Le Pic-Bois est un bulletin d’information libertaire régional publié au
Saguenay depuis 2010. Diffusé par le Collectif anarchiste Emma Goldman
et ses ami-e-s, le Pic-Bois met de l’avant la construction
d’alternatives sociales et d’un pouvoir populaire pour changer la
société ici et maintenant. Oiseau tapageur et rebelle, le Pic-Bois vous
informe et sensibilise pour rompre avec l’ordre établi.

Ce huitième numéro est consacré à la neuronormativité, une facette souvent invisibilisée de l’oppression systémique capacitiste. Si vous souhaitez faire la distribution du journal sur votre campus,
dans votre voisinage ou sur votre lieu de travail, sentez-vous bien sûr
libre de faire des photocopies à partir du fichier que l’on joint ici.
Vous aurez la chance de vous en procurer des copies lors de prochains
événements du collectif ou auprès de ses membres et sympathisant-e-s.

* Le Pic-Bois n°8  (format PDF) est disponible en ligne par téléchargement à cette adresse. *

De
son bec solide, le Pic-Bois s’engage dans un perçage difficile, mais
avec la force du nombre il vaincra! Les éditions précédentes du bulletin
sont toujours en ligne (et encore d’actualité). S’il s’avère que
certaines ne sont plus disponibles, écrivez-nous par courriel à
l’adresse [email protected] et nous vous ferons parvenir celles que
vous avez besoin.

No.1, 2010 – Sur les « régions ressources »
No.2, 2011 – Sur le Racisme au Saguenay-Lac-St-Jean
No.3, 2012 – Sur les Radios-Poubelles
No.4, 2015 – Sur le Colonialisme
No.5, 2015 – Pour en finir avec le travail – 

Texte intégral :

Neuronormativité : Personne n’est normal ! 

Le philosophe Michel Foucault a décrit comment la folie a été conçue par la société et en rapport avec celle-ci, sa moralité et ses normes à partir du Moyen Âge. Il s’agissait de contrôler ces écarts de la norme alors perçus comme une menace pour l’ordre public. La folie avait une fonction sociale à travers les structures d’exclusion qu’elle créait pour séparer la raison de la déraison. Malgré les avancées de la science et la pathologisation de la « folie » du fait de l’essor de la médecine et de la psychiatrie moderne, force est de constater que l’État, le pouvoir médical et les autres structures de pouvoir entretiennent aujourd’hui de tels rapports face aux individus considérés comme déviants de la norme sur le plan neurodéveloppemental ou psychologique. Il ne s’agit pas de rejeter catégoriquement tout le travail des médecins et des psychiatres, mais plutôt d’apporter une critique et de visibiliser des rapports de pouvoir au sein des « traitements » actuels et de la société en général. Nous accusons l’ignorance maintenue et perpétuée à travers la normalisation de conditions neurodéveloppementales idéalisées au sein de la diversité humaine d’être responsable d’une grande violence systémique.

Une autre rupture avec l’ordre établi est nécessaire

Cette dichotomie entre la norme et la déviance face à celle-ci est à la base même de la neuronormativité. Cette norme n’est pas un fait biologique, elle est construite socialement. À travers la culture, les représentations sociales, les rapports de production et les institutions de la société, des formes de contrainte et de coercition sont exercées sur les individus pour qu’ils se conforment à l’idéal neurotypique parfait, présenté dans l’imaginaire dominant comme état « normal » sur le plan du développement neurologique, cognitif et adaptatif. On croit que le spécimen normal aurait une productivité sans borne, à l’instar d’un stakhanoviste, serait constamment comblé par les relations avec son entourage et brillerait de bonheur dans une douce apologie du progrès de son temps et du consumérisme. Cet idéal n’est en fait que le reflet de l’aliénation dans un système où les humains sont des loups pour leurs pairs. Ce n’est pas pour externaliser nos difficultés bien humaines que nous disons que c’est le système qui a perdu la tête!

Si le neurotypique parfait n’existe pas, en revanche, sont exclues de cette normalité bien défendue toutes les personnes diagnostiquées ou présumées avoir une condition neurodéveloppementale différente. De manière non exhaustive, on retrouve dans cette catégorie : les troubles du spectre de l’autisme (TSA), le syndrome Gilles de la Tourette, la déficience intellectuelle, le trouble de déficit de l’attention et la dyslexie. La neuronormativité a historiquement produit des rapports sociaux de domination. Des autorités religieuses à l’État, et à l’intérieur des cabinets médicaux, la neurodivergence, soit la déviance de la norme, a fait l’objet d’une régulation et d’une répression dont on peut observer la perpétuation, à travers maintes mutations, jusqu’à aujourd’hui. Le pouvoir médical a intériorisé ces normes sociales ; la science est intervenue comme instance de légitimation de l’ordre social neurotypique. Quand Maxime Bernier, chef du Parti Populaire du Canada, tentait de discréditer la militante Greta Thunberg en prétendant qu’elle était « mentalement instable », il mettait en lumière tout un ensemble de représentations sociales stigmatisantes à l’endroit des personnes neurodivergentes. L’auteur Nick Walker écrit : « l’idée qu’il y a un type ‘normal’ ou ‘sain’ de cerveau ou d’esprit, ou un style ‘juste’ de fonctionnement neurocognitif est une fiction culturellement construire, pas plus valide (et pas plus favorable à une société saine ou au bien-être général de l’humanité) que l’idée qu’il n’y a qu’un ou une ethnicité, genre ou culture ‘normale’ ou ‘juste’ [1] ».

Sous les rapports de philanthropie et de tutelle (« protection ») de l’État et des structures sociales et économiques, l’oppression systémique que subissent les personnes neurodivergentes se caractérise par un traitement différentiel, la discrimination, l’exclusion sociale, l’objectification, la marginalisation et la contrainte à s’adapter aux normes de la communication et des relations neurotypiques. On prétend que ce serait pour leur bien que l’on limiterait leur liberté et que c’est pour les protéger des autres et d’eux-mêmes qu’existent des barrières institutionnelles dans l’accès à différents services (garderies, écoles, transports, loisirs, santé reproductive et éducation sexuelle, etc.). Il est particulièrement troublant que l’eugénisme, soit la recherche du bébé neurotypique en fonction des profils génétiques et son corollaire le refus du bébé neurodivergent, demeure concevable à notre époque. Sur le plan économique, les personnes neurodivergentes doivent en grande partie composer avec des conditions de pauvreté. À l’emploi, elles doivent faire face à une précarité encore plus grande et subir les jugements neuronormatifs quant à leur façon d’être et leur rendement. C’est un système qui les pousse à l’itinérance et à l’isolement dans de bien plus grandes proportions que les personnes neurotypiques. Enfin, aujourd’hui encore, l’ignorance des services de police amène ces derniers à jouer le rôle de gardiens de la « normalité » à travers la répression des personnes neurodivergentes. Une récente étude ontarienne portant sur des centaines de personnes avec un TSA auprès desquelles la police est intervenue a démontré que celle-ci avait un effet aggravant et agitant dans près d’un tiers des situations et qu’il y avait eu contrainte physique dans 19% des interventions [2]. Des contraventions à l’usage des armes, le coût tragique des dérapages de la police au Canada a été plusieurs personnes innocentes « en crise » mortes par balle dans les dernières années.

Pour l’égalité sociale, la neurodiversité et l’inclusivité

Nous considérons la neuronormativité comme une facette du capacitisme. Le chercheur Dan Goodley définit celui-ci comme un système d’oppression « qui vise à exclure, à éradiquer et à neutraliser les individus, corps et esprits qui n’entrent pas dans le moule de performance capitaliste [3] ». Il constitue la situation de handicap en un stigmate abject et en dehors de la « normalité », soit l’impératif capacitiste, considéré naturel, d’une participation uniforme et standardisée à la société et aux rapports de production. Le capacitisme est un système d’oppression (qui touche tous les aspects de la société) et de privilèges favorisant les personnes « valides », qui ne sont pas en situation de handicap (physique, sensoriel, psychologique, etc.). Cette forme d’oppression s’inscrit dans les rapports de production de la société capitaliste puisqu’elle a été définie autour de la capacité d’un individu à occuper un emploi et donc, pour une personne, à constituer une force de travail. Elle est également imbriquée aux autres systèmes d’oppression. « Les modes capacitistes de reproduction culturelle et les conditions matérielles handicapantes, comme le soutient Dan Goodley, ne peuvent pas être séparés de l’hétérosexisme, du racisme, de l’homophobie, du colonialisme, de l’impérialisme, du patriarcat et du capitalisme [4] ».

Face à la neuronormativité, un mouvement pour la neurodiversité s’est développé pour réclamer une pleine reconnaissance et un respect des différences de développements neurologique, cognitif et adaptatif. Celui-ci soutient la nécessité d’abolir la frontière artificielle binaire oppressante et hiérarchisante entre neurotypie et neurodivergence pour reconnaître la diversité comme un fait humain (avec toutes ses nuances et ses particularités). Il a été développé par la sociologue australienne Judy Singer, qui s’est principalement penchée sur les troubles du spectre de l’autisme. La sociologue a souhaité dénoncer l’approche pathologisante qui cherche à traiter médicalement les troubles neurodéveloppementaux plutôt que de rechercher la compréhension, l’inclusion et le soutien des personnes dans une approche de reprise du pouvoir sur leur vie (empowerment). Il s’agit en définitive de combattre la coercition à se conformer à une société pensée par et pour les neurotypiques, ainsi que les situations d’inégalité construites socialement par l’environnement et les institutions.

Si la neurodiversité nous apparaît une idée prometteuse, comme anarchistes, il nous apparaît toutefois évident qu’il ne s’agit pas simplement d’un changement de croyances. Pour battre en brèche la neuronormativité et le capacitisme, un changement social radical est nécessaire. Puisque les différents rapports sociaux d’oppression et l’exploitation sont imbriqués au sein du système capitaliste, c’est avec une vaste convergence des luttes contre la domination, l’exploitation et l’État, en respectant les besoins spécifiques et l’auto-organisation de chaque groupe dominé, que nous pourrons rompre avec le monde autoritaire et créer une société égalitaire. Davantage de liens sont à construire entre le mouvement anarchiste et la communauté Crip (aucun lien avec le gang américain). Celle-ci a participé au développement d’une culture d’organisation autonome des personnes subissant le capacitisme qui lie leur libération collective au démantèlement de l’ensemble des autres systèmes d’oppression. Enfin, ici et maintenant, en milieu militant, nous devons reconnaître nos privilèges de personnes neurotypiques et « valides » et éviter au quotidien de contribuer à leur reproduction.

[1] Walker, Nick (2014). « Neurodiversity : Some Basic Terms & Definitions ». https://neurocosmopolitanism.com/neurodiversity-some-basic-terms-definitions/
[2] Tint, Ami et al. (2017). Correlates of Police Involvement Among Adolescents and Adults with Autism Spectrum Disorder. Journal of Autism and Developmental Disorders. 47: 2639-2647.
[3] Goodley, Dan. Dis/Ability Studies : Theorising Disablism and Ableism. New York : Routledge, 2014.
[4] Goodley, Dan. op. cit., p.35.


Article publié le 11 Mar 2020 sur Ucl-saguenay.blogspot.com