Avril 2, 2020
Par Renversé (Suisse Romande)
174 visites

Le 13 mars 2020, le gouvernement Ă©dictait la premiĂšre version de son « Ordonnance 2 COVID-19 Â». On peine Ă  imaginer que c’était il n’y a que deux semaines tant les mesures d’alors nous semblent Ă  prĂ©sent dĂ©passĂ©es. Le temps s’accĂ©lĂšre et nous nous habituons Ă  grande vitesse Ă  des comportements et des restrictions qui nous paraissaient inimaginables hier. Il y aura, entre le 13 et le 28 mars, huit modifications de ladite ordonnance sans compter les mesures Ă©dictĂ©es par le biais d’autres ordonnances en lien avec l’assurance perte de gain ou les fĂ©ries juridicaires par exemple. Le gouvernement a repris des prĂ©rogatives aux Cantons et au Parlement et semble, malgrĂ© un temps de retard, dĂ©cidĂ© Ă  dicter le ton.

DĂ©sormais, le Conseil FĂ©dĂ©ral communique les principales dĂ©cisions le vendredi aprĂšs-midi, Ă  la fin de la semaine usuelle de travail. Il a, par exemple, fallu attendre une semaine, du 13 au 20 mars, pour que les premiĂšres mesures d’aides Ă©conomiques consĂ©quentes soient mises en place. C’est en Ă©largissant dans un premier temps le cercle des bĂ©nĂ©ficiaires du dispositif dĂ©jĂ  existant de « RĂ©duction des horaires de travail – RHT Â» que ces mesures ont principalement Ă©tĂ© concrĂ©tisĂ©es.

Un temps de retard : du 13 au 22 mars

Entre le 13 et le 20 mars, Alain Berset incarne presque Ă  lui seul la politique du Conseil FĂ©dĂ©ral. Il multiplie les communications jusqu’à ce que son community manager plaisante sur Instagram avec l’humoriste Thomas Wiesel Ă  propos de la calvitie du ministre et de la fermeture des salons de coiffure annoncĂ©e lors de la confĂ©rence de presse du 20 mars. . C’est durant cette semaine que l’on commence Ă  mesurer la gravitĂ© de la situation. Il ne se passe pas un jour sans que l’organisation de la vie quotidienne Ă©volue. Des plexiglas sont installĂ©s aux caisses des supermarchĂ©s ainsi que d’autres dispositifs de distanciation sociale. La tĂ©lĂ©vision publique modifie massivement ses programmes et multiplie les Ă©missions sur la crise sanitaire, car celle-ci s’aggrave rapidement, notamment au Tessin, premier canton touchĂ© par la pandĂ©mie de par sa proximitĂ© avec le foyer lombard. Les soins intensifs de ses hĂŽpitaux sont rapidement saturĂ©s. Étant donnĂ© que de nombreux ouvriers rĂ©sident en Italie, les contrĂŽles Ă  la frontiĂšre crĂ©ent d’immenses bouchons. Ces derniers rendent la poursuite du travail sur les chantiers tessinois et dans les usines impossible, plus encore que la difficultĂ© Ă  respecter les normes d’hygiĂšne. À GenĂšve, pour des raisons similaires, les grandes manufactures horlogĂšres ont fermĂ© les unes aprĂšs les autres dĂšs le 16 mars. Deux jours plus tard, toujours Ă  GenĂšve les ouvriers arrĂȘtent le travail sur un chantier important de l’AĂ©roport. Sur demande des syndicats et en accord avec les reprĂ©sentants patronaux locaux des mĂ©tiers du bĂątiment, le Conseil d’État dĂ©cide la fermeture de tous les chantiers. Le Canton de Vaud ferme quant Ă  lui uniquement les chantiers publics. Le gouvernement cantonal tessinois, qui ne compte pourtant qu’un membre de gauche (Parti socialiste) dans ses rangs, ordonne l’arrĂȘt de toutes les activitĂ©s Ă©conomiques non-essentielles dĂšs le lundi 23 mars. Le gouvernement fĂ©dĂ©ral dĂ©cide que les recommandations, comme la distanciation sociale d’au moins 2 mĂštres, de l’Office FĂ©dĂ©ral de la SantĂ© Publique (OFSP) revĂȘtent dĂ©sormais un caractĂšre contraignant pour l’ensemble de la population et donc Ă©galement sur les lieux de travail. Lors de la ConfĂ©rence de presse du 20 mars, Guy Parmelin, conseiller fĂ©dĂ©ral UDC en charge de l’économie, avait alors admis que les « partenaires sociaux Â» n’avaient pas encore pu ĂȘtre suffisamment consultĂ©s. Les Ă©vĂ©nements de la semaine suivante Ă©clairent ce qu’il entendait exprimer.

Le patronat reprend la main : du 23 au 29 mars

La semaine qui suit semble dĂ©cisive en termes de restructuration des rapports de pouvoir. Les Ă©vĂ©nements se sont succĂ©dĂ© Ă  un rythme frĂ©nĂ©tique. DĂ©cisive, cette semaine l’a Ă©tĂ© notamment concernant la question cruciale de l’arrĂȘt des activitĂ©s Ă©conomiques non-essentielles. Car, jusqu’ici, la tactique du Conseil FĂ©dĂ©ral Ă©tait celle des « petits pas Â», soit de ne pas prendre de dĂ©cision forte et rapidement mais de monter crescendo dans les mesures de confinement et d’en appeler Ă  la responsabilitĂ© individuelle.

En coulisse, on s’active et on tente de rattraper le retard pris au dĂ©marrage. L’OFSP dĂ©clare dĂšs le lundi 23 que la dĂ©cision tessinoise d’arrĂȘt des activitĂ©s Ă©conomiques non-essentielles est contraire au droit fĂ©dĂ©ral. On menace de ne pas octroyer les indemnitĂ©s RHT aux employeurs genevois des mĂ©tiers du bĂątiment parce que la dĂ©cision est cantonale et non fĂ©dĂ©rale. La PrĂ©sidente d’Unia, plus gros syndicat par le nombre de membres, dĂ©clare dans le Blick, le journal le plus lu du pays, que l’arrĂȘt des activitĂ©s non-essentielles est une Ă©vidence. Au pays de la paix du travail et de la domestication des syndicats, sa prise de position sans prĂ©cĂ©dent est comprise comme une dĂ©claration de guerre par le patronat, en tĂȘte duquel la puissante fĂ©dĂ©ration Swissmem qui avait dĂ©jĂ  critiquĂ© vertement la dĂ©cision tessinoise. Il se dit qu’en reprĂ©sailles, elle n’a pas Ă©tĂ© conviĂ©e Ă  la table ronde entre partenaires sociaux oĂč on discute « au sommet Â». Pierre-Yves Maillard, rĂ©cemment Ă©lu Ă  la tĂȘte de l’Union syndicale suisse, donne de gages
 mais pas aux travailleurs et travailleuses. En effet, il dĂ©clare le 24 mars que si une dĂ©cision a Ă©tĂ© prise trop tĂŽt, elle doit pouvoir ĂȘtre changĂ©e. Une rĂ©fĂ©rence Ă  peine voilĂ©e Ă  la fermeture des chantiers genevois et Ă  l’arrĂȘt de l’activitĂ© Ă©conomique tessinoise. En quelques jours, les vĂ©ritables dĂ©tenteurs du pouvoir semblent reprendre la main.

Alors que la rencontre des reprĂ©sentants des associations cantonales de mĂ©decins ne dĂ©bouche sur rien, des appels se multiplient sous forme de lettres ouvertes ou de pĂ©titions. Certaines demandent clairement l’arrĂȘt des activitĂ©s non-essentielles alors qu’une lettre ouverte de mĂ©decins publiĂ©e, qui reste floue, invite le « Conseil FĂ©dĂ©ral [Ă ] aller plus loin dans les mesures dĂ©jĂ  entreprises Â». Lorsque, suite Ă  la confĂ©rence de presse du 25 mars, Thomas Wiesel, commentent la dĂ©cision de maintenir les chantiers ouverts, en Ă©crivant ironiquement « Parce que le coronavirus est visiblement comme les classes moyennes et supĂ©rieures, il Ă©vite les mĂ©tiers de la construction Â», le community manager d’Alain Berset n’a probablement cette fois-ci pas rĂ©pondu. Parce que les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques (comprendre patronaux) priment sur le principe de prĂ©caution. Tant pis si les ouvriers ramĂšnent le virus dans leurs foyers, tant pis si nous avons l’expĂ©rience italienne comme exemple et une courbe de propagation encore plus rapide du virus. En revanche, le mĂȘme jour les premiĂšres mesures de surveillance de la population par gĂ©olocalisation avec l’aide de Swisscom, la compagnie de tĂ©lĂ©phonie nationale et responsable du rĂ©seau, sont annoncĂ©es.

Mais les contradictions existent aussi en Suisse. Le vendredi 27 mars, le Conseil FĂ©dĂ©ral autorise la dĂ©cision d’arrĂȘt de l’économie prise par le Tessin en fixant des rĂšgles extrĂȘmement strictes dans son ordonnance. C’est une concession du gouvernement fĂ©dĂ©ral aux Cantons dans le rapport de force qui s’est manifestĂ©.

Le Conseil fĂ©dĂ©ral de son cĂŽtĂ© ne dĂ©cidera pas le confinement gĂ©nĂ©ralisĂ©. Il en reste Ă  l’heure actuelle Ă  une injonction contradictoire oĂč il invite la population Ă  « rester chez soi Â» sans l’y obliger tout en continuant Ă  autoriser le travail dans l’économie non-essentielle. Les rassemblements de plus de 5 personnes et le non-respect des mesures de distanciation sociales (2 mĂštres) sont rĂ©primĂ©s mais, sur les chantiers, dans les call-centers et autres lieux de travail, aucun inspecteur ne vient vĂ©rifier le respect des mesures d’hygiĂšne : ces derniers ont Ă©tĂ© rĂ©quisitionnĂ©s pour vĂ©rifier les demandes de RHT.

Quelle suite ou comment Ă©viter le pire des mondes ?

Si la semaine qui vient de s’écouler a eu son lot de rebondissements et qu’il est difficile de prĂ©dire l’avenir, il y a quelques signes avant-coureurs de ce qui pourrait nous arriver. À savoir une situation oĂč nous serions toutes et tous confinĂ©.e.s Ă  domicile avec la possibilitĂ© de sortir seulement pour travailler et acheter des produits essentiels. En d’autres termes, un maintien de l’économie Ă  tout prix, et l’interdiction de tout autre dĂ©placement.

Il apparaĂźt clairement que c’est uniquement sous une pression trĂšs forte et par des coalitions larges que le Conseil FĂ©dĂ©ral consent Ă  contredire les intĂ©rĂȘts patronaux. L’expĂ©rience tessinoise le montre. Cela signifie donc qu’il est possible d’inflĂ©chir la ligne gouvernementale. Mais Ă  quel prix ?

Suivant encore la politique des « petits pas Â», la mise en place de la surveillance via Swisscom ne pourrait ĂȘtre qu’un test avant une forme de surveillance plus importante. Cette surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e des dĂ©placements permettrait des mesures plus ciblĂ©es contre des individus. On pourrait imaginer, par exemple, retracer les contacts sociaux d’une personne atteinte du virus et les mettre en quarantaine comme cela est dĂ©jĂ  le cas dans d’autres pays. Aux yeux des reprĂ©sentants patronaux qui dirigent le pays, elle prĂ©senterait l’avantage de permettre la continuation des activitĂ©s Ă©conomiques. Il s’agirait Ă©videmment d’une violation profonde de notre sphĂšre privĂ©e individuelle. Mais au rythme oĂč vont les choses et Ă  la vitesse de notre accoutumance, il se pourrait qu’aucune voix audible ne s’y oppose le moment venu.

Cette rĂ©alitĂ© dans laquelle, pour prĂ©server la machine Ă©conomique, on surveille massivement et on sĂ©lectionne les vies qui mĂ©ritent d’ĂȘtre sauvĂ©es, peut sembler un scĂ©nario fou ou digne de la science-fiction. Mais, il y a quelques semaines encore, qui aurait prĂ©dit ce que nous vivons aujourd’hui ? Face Ă  ce scĂ©nario d’une sociĂ©tĂ© totalement policĂ©e Ă  l’aide de la technologie et oĂč se rendre Ă  son travail serait la derniĂšre libertĂ© de mouvement non rĂ©primĂ©e, il semble plus important que jamais de construire dans l’urgence des coalitions larges et de se rassembler autour de la revendication de l’arrĂȘt des activitĂ©s Ă©conomiques non-essentielles. Face Ă  la crise, nous ne pouvons faire qu’attendre, il faut passer Ă  l’offensive.

Le silure




Source: Renverse.co