Le Pic-Bois est un bulletin d’information libertaire régional publié au Saguenay depuis 2010. Diffusé par le Collectif anarchiste Emma Goldman et ses ami-e-s, le Pic-Bois met de l’avant la construction d’alternatives sociales et d’un pouvoir populaire pour changer la société ici et maintenant. Oiseau tapageur et rebelle, le Pic-Bois vous informe et sensibilise pour rompre avec l’ordre établi.

Ce sixième numéro est consacré à la tactique de la grève des loyers. Il a pour but de susciter des réflexions critiques et des débats, mais également le passage à l’action. Sa composition s’inscrit dans le contexte de la lutte contre les propriétaires exploiteurs et la solidarité avec les locataires sinistré-e-s du taudis du 734 rue Racine. Si vous souhaitez faire la distribution du journal sur votre campus, dans votre voisinage ou dans votre lieu de travail, sentez-vous bien sûr libre de faire des photocopies à partir du fichier que l’on joint ici.

Des dizaines de copies en ont déjà été distribuées lors de la Marmite autogérée du 13 mai. Vous aurez également la chance de vous en procurer des copies lors de prochains événements.

* Le Pic-Bois n°6  (format PDF) est disponible en ligne par téléchargement à cette adresse. *

De son bec solide, le Pic-Bois s’engage dans un perçage difficile, mais avec la force du nombre il vaincra! Les éditions précédentes du bulletin sont toujours en ligne (et encore d’actualité). S’il s’avère que certaines ne sont plus disponibles, écrivez-nous par courriel à l’adresse [email protected] et nous vous ferons parvenir celles que vous avez besoin.

No.1, 2010 – Sur les « régions ressources »
No.2, 2011 – Sur le Racisme au Saguenay-Lac-St-Jean
No.3, 2012 – Sur les Radios-Poubelles
No.4, 2015 – Sur le Colonialisme
No.5, 2015 – Pour en finir avec le travail

Texte intégral :

Pour défendre le droit au logement : LA GRÈVE DES LOYERS !

Au moment de publier ces lignes, nous pensons aux locataires de la maison de chambre du 734 rue Racine à Chicoutimi. Après l’incendie qui a lourdement endommagé leur immeuble et causé la mort de Michael Labbé, leur propriétaire n’a rien fait pour rénover l’immeuble. Le proprio exploiteur exige de se faire payer le loyer malgré les conditions inhumaines et infectes de sa bâtisse. Les voisins n’en reviennent pas. Les institutions publiques préfèrent ne rien faire ; elles laissent l’injustice perdurer et la bâtisse pourrir. Pendant ce temps, le plafond s’émiette sur la tête des locataires. Les moisissures nuisent gravement à leur santé. À l’heure de l’embourgeoisement du centre-ville, quelle est donc la valeur de la vie d’une personne en situation de pauvreté?

Quand les propriétaires refusent de rénover leurs immeubles en mauvaise condition, que la moisissure s’étend ou que le coût du loyer est augmenté exagérément, la Régie du logement et les groupes venant en aide aux locataires sont parfois d’une aide limitée pour différentes raisons. Il existe bien des pages de lois et le droit au logement est en principe reconnu, mais comme il est coutume dans ce système économique, ce sont le plus souvent les moins nanti-e-s et les plus opprimé-e-s qui se retrouvent dans les situations où leurs droits les plus élémentaires ne sont pas reconnus. Il existe certaines procédures avec la Régie du logement par lesquelles un ou une locataire peut individuellement cesser de payer son loyer dans l’attente d’un jugement rendu par la Régie. Force est de constater que la procédure est toutefois généralement assez longue et que la Régie est la plupart du temps du côté des propriétaires.

Il existe un autre moyen développé à travers les traditions populaires de lutte libertaire : la grève des loyers. En bref, il s’agit de l’action concertée (ensemble) par les locataires d’un immeuble de cesser de payer le loyer tant que leurs demandes ne sont pas remplies (exemple : rénovations ou coût des loyers). Tout comme l’exploitation éhontée des propriétaires, la grève des loyers n’est pas prévue ou encadrée par la loi. C’est néanmoins un moyen légitime pour défendre un droit reconnu. Elle transforme la relation individuelle locataire/propriétaire en un rapport de force collectif dans lequel les locataires d’un immeuble ou d’un quartier deviennent une force autonome.

Parkdale, Toronto : Des grèves des loyers victorieuses qui se répètent

Parkdale est un quartier de Toronto qui connaît depuis plusieurs années un embourgeoisement à grande vitesse. Résultat : le prix des loyers monte, des propriétaires d’immeubles à logement à coût modique cessent de faire les réparations, les plus pauvres sont chassés vers d’autres quartiers et certains proprios ont même été accusés d’avoir mis le feu à des immeubles habitables pour faire de la place pour les condos des riches. Réagissant aux besoins urgents de rénovation, plusieurs centaines de locataires de 12 immeubles gérés par l’un des plus gros propriétaires de la ville, MetCap Living Management Inc., ont fait la grève des loyers durant un peu plus de trois mois l’été dernier. Comme on peut s’y attendre, les propriétaires ont répondu par de nombreuses provocations et le président de MetCap a même foncé sur un manifestant avec son camion. Mais les locataires ont pu compter sur la solidarité des militants et militantes libertaires du quartier et d’un voisinage tout autant concerné par l’embourgeoisement. Grâce à la lutte, les locataires ont eu vraiment plus de poids dans le rapport de force avec leur propriétaire. La preuve : la grève des loyers s’est terminée après que MetCap ait fait de nombreuses concessions importantes.

En mars dernier, une autre grève des loyers était couronnée de succès après deux mois de cessation du paiement. Par leur lutte, les locataires ont réussi à forcer la firme de gestion de propriété Nuspor Investments à abandonner son projet de hausse des loyers de plus du double du montant maximal établi par le gouvernement ontarien. De plus, ils et elles ont à nouveau démontré le pouvoir économique que peuvent avoir les locataires en s’unissant et en touchant à la seule chose qui compte pour les proprios véreux : leur portefeuille.

Prochaine étape : On fait ça comment?

Une grève des loyers peut être réalisée à différentes échelles. La plus simple est bien sûr par les gens qui habitent un même immeuble. La première étape est de se parler entre locataires des problèmes qui sont vécus dans la bâtisse et de l’inaction du propriétaire. La solution de la grève des loyers doit être réfléchie dans l’optique d’une action commune pour dénoncer une situation et pour forcer le proprio à respecter les droits des locataires. Ce n’est pas absolument nécessaire que tout le monde d’un immeuble y adhère, mais la force du nombre augmente les chances de gagner. Comme dans tout rapport de force, la solidarité des gens autour (les ami-e-s, les personnes du quartier, les groupes ou les gens sympathiques à la cause) vient soutenir les grévistes contre les abus possibles. Quand on est tout seul, les propriétaires et les autorités n’ont pas de gêne à abuser, mais quand on est nombreux et qu’on dit « Non! » à leurs provocations, c’est autre chose. On fait la grève des loyers pour la gagner. Pour maintenir la pression, la chose la plus importante est de refuser de payer le loyer jusqu’à la victoire. Au cours de la grève, les locataires organisent des rencontres pour se parler de leurs demandes et des propositions qui sont faites par le propriétaire ; c’est la forme la plus pure (et véritable) de la démocratie : la démocratie directe. Le pouvoir est aux locataires. C’est eux et elles qui décident quand leurs demandes sont satisfaites.

En terminant, la grève des loyers est une solution très concrète aux besoins collectifs des locataires. De simple solution, elle est devenue un mouvement de masse aux proportions qui ont atteint des quartiers, des villes et des régions entières dans de nombreux pays. En Espagne, en Angleterre, à Cuba, au Mexique, au Chili, au Panama, en Argentine, au Pérou et au Portugal notamment, les anarchistes ont pris part à l’organisation de grèves de loyers massives et historiques dans lesquelles des dizaines, parfois même des centaines de milliers de locataires ont participé. Comme le disait Pierre Kropotkine : « Les libertés ne se donnent pas, elles se prennent ». Contre l’inhumanité des exploiteurs et leur soif inétanchable de profits, il nous faut lutter pour notre dignité et pour nos droits. La grève des loyers nous enseigne non seulement qu’ensemble les exploité-e-s peuvent forcer les maîtres à reculer, mais que dans l’action, ils et elles peuvent faire émerger les bases d’un monde nouveau où la vie humaine reprend sa pleine valeur à travers l’entraide, la liberté et l’égalité.

Source: http://ucl-saguenay.blogspot.com/2018/05/6eme-edition-du-bulletin-regional-le.html -