Avril 21, 2016
Par Paris Luttes
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Sous les cagoules, la colère.

Ce n’est pas un autre récit de la manif du 14 avril, plutôt un ensemble partial de sensations assemblées en complément de la narration précédente.

Un mot d’ordre a circulé, dîner à l’Elysée. On en parle discrètement aux gens de confiance. On se motive. Un fumigène s’allume, in girum nocte et consumimur igni.

Un tour de la statue, des slogans fusent. Une absence étonnante de réaction policière. On avance sans trop savoir, 2,3 bons amis, le monde est à nous. Le spectacle du peuple qui se lève. L’écran diffuse les dernières minutes d’une pitoyable messe. Le zoo n’est donc pas à Vincennes, mais à l’Elysée.

Les fumigènes brûlent sans discontinuer tandis que les ombres sur les murs grandissent. La fumée et les cris emplissent la rue, la horde sauvage.

Les robocops sont contournés et nous courons pour consolider notre avance. Première victime de la vindicte populaire, un Franprix, sans rhétorique marxiste, mais pas sans arme, sans haine ni violence.

Puis on dépave, et rien ne change, sous les pavés, la plage, la police, ou Paris. La balade se poursuit le long du canal. Ambiance amicale, aiguillonnée par les injonctions à avancer rapidement.Les flics arrivent en face une première fois, on bifurque en courant, les pandores restent là. L’épopée continue aux rythmes des appels à l’émeute. Nous laissons derrière nous des traces, des œuvres, marquer la ville de notre passage, de notre existence, rappeler aux yeux de tous que nous sommes debout et que le vent se lève.

Les rues montent, les abribus explosent spontanément, JC Decaux aura du travail demain, mais pas de pub, pas de regret. Les containers renversés sont salués de cris de joie sauvages. Un bûcher des vanités compléterait à merveille ce spectacle. Une école de commerce nous voit également passer, les frais d’inscription effaceront ceci aisément.

Chacun veille sur les siens et les alentours. Une sorte de Commune nomade.

Une station d’Autolib est passée au pilon, déprédation pour les uns, riposte pour les autres. Un canapé poussé au milieu de la route, “Vous avez de la chance que ça soit mouillé, sinon on l’aurait fait brûler”. Esthétique de la brique, poésie d’émeute.

Aux Buttes-Chaumont, l’odeur incongrue de la terre mouillée et de l’humus donne une teinte étrangement bucolique et me renvoie à des souvenirs d’enfance. Car est-ce plus que des jeux d’enfants ? Contre toute la réalité de la société et la violence, nous avons choisi l’action directe. Reprendre la rue pour montrer qu’elle est nôtre. Une rage libératrice contre tout ce qui nous débecte, dans ce monde dont nous ne voulons rien.

Si c’est cela une manif sauvage, alors soyons sauvages tous les jours, et plus rien ne nous arrêtera.

Les premières lueurs bleutés signent la fin de cette échappée hors du temps et de la réalité. Nous faisons demi-tour, puis à droite, des camions, au pas de course. Retournons en arrière, nous reprenons les habits qui conviennent dans une société qui ne nous convient pas. Le bloc se dissout, on range les masques, les lunettes et les cagoules, prenant l’air de citoyens qui votent, travaillent et consomment. On entraperçoit des voitures de la BAC en pagaille, des CRS à pieds. On accélère le pas, et nous disparaissons dans la ville, le sourire aux lèvres, et le plaisir d’avoir agi pour une fois. Un bref coup d’œil, 23h, cela n’a même pas duré une heure. Cela nous avait semblé tellement plus long, comparé aux manifestations chipolatas-banderoles-slogans de la CGT.

On compte une dernière fois ses amis, et continuons à refaire le monde autour d’une bouteille de vodka offerte par Franprix, généreuse contribution à la cause.

Si nous défilons masqués, c’est que nous ne voulons pas être reconnus, identifiés, séparés et traqués. Notre message se passe d’auteur. Nous agissons en tant que foule et non en tant qu’individus différenciés.

La violence structurelle du capitalisme est aveugle, invisible et globale, nous sommes indistincts mais précis. Et si le concessionnaire Jaguar demande qui a jeté des pavés, comme Ulysse, nous répondrons que notre nom est Personne.

Parce que nous sommes la voix de la nuée, et que celle-ci ne parle qu’à coups de pierres.




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