Octobre 27, 2020
Par Sans Nom
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Les saisons changent
les jours sont similaires
divers Ă©pilogues
possibles rĂȘves invisibles
routes inconnues
nuits imprévisibles

Si la vie a une valeur quantitative, il est Ă©vident que la science et la technique deviennent les religions de la domination. Le monde s’arme, progressant vers l’abĂźme. Aujourd’hui, on admet de façon inĂ©luctable qu’il produise soin et contrĂŽle totalisant contre une maladie incurable. Quelqu’un s’interroge-t-il sur comment la technologie semble Ă  la fois toujours plus Ă  la pointe et incontestable mais en mĂȘme temps aussi vulnĂ©rable ? Quelque chose d’invisible et d’imperceptible est en train de faire s’écrouler une partie du systĂšme. Et vu que ce monde est basĂ© sur le rapport millĂ©naire entre pouvoir et servitude, nous sommes en train de tomber avec lui.

Avec l’avancĂ©e d’un processus technologique toujours plus semblable Ă  une matrice, les portes de la science ferment de fait les possibilitĂ©s de la connaissance, et cette condition permanente d’aliĂ©nation est en train de miner les capacitĂ©s singuliĂšres des individus, en rendant les relations dĂ©chirantes. Petit Ă  petit, nous Ă©voluons vers une mentalitĂ© qui contribue Ă  aplatir les discussions, Ă  isoler les corps, Ă  abrutir les esprits. A une Ă©poque non seulement de la contagion mais aussi du couvre-feu des consciences, une personne qui s’enferme chez elle –prĂ©lude Ă  la fermeture de toute altĂ©rité– en Ă©tant absorbĂ©e devant un Ă©cran, travaille, se distrait et entretient des relations mĂ©diĂ©es et robotiques, immergĂ©e dans le rĂŽle social qui lui est imposĂ©, aspirant seulement Ă  devenir un engrenage de la machine de l’horreur quotidienne. Un individu dĂ©pourvu de crĂ©ation humaine est rĂ©duit Ă  un ĂȘtre sans stimuli, pauvre en idĂ©es et en tensions capables de bouleverser soi et le monde.

Une banalitĂ© de base : c’est du contact entre individus qui mettent leur existence en jeu, c’est de l’affrontement et du risque que peuvent naĂźtre des possibilitĂ©s apparemment inaccessibles. Dans l’éternel partage de la solitude, dans l’enceinte de sa pauvretĂ© Ă©motionnelle, dans sa propre divagation disciplinĂ©e et structurĂ©e, on se laisse mourir lentement. On s’éteint comme on le fait avec n’importe quel instrument technique qui nous entoure avant d’aller se coucher, percevant l’évidage de nos capacitĂ©s comme celui inexorable des rues.

Tenter de rompre avec le prĂ©sent qu’ils sont en train de nous confectionner pour Ă©prouver la nostalgie d’un passĂ© qu’ils nous ont enlevĂ© est un regret qui a l’ñcretĂ© de la conservation. De quoi ressentons-nous le manque ? De resplendir dans une vie furtive sans saisir ses propres espaces et son propre temps ? Des conversations que nous entendons en chaque lieu d’agrĂ©gation auquel nous voudrions Ă©chapper, abasourdis par l’idĂ©ologie croissante de la servitude qui rend ce monde incontestable dans sa neutralitĂ© totalitaire ?

La catastrophe, comme l’histoire, n’a pas de sens dĂ©terminĂ©, mais procĂšde par bonds. Alors que les formes traditionnelles de l’économie sont en train de s’enfoncer vers la faillite (tourisme, sports et loisirs de base ou transports, par exemple), d’autres formes techniques de domination Ă©tendent inexorablement leurs tentacules sur le monde, rĂ©Ă©laborant des rĂ©seaux (pensons Ă  la fibre optique Ă  haut dĂ©bit qui est en train de ravager les territoires) et des connexions pour un monde propice Ă  l’incubation (la 5G ou les plateformes commerciales comme Amazon) : il suffit de dire smart pour que tout devienne certain comme la mort.

Ce virus est ennemi de l’unicitĂ© de l’individu, car il accĂ©lĂšre potentiellement les progrĂšs de la crĂ©tinisation numĂ©rique en cours. Le capital n’est pas bloquĂ©, il sait s’adapter Ă  tout cela. La finance continue Ă  spĂ©culer en engraissant vieux et nouveaux dominateurs (pensons aux entreprises qui tracent les donnĂ©es). La production tourne plus lentement qu’auparavant, et c’est pour cela que les scientifiques Ă©conomistes, les stratĂšges psychosociaux et les exĂ©cutants armĂ©s de rĂ©alitĂ© tremblent Ă  l’idĂ©e que leurs privilĂšges prennent fin. Les menottes des esprits sont toujours plus serrĂ©es, et chaque changement rime avec sanglant. Aujourd’hui, tout peut arriver. Et le monde ne devrait pas ĂȘtre affrontĂ© en reproduisant le mantra selon lequel l’individu n’est que simple rhĂ©torique ou que les mots qui peuvent briser le monde ne sont que ceux prononcĂ©s aprĂšs avoir fait quelque chose.
Abandonner les bras flatteurs du faire contraint pour se laisser aller Ă  l’inconnu, Ă  un autrement, en sortant du domaine de la rĂ©sistance. Chercher des complices et souffler sur les esprits quand tout semble Ɠuvre pieuse est dĂ©jĂ  une perspective qui ouvre Ă  l’observation, Ă  la prĂ©paration du chaos en devenir, Ă  l’attaque.

Pensons aux rĂ©voltes de mars dernier dans les prisons [suite aux mesures covid, NdT]. L’explosion d’insubordination s’est dĂ©chaĂźnĂ©e en Ă©tant mise en acte par ceux qui Ă©taient dĂ©jĂ  traquĂ©s et ont vu une seule possibilitĂ© pour briser la mesure de sĂ©grĂ©gation : mettre en jeu une survie de merde en risquant leur vie.
Dans ce cimetiĂšre d’alitĂ©s, qu’entendons-nous alors ?

Si l’absence est la question qui nous interroge violemment aujourd’hui, penser l’impensable et l’insurmontable signifie comprendre que cette secousse dĂ©crĂ©tĂ©e au sein d’une civilisation en putrĂ©faction implique une mĂ©tastase incessante qui contribuera Ă  rĂ©Ă©laborer scientifiquement la condition humaine. Au verrouillage social, Ă  la manipulation des sensations individuelles, Ă  l’artificialitĂ© du progrĂšs, rĂ©pondre par la subversion, balayant aussi une bonne partie de nous-mĂȘmes, finalement.

Une conjuration des Je est encore possible parce qu’elle est entiĂšrement expĂ©rimentable. A condition que l’on soit disposĂ© Ă  une responsabilitĂ© inconnue en vivant l’absence de quelque chose de commun pour mener Ă  un point de non-retour l’affrontement entre chair et machine. Dans un monde oĂč la rĂ©alitĂ© est en train d’endosser les apparences d’une dystopie, seul le rĂȘve peut alimenter la joie anonyme et imprĂ©vue oĂč personne ne l’attend.

A distance du monde pour le dĂ©serter et en faire sauter les engrenages. À la recherche de quelque chose d’inconfessable : un fragment d’utopie — d’un cĂŽtĂ© la destruction nĂ©cessaire, d’un autre l’autonomie irrĂ©alisable tant qu’existera cette civilisation.

Tusais-qui

[traduit de l’italien de finimondo, 22/10/20]

 

 

 

 

 




Source: Sansnom.noblogs.org