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Juliet Berto est Céline Cendrars, magicienne de profession. Elle exerce son art dans un cabaret montmartrois miteux devant un public masculin qui ne vient « que pour son cul », comme elle dit, sous la coupe d’un impresario paternaliste qui la voit « pleine de pétulance et d’avenir » et lui promet « une tournée internationale ». Dominique Labourier est Julie, bibliothécaire, sur le point de retrouver Grégoire, dit Guilou, son « fiancé d’enfance » – qui revient, tout fier d’être « devenu un homme », avec l’objectif de lui « passer la robe blanche ». Barbet Schroeder, Bulle Ogier et Marie-France Pisier sont Olivier, Camille et Sophie, les sinistres locataires d’une grande et vieille demeure. Tournée en 1974 et intitulée Céline et Julie vont en bateau, leur histoire est une première version, optimiste, comique et psychédélique, de Mulholland Drive. Exactement comme dans le film de Lynch, une femme brune déboule les genoux en sang dans l’appartement d’une autre, aux cheveux plus clairs, y prend une douche, s’y installe, séduit l’hôte des lieux et part avec elle, en taxi, à la recherche d’un passé enfoui – avec comme seul point de départ des bribes de souvenirs dont celui d’une adresse : non pas Mulholland Drive, mais le 7 bis de la rue du Nadir aux Pommes.

Au-delà de bien d’autres points communs, comme les scènes de voyance et de magie, les déguisements et les perruques, les échanges d’identité, la satire des producteurs de spectacle et des impresarios, la stigmatisation des piscines et des coupes de champagne comme signes extérieurs de richesse, les maisons morbides dans lesquelles on entre ou sort par les fenêtres, les sacs à main d’où sortent par miracle des mystérieux petits objets colorés (une clef bleue, un bonbon vert), le film de Berto, Rivette & Co [1[Réalisé par Jacques Rivette, le film est co-écrit avec Eduardo de Gregorio et les quatre actrices principales : Juliet Berto, Dominique Labourier, Bulle Ogier et Marie-France Pisier.]] et celui de David Lynch ont en commun surtout d’opposer, chacun à sa manière, deux univers diamétralement opposés, l’un réel et l’autre onirique, fantasmatique ou en tout cas « irréel », assimilé explicitement au cinéma – à cette différence près que c’est le sommeil et le rêve qui projettent l’héroïne lynchienne dans « l’autre monde », alors que le trip de Céline et Julie passe par l’ingurgitation d’un mystérieux petit bonbon vert.

Mais là n’est pas l’essentiel. Ce qui distingue les deux films, et fait même de l’un l’envers de l’autre, c’est que Lynch oppose en dernière instance le « monde de rêve » des films hollywoodiens à une réalité sordide qu’il dissimule et travestit, alors que Rivette et ses co-auteures nous donnent à voir ledit « monde de rêve » comme un véritable cauchemar : un univers bourgeois et affecté (« C’est robes de soirée, piano et coupes de champagne ! », vanne Céline), un microcosme confiné et asphyxiant, imposant à ses personnages une gestuelle chichiteuse et empesée (« Ils sentent un peu la naphtaline », dixit Céline, toujours), une langue et une diction compassées (« ils parlent curieux ») et une existence répétitive (« ils permanentent », « ils perpétuent », « ils se font la journée perpétuelle »), s’opposant à une vraie vie beaucoup plus ouverte à l’invention, à la déconnade, au plaisir et – surtout – à la complicité entre femmes.

Car c’est bien là ce qui fait de Céline et Julie un objet unique, et pas seulement si on le compare au film de Lynch. Là où le cinéaste américain ne nous montre – pour la dénoncer – qu’une réalité brutale, qui place les femmes en compétition les unes avec les autres, dans des rôles sociaux stéréotypés, étouffants et mortifères, et un cinéma hollywoodien menteur par omission, coupable donc de n’offrir aux jeunes spectatrices que des rêves d’amour trop beaux pour être vrais, le film de Berto, Rivette & Co va plus loin dans la critique féministe en soulignant, par le biais d’une maison poussiéreuse hantée par des personnages blafards, guindés et lugubres, tout ce que le « rêve » du grand répertoire théâtral et cinématographique peut avoir en lui-même de profondément cauchemardesque aux yeux de deux spectatrices averties, joyeuses et unies – et plus précisément joyeuses et averties parce qu’unies.

On ne peut pas en effet assister à ce retournement – une réalité plus joyeuse que la fiction, des femmes plus unies en vrai qu’en rêve – sans penser à ce que Delphine Seyrig suggère dans son documentaire Sois belle et tais-toi, et que confirment toutes les actrices qu’elle interroge, de Shirley MacLaine à Jane Fonda et de Maria Schneider à, justement, Juliet Berto : le tabou sexiste le plus scrupuleusement respecté dans le cinéma français comme dans le cinéma hollywoodien n’est pas la hiérarchie premier rôle masculin/second rôle féminin, ni l’assignation des femmes à des fonctions caricaturalement « féminines » (épouse, maman, putain ou petite chose sensible et sans défense), mais l’interdit de la complicité entre femmes – alors qu’on ne compte plus les amitiés sublimes entre hommes, de Jules et Jim à Butch Cassidy et le Kid. Quand d’aventure les actrices ont des rôles de premier plan, elles sont quasi-systématiquement – « sauf dans Céline et Julie évidemment », comme le fait remarquer Delphine Seyrig – isolées ou divisées : soit que le scénario leur réserve l’unique rôle féminin dans une histoire d’hommes, soit qu’il les sépare des autres femmes en ne montrant chacune qu’en interaction avec un ou plusieurs hommes, soit enfin qu’il les rassemble dans une même scène mais pour ne montrer qu’une rivalité, une haine et un « crêpage de chignon » – dont l’objet est en général, tout naturellement, l’attention d’un homme qu’elles se disputent.

C’est bien tout cela qu’à l’évidence nous montre Mulholland Drive, et qu’à l’évidence le film dénonce. La parfaite complicité amoureuse « éternelle et sans divorce » que vivent Betty et Rita s’avère finalement n’être que la réécriture onirique d’une brève aventure – entre Diane et Camilla – qui au contraire fut asymétrique et éphémère, dénuée de tendresse et de complicité, parasitée et détruite par la rivalité et la jalousie. Camilla a quitté Diane pour Adam et lui a infligé plusieurs humiliations, elle a piqué son rôle et brisé ses rêves, Diane s’est vengée en la faisant assassiner, et le mérite de Lynch est justement de ne pas laisser impensées l’évidence et la naturalité de cette énième histoire de femmes qui s’entretuent à cause des hommes. Il en exhibe même le caractère contingent, anormal et révoltant (en donnant à voir, sous la forme d’un rêve, son alternative : une relation vraiment complice, amicale et amoureuse) et il en dénonce la construction sociale – car c’est bien la domination masculine qui est désignée sans cesse comme la cause de la rivalité de deux femmes au départ amies et amantes, de leur séparation et de leur enfermement dans une spirale de violence, et c’est bien Hollywood qui apparaît comme le vecteur de cette domination.

Et c’est bien tout cela que vient renverser Céline et Julie : à l’opposé de la violence sororicide qui détruit les deux héroïnes de Lynch, le film de Berto, Rivette & Co donne à voir la complicité à toute épreuve de deux femmes réelles, de chair et d’os, qui s’inventent une relation singulière et en devenir, indécidablement amicale ou amoureuse, tout à la fois sensuelle et platonique, à l’écart des convenances, des codes sociaux et de toute nomenclature fixée une fois pour toutes – moyennant quoi, lorsqu’il lui faut présenter ou situer Julie, Céline s’en sort par un nom différent à chaque fois : « ma sœur », « ma cousine », « une riche américaine qui dit que j’ai kek’chose et qui veut devenir mon pyg-ma-yon ».

Et c’est à l’inverse dans le monde imaginaire, celui du « cinoche » qu’elles se font avec leur bonbon vert, que règnent sans partage la domination masculine et la violence sororicide : l’intrigue qui, sous les yeux éberlués de Céline et Julie, prend forme et s’élucide peu à peu dans la maison poussiéreuse du 7 bis rue du Nadir aux Pommes reproduit, sous sa forme la plus radicale et épurée, l’équation que Delphine Seyrig énonce et dénonce dans Sois belle et tais-toi – puisque deux femmes (Camille et Sophie) se disputent l’amour d’un même homme (Olivier, qu’elles voient comme « le meilleur parti de toute la Nouvelle Angleterre ») et sont poussées par cette rivalité aux pires extrémités, y compris l’empoisonnement à petit feu du troisième personnage féminin de la maisonnée (Madlyn, la petite fille malade dont elles sont censées s’occuper). Tout cela sous l’œil sévère mais impuissant d’un quatrième et dernier personnage féminin : la gouvernante alcoolique, Miss Angèle. Le monde du spectacle est en somme mis en cause de manière encore plus radicale que chez Lynch, puisque ce ne sont pas seulement ses coulisses qui sont dénoncées mais le contenu même des œuvres : bourgeoises, chiantes, morbides, elles propagent de surcroît des modèles de relations hommes-femmes – et entre femmes – particulièrement aliénants.

À cet univers sinistre et oppressant s’oppose donc la complicité fantastique qui se noue entre Céline et Julie, indissociablement dans la vraie vie et devant l’écran, sous bonbon vert ou dans la maison hantée, et qui les amène chacune, dans la vraie vie justement, à se libérer de toute tutelle masculine : Céline, déguisée en Julie, en ridiculisant le fiancé Guilou (avec cet adieu d’anthologie : « Et maintenant cher ami, allez donc vous branler dans les roses ! »), et Julie, déguisée en Céline, en sabotant son numéro de magie et en envoyant balader l’impresario – qualifié au passage de « maquereau cosmique ». À cet égard aussi Céline et Julie est un Mulholland Drive inversé, puisque dans le film de Lynch, c’est en rêve et en rêve seulement qu’une complicité est possible entre femmes et que des hommes (Adam Kesher, Bob Brooker, Wally Brown, Woody Katz) peuvent être ridiculisés et abandonnés.

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Article publié le 20 Août 2019 sur Lmsi.net