Source: USATODAY.com

«Si la révolution est toujours en retard sur l’évolution, la cause en est à la résistance des milieux... » – Le géographe et anarchiste Élisée Reclus.(1)

La révolte qui a embrasé les États-Unis d’Amérique (USA) après l’assassinat de l’Afro-Américain George Floyd, asphyxié par un officier de police blanc à Minneapolis le 25 mai dernier, s’est greffé à la double crise que traversent les États-Unis : la crise sanitaire liée à la pandémie, qui a mis en évidence les profondes inégalités dans la société américaine en frappant beaucoup plus durement la communauté afro-américaine, et la grave crise économique qui en a résulté. Des inégalités sociales qui découlent d’une longue histoire de subordination, d’exploitation, de discrimination, de mépris, bref de racisme envers les Afro-Américains.
De la fin de l’esclavage à la mise en place du système de ségrégation raciale
« S’il y a progrès, il peut y avoir aussi recul et si les évolutions tendent vers un accroissement de vie, il y en a d’autres qui tendent vers la mort. » – Élisée Reclus
Le président Abraham Lincoln ne procéda pas à l’abolition de l’esclavage par pure bonté d’âme comme laissent supposer certains livres d’histoire. De nombreuses révoltes d’esclaves et un important mouvement abolitionniste précédèrent la guerre de Sécession (12 avril 1861 au 9 avril 1865) et l’abolition de l’esclavage. De plus, comme le souligne Howard Zinn dans Une histoire populaire des États-Unis de 1492 à nos jours (2): « Le gouvernement américain avait engagé un combat contre les États esclavagistes en 1861 non pas pour mettre fin à l’esclavage mais pour conserver intact l’immense territoire national avec son marché et ses ressources. » (Zinn, p.229). Ce n’est qu’à l’été 1862 que Lincoln se résout à abolir l’esclavage et c’est seulement le 1e janvier 1863 que sa proclamation d’émancipation entra en vigueur.
Après la guerre de Sécession, les anciens esclaves ont continué à travailler majoritairement dans les plantations. Sous la présidence d’Andrew Johnson (l’ancien vice-président de Lincoln et farouche opposant aux droits civiques), les États sudistes installèrent même un « code noir » qui transformait les anciens esclaves en véritables serfs. Après la tentative de destitution et finalement la défaite du président Johnson aux primaires démocrates, le républicain Ulysse S. Grant est élu à la présidence. Les États sudistes doivent désormais, pour être admis dans l’Union, avoir approuvé les nouveaux amendements constitutionnels (3).
Dans les années qui suivirent la guerre, les Noirs ont formé des associations en plus d’obtenir le droit de vote et d’envoyer des représentants dans les chambres des États et au Congrès, tout en demeurant largement minoritaires. Le Congrès introduit dans le sud un système d’éducation gratuit et mixte. Toutefois, ce fut que pour une courte période (la reconstruction). L’occupation des anciens États sudistes par l’armée de l’Union reporte pour un certain temps le processus réactionnaire. Même à cela, elle ne parvient pas à enrayer la violence organisée par l’oligarchie blanche du sud et l’apparition du Ku Klux Klan (KKK) dont les membres organisent des raids, des lynchages, des incendies et des agressions physiques. Dans le seul État du Kentucky, les archives enregistrent 116 actes de violence entre 1867 et 1871. (Zinn, p.236)
Après le compromis de 1877, qui met fin au contentieux de l’élection présidentielle de 1876, l’armée fédérale est retirée des États du sud, les démocrates blancs revenus au pouvoir mettent en place un système de ségrégation raciale (dans les écoles, les transports en commun et les services publics) par l’entremise des lois Jim Crow. « Le compromis de 1877 ne restaurait pas l’ordre ancien dans le sud, mais il garantissait aux leaders blancs de cette région l’autonomie politique et la non-intervention dans leur politique raciale tout en reversant une part des bénéfices du nouvel ordre économique » (Zinn, p.239). De son côté, la Cour suprême réintroduit assez rapidement la discrimination en annulant un décret sur les droits civiques de 1875 qui interdisait la discrimination à l’encontre des Noirs dans les services et lieux publics. La Cour suprême déclare alors: « Que l’interprétation personnelle des droits de l’individu n’est pas réglementée dans l’amendement. » (Zinn p.236). En 1896 , la Cour suprême, avec l’arrêt Plessy v. Ferguson, institut dans le droit américain le système de ségrégation avec la doctrine dite  « Séparés mais égaux ».
En 1900, tous les États du sud ont inscrit dans de nouvelles lois constitutionnelles ou de nouveaux statuts la suppression du droit de vote et la ségrégation pour les Noirs. Bien que cela ne soit pas légalement stipulé, la subordination des Noirs et les préjugés racistes existaient tout autant dans le nord. Rappelons qu’à la fin de la guerre de Sécession, 19 des 24 États du nord n’accordaient toujours pas le droit de vote aux Noirs. De plus, les quelque 200 000 soldats noirs qui ont largement contribué à la victoire de l’Union recevaient une solde inférieure aux soldats blancs et les tâches les plus pénibles leur étaient réservées.
Émeutes raciales et mouvement des droits civiques 
« Des révolutions peuvent s’accomplir pacifiquement, par suite d’un changement soudain du milieu, entrainant une volte-face dans les intérêts ; de même des évolutions peuvent être fort laborieuses, entremêlées de guerre et de persécutions… » (Reclus p.35)
En 1955, dans la ville de Montgomery en Alabama, Rosa Parks refuse de céder sa place à un homme blanc dans un transport en commun. Cet événement marque le début d’un vaste mouvement de boycott et de désobéissance civile qui mène à l’interdiction en 1956 de la ségrégation dans les transports en commun.
Les années 1964 et 1965, au cours desquelles le Congrès vote les lois sur les droits civiques, sont marquées par de nombreuses émeutes à travers le pays: Floride (assassinat d’une femme noire), Cleveland (assassinat d’un prédicateur noir), New York (jeune noir abattu), Rochester, Jersey City, Chicago, Philadelphie. À Los Angeles, la Garde nationale est appelée afin de mater une émeute déclenchée par l’arrestation d’un jeune conducteur noir. La Garde nationale a recours aux armes, ce qui entraîne la mort de 34 personnes et fait des centaines de blessés.
À l’été 1966, la Garde nationale est une nouvelle fois mandatée pour mettre fin à une révolte de la communauté noire dans les villes de Cleveland (4 morts) et Chicago (3 morts).
Pour l’année 1967, un rapport du National Advisory commitee on Urbain Disorders dénombre huit émeutes majeures, 33 soulèvements sérieux et 123 désordres mineurs qui ont entraîné la mort de 83 personnes principalement à Détroit et à Newark (Zinn, p.521). Les émeutiers et les émeutières s’attaquèrent aux symboles de l’autorité et de la propriété dans les quartiers noirs.
L’assassinat de Martin Luther King en 1968 engendra de nouvelles émeutes dans tout le pays. Le gouvernement fédéral invoque l’Insurrection act, ce qui autorise le président à déployer l’armée américaine à Washington D.C., Baltimore et Chicago. 35 noirs furent tués.
D’autres émeutes raciales éclatèrent aux USA au cours des dernières décennies. Que ce soit à Miami en  1980, à Brooklyn en 1991, en Californie lors de l’année 1992 – la dernière fois où un président eu recourt à l’Insurrection act – à Ferguson en 2014, à Baltimore en 2015 ou encore à Charlotte en 2016.  L’année 2012 marque la création du mouvement « Black Lives Matter » (Les vies noires comptent) à la suite de l’acquittement de Zimmerman dans l’affaire Trayvon Martin.
Les bégaiements de l’histoire

La réaction du président Donald Trump devant les nouvelles émeutes raciales a été de brandir le gourdin et faire appel à l’ordre. Dans les derniers jours, le 45e président des USA a fait part de sa volonté d’envoyer l’armée pour venir à bout de ce qu’il a qualifié de « terrorisme intérieur » et a déclaré son intention de rendre illégaux les antifas (diminutif pour antifasciste). Tout ceci afin de satisfaire sa base électorale en vue de l’élection présidentielle de novembre prochain et au plus grand plaisir des conservateurs religieux, des suprématistes blancs et des membres de l’Alt-right.
(1) RECLUS, Élisée, L’Évolution, la Révolution et l’Idéal anarchique, Paris, P.-V. Stock éditeur, coll. « Bibliothèque sociologique », no 19, 1898 , 296 p.
(2) Zinn, Howard. Une histoire populaire des États-Unis. De 1492 à nos jours. Agone, 2002
(3) Le 13e amendement interdit l’esclavage alors que le 14e stipule que tous les individus nés aux États-Unis en sont citoyens. Finalement, le 15e amendement interdit le déni du droit de vote fondé sur la couleur de peau ou les conditions antérieures de servitude.

Article publié le 19 Juin 2020 sur Ucl-saguenay.blogspot.com