DĂ©cembre 11, 2020
Par Rebellyon
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La revue Le Village traite des questions de justice dans une perspective de rupture avec la conception bourgeoisie d’une justice punitive. Le premier numĂ©ro est disponible en ligne Ă  cette adresse, le texte qui suit en est extrait.

Quand j’ai dĂ©couvert la culture militante, j’étais une gamine queer Ă  la rue et en quĂȘte d’un foyer : une adolescente terrifiĂ©e, en colĂšre, suspicieuse, cynique et naĂŻve Ă  la fois, dont le dĂ©sir le plus inavouable Ă©tait d’avoir une famille qui durerait toujours et qui m’aimerait quoi qu’il se passe. Et, en mĂȘme temps, je savais qu’une telle famille ne pourrait jamais exister – du moins, que ce n’était pas pour moi. Tu vois, j’avais un autre secret : malgrĂ© mon air bravache de queer punk radicale en pleine croisade pour la justice sociale, je savais que j’étais un dĂ©chet. J’étais sale et indigne d’amour, j’avais fait des trucs moches pour survivre, et j’avais blessĂ© des gens. Parfois, sans mĂȘme savoir pourquoi. Du coup, quand j’ai dĂ©couvert la culture militante, ses idĂ©es puissantes sur le privilĂšge et l’oppression, sa rage bouillonnante et explosive, ce fut l’ivresse. Je pensais que je pouvais purger ma haine de moi avec cette rhĂ©torique fougueuse et me crĂ©er la famille que je dĂ©sirais tant autour de liens tissĂ©s par les traumas que nous avions en commun.

La justice sociale Ă©tait un ensemble de rĂšgles qui, enfin, donnait au monde un sens qui me parlait. Si seulement je pouvais utiliser exactement le bon langage, faire assez d’action directe, ĂȘtre assez critique des systĂšmes autour de moi, alors je pouvais enfin ĂȘtre une bonne personne. Tout autour de moi, j’avais l’impression que ma communautĂ© d’activistes faisait la mĂȘme chose. Nous nous jettions Ă  corps perdu dans la « RĂ©volution Â», nous Ă©puisant jusqu’au burn-out, nous surveillant les uns les autres pour traquer les mauvaises pensĂ©es et les mauvais comportements, se dĂ©nonçant les unes les autres avec fĂ©rocitĂ©.

De temps en temps – rarement – des types Ă©taient jetĂ©s hors de la communautĂ© parce qu’ils Ă©taient « malsains Â». Mais la plupart du temps, nos tentatives de mettre les gens face Ă  leurs responsabilitĂ©s, en les dĂ©nonçant publiquement ou en les excluant, dĂ©gĂ©nĂ©raient juste en grosses engueulades sur Internet ou en dramas IRL qui laissaient encore des traces profondes dans la communautĂ© des annĂ©es aprĂšs. Seuls les plus vulnĂ©rables (dont les cercles d’amis n’étaient pas assez larges ou qui manquaient de stabilitĂ© sociale) Ă©taient exclus dĂ©finitivement.




Source: Rebellyon.info