Mai 24, 2020
Par Le Monde Libertaire
49 visites


1984 c’est l’année après mon divorce où la chanson devient vraiment une activité, où je fais des spectacles en mon nom Patrick Kipper après toute l’époque militante qui a couvert les années 70 et le début des années 80.
Déjà, j’ai fait beaucoup de spectacles de chansons. Tout le temps dans le cadre de la fédération anarchiste Île de France ou de mon groupe Sevran Bondy de la fédération anarchiste ou dans le cadre de mon entreprise l’Oréal, où j’ai travaillé comme salarié comme magasinier pendant une vingtaine d’années et où j’ai fait les premiers spectacles pour le compte du comité d’entreprise dont j’étais l’élu CGT de la commission culturelle.
Je vais rester dans l’entreprise jusqu’en 1991 en continuant à militer. Je ne suis plus membre de la fédération anarchiste en tant que membre mais je ne m’en éloigne jamais.
Je vais participer à des activités culturelles à côté. Par tempérament et avec le compagnonnage de mon maître – si on peut dire ça des libertaires comme la devise étant ni dieu ni maitre – Georges Brassens. Je vais tout le temps continuer avec ce double sillon.
Je reste quelqu’un qui va aux spectacles sur Paris. Les spectacles chansons il n’y en a presque plus.  Y’a plus de cabaret du tout. Y’en a un seul qui soit constitué un peu à l’ancienne c’est “Le Trou Noir”.
Le “Trou noir”, ceux qui le créent, je les connais bien. Ce sont des gars proches de la fédération anarchiste. Y’en a un qui est membre de la fédération anarchiste.
Ils créent “Le Trou Noir” qui va durer 10 mois. C’est pas long. Mais ça va être un lieu finalement puisqu’il n’y a que ce lieu sur Paris. Ça peut sembler incroyable pour une grande ville comme Paris qu’il n’y ait plus de chansons du tout. Je ne parle pas pour ceux qui sont installés, qui sont les vedettes qui passent dans le music-hall. Pour eux, la chanson existe toujours. Mais pour ceux qui débutent, pour ceux qui sont des artisans de la chanson qui n’ont pas une très grande notoriété auprès d’un grand public. Pour eux, il n’y a rien.
“Le Trou Noir” va donc exister pendant 10 mois en fonctionnant 4 à 5 jours par semaine, voir plus, quelques fois avec vraiment du public. C’est avant tout la chanson, il y a un peu de la poésie, du jazz aussi mais c’est avant tout de la chanson.
J’ai fréquenté le lieu en y traînant mon plus jeune fils qui aime bien. Je l’ai habitué tout petit, il m’a suivi partout. Je l’ai emmené voir des trucs incroyables. Quand il avait 10 ans, je l’ai emmené voir “La cantatrice chauve” par exemple de Ionesco. C’est un aparté. C’était pas pour son âge. D’ailleurs moi, est ce que j’ai bien compris la pièce ? C’est pas sûr. “La cantatrice chauve” a commencé à se jouer au théâtre de la Huchette tout de suite après-guerre en 1946 et se joue toujours aujourd’hui.
Forcément, les interprètes ont changé. A l’époque j’y emmène mon gamin parce qu’il y a Dominique Mac Avoy qui a repris un des rôles principaux.

C’est une comédienne qui fait beaucoup de doublage, qui est aussi chanteuse. Mais c’est une des stars de la doublure finalement. A cette époque, un petit peu avant, elle était la doublure à la télévision d’une série qui s’appelait “Super Jaimie”. C’est les années 80. Ça faisait suite à “L’homme qui valait 3 milliards” qui est une série des années 70/80 à la télé que tout le monde regardait.
Et il y a eu son pendant féminin avec “Super Jaimie”. Et la voix de “Super Jaimie”, c’était Dominique Mac Avoy. C’est pour ça quand on a été voir “La cantatrice chauve”, mon fils n’a pas regardé la pièce “La cantatrice chauve”, pour lui sur scène c’était “Super Jaimie”.
C’est une femme aux pouvoirs multiples. Après on a été voir Dominique Mac Avoy dans sa loge. 
Mon fils l’a regardé avec des yeux médusés. Dominique lui dit “T’inquiètes pas, je n’arrache pas les radiateurs dans les loges, ni rien”.
Ça, mon fils, il a aujourd’hui 40 ans, “La cantatrice chauve”, il s’en rappelle. Parce que c’était “Super Jaimie”.
“Super Jaimie”, tous les gosses suivaient ça. Dans la cour d’école, mon fils quand il disait qu’il connaissait “Super Jaimie”, il disait “personne ne m’a cru” !
J’en reviens au “Trou Noir”, dans l’année 1985. J’y vais pas tous les jours, car je bosse. Mais j’y vais assez souvent, j’y vais toutes les semaines. C’est là que je fais la connaissance d’une chanteuse qui s’appelle Marie Josée Vilar.
Je vais la voir la première fois sur scène. Je la connais un peu. Elle a eu une petite notoriété. Mais je ne la connais pas plus que ça. Elle chante, elle est toute seule. Voix et guitare.
Avec un autre chanteur Bernard Haillant avec qui elle partage la soirée. C’est un plaisir. C’est avec ces deux artistes que je débute ma programmation.

Bernard Haillant très régulièrement, Marie Josée Vilar, ça va être une de mes grandes histoires de la chanson.
“Le Trou Noir” vit sa vie et se termine en apothéose. Le lieu est interdit finalement par le pouvoir socialiste. Les socialistes ont pris le pouvoir en 81. Les socialistes interviennent souvent de façon très hostile aux esprits libres, on va dire. “Le Trou Noir” n’était pas en règle de façon administrative bien entendu. Ils n’ont jamais cherché à l’être. Ils savaient qu’ils s’exposaient à un retour de bâton. Mais il a été assez violent car “Le Trou Noir” ne leur plaisait pas.

Donc, ils l’interdisent. Souvent, les forces de police sont là. Ils sont plusieurs devant le petit café-théâtre, il ne se passe rien, ils n’interviennent pas non plus. “Le Trou Noir” force un petit peu. A partir du moment où ils sont interdits, ils montent un festival avec tout un mois de spectacles de chansons.
Dans la rue où était le théâtre, il y avait une firme de voiture qui fabriquait aussi des chars d’assaut et assurait leur entretien pour le ministère des armées. Comme par hasard, l’un des derniers jours de l’ouverture (c’était déjà interdit, simplement on faisait de la résistance), lorsque le public arrive pour l’une de ces dernières soirées, il a la grande surprise de voir en arrivant des chars.
C’était extrêmement étonnant. Les chars n’ont quand même pas pris position devant le théâtre et n’ont pas tiré sur le théâtre.
Mais c’était assez intimidant, il y avait beaucoup de chars dans la rue. Dix ou quinze chars dans la rue, c’était énorme.
Cette dernière soirée, ça s’est passé avec les chars dans la rue. Bon finalement après, il a fallu qu’ils ferment sinon ils allaient en prison. Ils ont résisté jusqu’au dernier moment.
D’ailleurs, les responsables quand ils ont vu le dernier soir tous les chars, l’un des trois qui était le moins gaillard de tous, dans un premier temps était passé devant le théâtre. Il n’était pas rentré.
C’était l’un des patrons. Après il a dit quand même “C’est mon théâtre, faut que j’y retourne”.
Il y est retourné, il s’était arrangé une petite cache dans la soupente où il pouvait se cacher s’ils rentraient.
Cela dit, les spectacles ont quand même eu lieu mais voilà ils ont fermé. Ça ne pouvait pas se terminer autrement.
C’est pour ça, les copains libertaires, j’étais sympathisant avec eux, je les soutenais comme je pouvais.
Je suis militant mais je ne suis pas que militant. Pour moi, la chanson fait partie de la militance aussi. Je me suis dit je vais essayer de faire des spectacles de chansons. C’est un petit peu fou comme idée. Mais en même temps j’avais un potentiel qui était un potentiel libertaire. Je connaissais beaucoup de monde dans le milieu libertaire et tout le monde me connaissait. Je savais que j’aurais le soutien dans ce milieu sur mon projet.
En sachant bien sûr que c’est pas 100 000 personnes, c’est un milieu assez restreint mais sur lequel on peut compter qui est très actif. Je me suis lancé, j’ai cherché. Je connaissais bien le milieu des artistes. J’ai prospecté plusieurs théâtres mais je voulais un vrai théâtre. Il était facile pour moi de m’installer dans un haut-lieu que je n’aurais pas eu à payer où on aurait pu pousser des chaises et installer deux micros. Ça, ça ne coûte rien. Je ne suis pas contre pour le faire de temps en temps. Je l’ai fait souvent en y participant mais ce n’était pas mon but. Je voulais un vrai théâtre et retrouver cette ambiance des concerts avec Brassens, Ferré. Moi j’aime le music-hall, comme disait Trenet dans une de ses chansons. J’aime le rideau, j’aime les trois coups. J’aime quand on est tapi dans l’ombre dans la salle, que le rideau est fermé. Tac ! Tac ! Tac ! Le rideau se lève.
Ce que je cherchais, c’est un théâtre de 100 ou 200 places. Plutôt 100 que 200 avec un prix de location abordable. C’est le Cithéa que je choisis, 112 rue Oberkampf. C’est un lieu à l’époque qui appartenait à Jacqueline Dorian qui avait été chanteuse comédienne, qui est toujours chanteuse occasionnellement. Mais elle s’occupait surtout de son théâtre.

Elle a eu un cabaret très connu dans les années 50. C’était la grande époque des cabarets. Son cabaret n’a pas duré très longtemps, il a duré 3-4 ans mais c’était l’un des grands cabarets.
C’est avec elle que je loue le théâtre. Ce théâtre à l’époque est un lieu qui se louait. Elle faisait un petit peu de spectacle, elle restait comédienne, elle y chantait une fois de temps en temps.
Elle avait créé une association qui était un peu sur la fin, une association féministe qui ne regroupait que des chanteuses.
L’association s’est arrêtée aussi. Y’a souvent ses anciennes copines qui venaient chanter.
Elle ne leur louait pas mais autrement fallait louer le théâtre. C’est une salle qui fonctionnait sur deux horaires le soir. Y’avait un horaire à 20 heures, un horaire à 22 heures.
La salle était spécialisée, il y avait aussi un café. Un café à l’ancienne comme il y en avait dans les années 50, la salle était à côté.
Elle faisait rock. En location, la salle était spécialisée dans le rock alternatif français des années 80 qui existait à l’époque. Il y avait un fort courant. Cette salle-là, c’était la petite salle du rock alternatif. C’est là qu’a débuté vraiment beaucoup de groupes.
Certains sont devenus célèbres. Le plus célèbre de ces groupes qui a débuté là, c’est les Garçons Bouchers.

Y’a aussi les Ludwig Von 88 qui sont passés là, qui est un groupe qui était beaucoup moins connu que les Garçons Bouchers qui eux ont atteint le grand public en dehors du milieu du rock alternatif. 
Alors que les Ludwig Von 88 sont toujours restés dans le rock alternatif et en plus dans le rock méchant mais le rock méchant politisé anarchiste et ils sont tout le temps restés comme ça.
Alors eux, ils n’ont jamais atteint le grand public. Mais ils ont une chanson fantastique qui plaisait beaucoup à mes jeunes garçons. C’était “Les trois p’tits keupons”.

C’était les 3 petits cochons, version Ludwig von 88. Un grand moment de l’histoire du rock alternatif qui était sur beaucoup des bandes de nuit de Radio Libertaire.
…/… 




Source: Monde-libertaire.fr