison. Ne voulant pas retourner chez les maîtres qui les exploitaient depuis toujours, ils ont fui dans les montagnes. Sans ressources, nombre d’entre eux sont morts. Deux tiers des esclaves affranchis n’ont laissé aucune descendance », égraine Nicolas Bruniquet en traversant la maison des colons où se font face sur les murs portraits des maîtres et menottes des esclaves.

Le musée Villèle, ancienne habitation coloniale devenue musée historique accueille à partir du 20 décembre une exposition sur l‘esclavage. Crédits : Isma Le Dantec

« Je me souviens de 20 décembre clandestins et militants » 

Le tiers d’esclave qui a laissé une descendance, les anciens colons devenus propriétaires terriens, et les vagues d’immigration de travailleurs indiens puis chinois composent la population créole actuelle de l’île. Quel récit construit-on de son ascendance dans la Réunion actuelle dont on vante le cosmopolitisme pacifié ? Jusqu’aux années 80, aucune mémoire officielle n’était permise. « Je me souviens de 20 décembre clandestins et militants. C’est l’histoire d’une lutte pour la liberté, une histoire qui n’était pas dans les manuels scolaires », se remémore la politologue Françoise Vergès, replongeant dans la Réunion des années 60 où elle a grandi. 

Les temps ont changé. Aujourd’hui dans les dédales du musée Villèle, une classe de CM1 découvre, ébahie, les reliques d’une époque pas si lointaine. « Je viens de leur montrer les perles de traite, une monnaie qui servait à la vente d’esclaves. On est aussi passés devant le fusil Mussard, plusieurs ont eu les larmes aux yeux quand je leur ai expliqué qu’il servait à la traque des fuyards », témoigne Dominique Dindar-Euphrasie, responsable du service éducatif et culturel au musée Villèle. Les enfants d’aujourd’hui découvrent l’histoire de leurs ancêtres, le 20 décembre deviendra probablement dans leur imaginaire plus qu’un simple jour férié parmi d’autres.

Un travail de mémoire encore jeune

Pour autant, l’initiative du musée Villèle est loin de faire consensus. « C’est une maison coloniale, quand on entre dedans, c’est par la porte qu’empruntait le maître. Nous viendrait-il a l’idée d’installer un musée dans un palais qu’occupaient les nazis ? », déplore Françoise Vergès. Et en effet, difficile de nier que la Réunion manque de lieu commémoratif dédié aux esclaves et à leur histoire. Longtemps brimée, la mémoire de l’esclavage émerge réellement dans les années 80, par le travail de chercheurs et d’historiens. « D’un point de vue politique, cette mémoire a été pacifiée par les institutions, dépossédée de sa teneur militante. On peut parler des dimensions ethno-culturelles, mais pas du racisme et de l’inégalité qui persistent comme vestiges de la période coloniale », regrette Françoise Verges. Ces dernières années, du fait d’un contexte international de questionnements anti-racistes, aussi depuis que l’esclavage a été reconnu comme crime contre l’humanité, les lignes bougent, un peu. 

Pour le 20 décembre dernier, Laurent Hoarau avait déjà commencé son travail de cartographie portant alors sur les lieux de l‘île où se sont réfugiés les esclaves fuyards. Crédits : Isma Le Dantec

« Il y a encore des séquelles de cette période là, les Kaf (ndlr : descendants d’esclaves) sont toujours les plus précaires. Mais grâce à la reconnaissance du statut de victime, on a pu redonner du sens aux fiertés individuelles dans les quartiers, voir chez les jeunes une résistance qui s’inscrit dans celle de leurs ancêtres. », remarque Laurent Hoarau, un historien local. Son ambition : faire de la ville un musée. « On n’a pas de musée de l’esclavage, mais l’histoire est dans nos rues ». À Saint-Denis, chef-lieu du département, il a pu retrouver des cartes d’époque et situer les camps d’esclaves qui y étaient installés. « Depuis, on a rasé les quartiers pour y mettre des logements sociaux, mais les ruelles et chemins sont toujours là. On peut retrouver les délimitations des camps, le squelette de Saint-Denis n’a pas changé depuis le XVIIIe siècle. » Sur les lieux d’un ancien camp, se trouve aujourd’hui l’agglomérat de logements sociaux le plus dense de l’île, le quartier du Chaudron. Laurent Hoarau prévoit, en collaboration avec la mairie, d’y dessiner des marquages aux sols, d’organiser des ateliers avec les habitants du quartier. « On a écrit plein de livres, c’est plaisant intellectuellement, mais l’enjeu est dans le passage de connaissances. C’est par le matériel, en ancrant l’histoire dans les rues qu’on peut restituer cette histoire à ceux à qui elle appartient », avance l’historien. Il se propose de rebrousser le chemin emprunté par les manuels scolaires : partir du particulier, du matériel, pour transmettre la grande Histoire.

S’approprier les récits de lutte pour la liberté

C’est aussi la démarche de Gora Patel, à l’origine de la mini-série « Nwar » diffusée cette semaine sur la chaîne publique dont il est directeur, Réunion la 1re, midi et soir après le journal télévisé. « A l’heure où le monde déboulonne ses statues d’esclavagistes, agissons à notre échelle. Il y a eu des esclaves qui ont fait La Réunion, dont la mémoire se perd. Créons une série, un épisode sur chacun d’entre eux. Ce sera notre manière, à nous, de leur ériger une statue. », explique-t-il. Cette mini-série a cela d’inédit qu’elle personnifie l’histoire de l’esclavage au travers d’individus qui ont existé : dans chaque épisode se mêlent archives, poèmes contés et saynètes incarnées par des acteurs locaux. On y découvre entre autres l’histoire de Louise et Jouan ; elle venue de Madagascar, lui du Mozambique, qui fuient le camp où ils vivent fer au pied pour vivre leur amour dans les cirques montagneux de l’île. Outre l’accessibilité qui découle du format, la série permet de s’identifier aux personnages historiques qui ont combattu pour de nobles causes.

La statue de François Mahé de Labourdonnais, gouverneur qui a intensifié l‘esclavage à la Réunion, trône toujours sur la place du 20 décembre. Crédits : Isma Le Dantec

« L’esclavage, ce n’est pas seulement une histoire terrible, c’est aussi une histoire où les gens ont survécu grâce à leur résistance. Ce sont des leçons de courage, de lutte pour la liberté », résume Françoise Vergès. Au beau milieu de la promenade du front de mer, sur la place du 20 décembre, subsiste la statue du gouverneur colonial François Mahé de Labourdonnais. « La place sur laquelle est érigée la statue de celui qui a intensifié l’esclavage à la Réunion, c’est aussi celle où l’on a proclamé l’émancipation des esclaves », glisse Laurent Hoarau. Ici, on n’a pas fini de déboulonner les statues. Mais on en érige de nouvelles. 



Isma Le Dantec




Source: Lundi.am