Juin 4, 2022
Par Le Numéro Zéro
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Depuis plusieurs semaines, l’agitation enfle dans les diffĂ©rents ateliers des usines Creusot-Loire de Saint-Chamond.

Le slogan sur la banderole fait allusion aux bĂ©nĂ©fices engendrĂ©s par Creusot-Loire depuis deux ans. Le chiffre d’affaire est en augmentation (les syndicats estiment que c’est un des effets de la crise) et l’annĂ©e 1974 a Ă©tĂ© trĂšs satisfaisante pour le groupe. Les bĂ©nĂ©fices nets dĂ©clarĂ©s se montent en 1974 Ă  4,6 milliards contre 3,2 en 1973, ainsi qu’une augmentation de 20 % des dividendes (d’aprĂšs un tract CGT-CFDT Creusot-Loire Saint-Chamond du 15 avril 1975).

Dans le mĂȘme temps, Ă  Saint-Chamond et dans la vallĂ©e du Gier, la situation est vĂ©cue difficilement par la population (tract distribuĂ© le 5 juin). La crainte du chĂŽmage se dĂ©veloppe, notamment pour les jeunes. Un certain nombre d’usines connaissent des difficultĂ©s ou ont fermĂ© (RhĂŽne-Poulenc Textile, 620 salariĂ©s, et Gillet-Thaon, 150 salariĂ©s, Ă  Saint-Chamond par exemple).

Enfin, les restructurations quasi permanentes dans les usines Creusot-Loire du bassin, et notamment Ă  Saint-Chamond depuis la constitution du groupe alimentent un sentiment d’inquiĂ©tude que la crise de 1973-1974 accentue. Par exemple, destruction de la fonderie fin janvier 1975 (les halls de 240 m de long dataient de 1902 et 1919, agrandissements en 1937 et 1956, bref lorsque les usines Ă©taient « locales Â» (CAFL
), ce qui est de moins en moins le cas depuis Creusot-Loire) ; transfert d’un atelier de la division Ermont de Saint-Chamond Ă  Assailly (Lorette) fin 1974 ; fusion de l’usine d’Onzion avec Calibracier dĂ©but 1975, etc.

Face Ă  ces bĂ©nĂ©fices et aux positions intransigeantes de la direction qui se retranche derriĂšre la crise pour refuser de nĂ©gocier, l’agitation s’intensifie Ă  partir de la mi-mai 1975 (dans le cadre de nĂ©gociations nationales Ă  Paris). La direction locale fait traĂźner les nĂ©gociations au 30 mai : dĂ©brayages multiples et occupations temporaires des locaux le 28 mai. Échec des nĂ©gociations le 30, nouvelles nĂ©gociations le 2 juin : Ă©chec de celles-ci suites aux positions intransigeantes de la direction nationale du groupe. De plus, le 3 juin, Ă  l’usine d’Onzion deux ouvriers sont griĂšvement blessĂ©s au visage et aux mains. Le mĂȘme jour, invasion des locaux de la direction de Saint-Chamond par une centaine d’ouvriers (700 ont dĂ©brayĂ© Ă  10h) : dĂ©gradations et bousculades de cadres.

Le 4 juin un tract des sections CGT-CFDT de Creusot-Loire Saint-Chamond, est distribuĂ© :

« De plus en plus nombreux, de plus en plus forts Â»

« Mai 68 : Ă  chaud le patronat prend l’engagement d’un retour aux 40h en 1976. Nous sommes en 1975 et nous faisons toujours 44h. Les patrons renient leur engagement ! On est loin des promesses Ă©lectorales Ă  la rĂ©alitĂ©. En mai 1974, GISCARD promettait la retraite Ă  60 ans, prĂšs d’un an aprĂšs, aucune discussion n’est engagĂ©e et le patronat est toujours aussi intransigeant. Depuis des annĂ©es, au niveau de la SociĂ©tĂ© Ă  Saint-Chamond, nous posons et reposons les mĂȘmes questions, nous proposons des nĂ©gociations sĂ©rieuses, la direction local joue au ping-pong avec la Direction GĂ©nĂ©rale, manƓuvre, multiplie les rĂ©unions stĂ©riles, se paie de notre tĂȘte. ÇA SUFFIT ! Â»

Le 5 juin au matin, jour de la photo, dĂ©brayage de 2h pour manifester en ville avec ceux de Mavilor, de Gillet-Thaon etc. DĂ©part du portail A avec pancartes, banderoles, etc. en direction de la place de la LibĂ©ration (marchĂ©) de Saint-Chamond, tractage.

RĂ©sumĂ© et extraits du tract commun CGT-CFDT Creusot-Loire Saint-Chamond,distribuĂ© le 5 juin 1975 dans les rues de la ville (source : ADL 1059 W 39)

« Ă€ la population !

Pas un jour sans apprendre une fermeture d’usine, des licenciements collectifs, du chĂŽmage total ou partiel. « Des jeunes sont chĂŽmeurs avant d’avoir travaillĂ© Â». Plus de 1 M de chĂŽmeurs. Ça va mal pour les familles, etc. Â»

« Creusot-Loire vous connaissez ? Qui n’a pas un frĂšre, un parent, un ami dans cette usine gĂ©ante qui a vu le nombre de ses emplois diminuer. À la CAFL on y rentrait pour faire « sa carriĂšre Â», les avantages sociaux Ă©taient les plus avantageux du dĂ©partement, l’emploi y Ă©tait assurĂ©. Aujourd’hui l’emploi n’est pas assurĂ© ; Creusot-Loire refuse d’abaisser l’ñge de la retraite Ă  60 ans et la semaine de 40h sans perte de salaire (alors qu’en 1968 le patronat avait pris l’engagement d’y arriver en 1976) ; les salaires et avantages sociaux sont les plus rĂ©duits de la localitĂ© (vallĂ©e) Â».

Les demandes de nĂ©gociations n’aboutissent pas, les propositions de la CGT et CFDT ne sont pas entendues
 et les profits augmentent
 Bref « notre combat est le votre Â».

La situation va demeurer tendue jusqu’au 4 juillet. Mises Ă  pied, dĂ©brayages, invasion de la direction et impasses dans les nĂ©gociations. Des plaintes dĂ©posĂ©es contre des ouvriers et dĂ©lĂ©guĂ©s relanceront les dĂ©bats sur ce printemps 1975 en fin d’annĂ©e. Mais l’unitĂ© d’action et la combativitĂ© ouvriĂšre des « heures chaudes de mai-juin Â» (selon le titre d’une article de La Tribune du 22 octobre 1975) ne sera pas retrouvĂ©e. Fin 1976, l’éclatement de l’usine C-L de Saint-Chamond en 4 unitĂ©s distinctes, dont 3 seront des filiales de Creusot-Loire, achĂšve le processus de dĂ©territorialisation de l’usine, entĂ©rinĂ© avec la constitution du groupe.

Rassembler l’ensemble des salariĂ©s devient quasiment impossible.

P.-S.




Source: Lenumerozero.info