Signaler cet article à l'équipe de modération
Délai moyen de réponse : 1 à 5 heures
À distance de la vision folklorique d’une « révolution des œillets », expression qui en réduit considérablement la portée historique en la ramenant à un simple soulèvement militaire déposant en quelques heures – et quasi-pacifiquement – un régime réputé moribond, la Révolution portugaise constitue le dernier exemple d’un processus authentiquement révolutionnaire dans le monde occidental et un épisode crucial de la lutte des classes à l’échelle nationale, européenne et mondiale. Retour su cet événement avec cet article d’Ugo Palheta : Au-delà des oeillets. Grandeurs et limites de la Révolution portugaise.
Ugo Palheta montre ici que cette révolution ne se contenta pas de faire tomber la plus vieille dictature fasciste en Europe, installée par Salazar et étranglant le pays depuis plus de quarante ans. Née sous la forme d’une révolution anti-coloniale, elle aboutit en quelques mois à la libération nationale de l’Angola, du Mozambique, du Cap-Vert et de la Guinée-Bissau. Elle mit en mouvement durant pas moins de dix-neuf mois les classes populaires du pays – en premier lieu la classe ouvrière industrielle mais aussi la paysannerie pauvre et les employés -, et elle s’approfondit jusqu’à menacer le pouvoir de la bourgeoisie portugaise et inquiéter l’impérialisme états-unien.
Alors que l’offensive capitaliste s’est accélérée dans le monde entier suite à la crise financière de 2007-2008, notamment dans les pays d’Europe du sud soumis à une cure austéritaire d’une extraordinaire violence, c’est là un spectre bien encombrant pour la classe dirigeante portugaise et pour les puissances impérialistes, qui ne craignent rien tant qu’une irruption des classes populaires sur la scène politique et sociale [1].
Article publié sur le site contretemps.eu
D’avril 1974 à novembre 1975, la classe ouvrière portugaise va ainsi chercher à briser l’appareil d’État hérité du régime salazariste et à inventer les voies d’un socialisme démocratique, dans des conditions d’arriération économique et de répression politique léguées par une dictature qui se sera maintenue plus de quarante ans. S’enracinant en partie sur le terrain des contradictions propres au colonialisme portugais, la Révolution s’ouvre le 25 avril 1974 par une révolte de capitaines organisés dans le cadre du Mouvement des forces armées (MFA), avant de se radicaliser par bonds – à travers l’auto-organisation croissante dans les entreprises et les quartiers, parmi les soldats et les paysans – en réponse aux tentatives successives de la classe dominante d’en arrêter le cours.
Il faudra toute la détermination contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, s’appuyant sur les fractions conservatrices de l’armée et le pouvoir idéologique de l’Église, pour faire refluer la combativité populaire et la montée d’une large conscience anticapitaliste. La responsabilité en revient également aux deux grands partis de la gauche portugaise, à des titres différents : là où le Parti socialiste portugais assumera pleinement la tâche de gérer loyalement les intérêts de la bourgeoisie et de maintenir les structures de l’État capitaliste, le Parti communiste (PCP) consacrera une grande partie de son énergie à détourner le prolétariat de toute action politique autonome et à limiter les objectifs de lutte, cherchant à saper l’audience croissante des groupes d’extrême gauche (maoïstes, guévaristes et trotskistes).
Une révolution qui vient de loin
Une révolution n’est jamais un éclair dans un ciel serein ; elle s’annonce à travers de multiples indices avant-coureurs qui, le plus souvent, ne deviennent lisibles en tant que tels qu’après-coup, une fois le soulèvement populaire amorcé. Cette difficulté à interpréter les modifications silencieuses du rapport de forces et les soubresauts de la colère populaire explique pourquoi les organisations authentiquement révolutionnaires sont rarement à l’initiative durant les premiers moments d’une révolution et peuvent éprouver les plus grandes peines à conquérir une influence au sein des mouvements de masse, en particulier lorsqu’ils sont confrontés à des partis mieux structurés, disposant de moyens financiers supérieurs, d’un accès régulier aux grands médias et d’une audience acquise de longue date.
La Révolution portugaise prend racine dans la crise du régime salazariste. Dictature aux traits fascistes s’appuyant sur une idéologie réactionnaire dont s’inspirera le régime de Vichy, l’Estado novo présente des caractéristiques originales par rapport aux fascismes mussolinien et hitlérien, qui permettent d’en expliquer à la fois la longévité et la faiblesse au moment de sa crise du début des années 1970. Si le régime fondé en 1933 par Salazar – d’abord ministre des Finances en 1929 puis président du Conseil à partir de 1932 – se maintient aussi longtemps, c’est qu’il est parvenu à unir les différentes fractions de la classe dominante portugaise autour d’un projet politique fondé sur la répression de toute opposition syndicale et politique [2], assurant la surexploitation du prolétariat et la défense de la grande propriété foncière, mais aussi sur le maintien d’une domination coloniale particulièrement brutale.
Néanmoins, contrairement aux dictatures mussolinienne et hitlérienne, l’avènement et l’installation de cette dictature n’est pas le produit d’une radicalisation politique de la petite bourgeoisie ou d’une fraction de la bourgeoisie, s’exprimant dans des partis fascistes de masse combattant les organisations de la classe ouvrière. Ce n’est qu’une fois l’appareil d’État mis en place par Salazar que celui-ci jugera opportun de développer un parti unique – l’Union nationale, devenu plus tard l’Action nationale populaire – qui n’eut jamais la vigueur et l’autonomie du Parti nazi (NSDAP) en Allemagne. Non seulement le régime ne parvient pas réellement à susciter une adhésion de masse à sa politique, mais la bourgeoisie demeure incapable de se structurer de manière autonome dans le champ politique. Cela explique en partie l’hébétement de cette dernière dans la période postérieure au 25 avril 1974, incapable de trouver une solution capitaliste à la crise politique ouverte par la révolte des capitaines.
Mais ce sont essentiellement les guerres coloniales, engagées en 1961, qui vont bousculer les équilibres internes à l’Estado novo, en se nouant à la crise du régime ouverte par la candidature à l’élection présidentielle du général Humberto Delgado en 1958. Celui-ci parvient à unifier sur son nom l’opposition antifasciste, restructurée et revivifiée après la 2de guerre mondiale, mais l’élection se solde par une fraude électorale massive et par l’assassinat, en 1965, de Delgado. Le régime se présente alors à tous sous son jour véritable : une dictature violente, réprimant par le meurtre, l’emprisonnement ou l’exil toute velléité d’opposition ou d’autonomie. Mais sa brutalité se manifeste surtout sur le continent africain : rapportées à la taille du pays, les guerres en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau vont ainsi coûter en vies humaines et en argent le double de ce que représenta la guerre du Vietnam pour les États-Unis [3], traduisant la violence inouïe d’un régime s’accrochant à ses possessions coloniales et n’hésitant pas à massacrer les populations de villages entiers.

Non seulement l’armée portugaise commence à subir des défaites face aux mouvements de libération nationale, poussant l’Estado novo à accroître fortement ses dépenses militaires (et limitant de facto les investissements publics dans la métropole). Mais ces guerres finissent par susciter une importante lassitude dans l’armée, du côté des soldats et des officiers composant la hiérarchie intermédiaire, mais aussi dans la population. S’ajoutant à la répression et à la misère (le Portugal présente à l’époque les salaires les plus faibles d’Europe mais les taux d’analphabétisme et de mortalité infantile les plus élevés), le refus d’aller combattre pour défendre les colonies sera à l’origine d’un énorme mouvement d’émigration : au début des années 1970, entre un quart et un tiers du peuple portugais se trouve à l’étranger. A partir de septembre 1973, des capitaines s’organisent pour formuler des revendications d’abord strictement professionnelles et corporatistes, mais qui vont rapidement s’élargir jusqu’à poser la question du maintien de la dictature fasciste. Le MFA naîtra ainsi des échecs de la guerre coloniale et de la frustration sociale de ces « cadres moyens » de l’armée, mais aussi de la pression que commencent à exercer les luttes ouvrières, paysannes et étudiantes au Portugal.
Alors dirigé par Marcelo Caetano [4], le régime se caractérise au début des années 1970 par un haut niveau de déséquilibres économiques et de tensions sociales. Devenu dépendant des capitaux étrangers en raison des guerres coloniales et de son intégration en 1960 à l’AELE [5] (qui précède un accord de libre-échange avec la CEE signé en 1973), le Portugal occupe une position dominée dans la division internationale du travail, et ne peut faire valoir comme « avantage comparatif » aux capitaux impérialistes qu’une répression violente de la classe ouvrière, permettant d’abaisser artificiellement le niveau des salaires. Se développe ainsi une industrie d’exportation, qui coexiste avec le maintien d’une agriculture largement archaïque, fondée – notamment dans l’Alentejo – sur d’immenses domaines possédés par des latifundistes sur lesquels s’appuie le régime pour faire régner l’ordre dans les campagnes. En 1970, 1,9% des propriétaires obtiennent 45% des revenus agricoles.
Le Portugal connaît toutefois un développement industriel réel : le secteur secondaire occupe, en 1969, 35,5% de la population active, contre 26,5% en 1950). De même, la part des travailleurs salariés – incluant ouvriers, employés, techniciens, etc. – passe de 53,6% à 74,7% de la population active, atteignant 82,3% à Porto et 86,5% à Lisbonne. La modernisation capitaliste de l’économie portugaise favorise ainsi l’émergence d’une classe ouvrière urbanisée qui, au fil de ses luttes, prend conscience de sa force et s’organise (l’Intersyndicale, qui deviendra la CGTP, regroupe en 1970 deux millions de travailleurs). Les années 1968-1969 sont le théâtre de mouvements revendicatifs de grande ampleur dans les principales concentrations ouvrières : transports urbains, TAP (compagnie aérienne), Lisnave (chantiers navals), métallurgie, automobile, conserverie, etc. On voit également éclater des luttes dans la jeunesse mais aussi parmi les paysans de l’Alentejo, qui dès 1962 étaient parvenus à conquérir la journée de 8h grâce à la mobilisation de 300 000 ouvriers agricoles.
Le 25 avril et ses suites : luttes de classe dans la révolution
C’est dans ce contexte que le MFA est créé clandestinement en mars 1974, dans une indépendance relative à l’égard de la haute hiérarchie militaire. Composée pour l’essentiel d’officiers subalternes et traversée par l’ensemble des courants de l’opposition antifasciste (des démocrates libéraux à l’extrême-gauche en passant par la social-démocratie ou le PCP), c’est cette organisation qui va préparer puis exécuter avec succès l’initiative militaire du 25 avril.
A 0h25, la célèbre chanson « Grandôla, Vila Morena » est diffusée sur « Radio Renaissance » pour annoncer le lancement de l’action [6] :
P.-S.
[1] Cet article est une version allongée d’un texte initialement paru dans le numéro d’avril 2014 de la revue L’Anticapitaliste.
[2] Alors que la CGT portugaise – alors dirigée par les anarchistes – revendiquait 120 000 membres au début du 20e siècle, elle ne comptait plus que 15 000 adhérents en 1940. Dans le champ politique, le Parti socialiste portugais (PS) – créé en 1875 – fut réduit à néant ; quant au PCP, il ne comptait plus que 29 adhérents en 1929 selon Alvaro Cunhal (grande figure et secrétaire général de 1961 à 1992 d’un parti particulièrement stalinien, évadé de la prison de Peniche en 1960 après 11 ans d’enfermement).
[3] F. Louça, « Il y a dix ans, le 25 avril 1974, la chute de la dictature », Inprecor, avril 1984, n°172, p. 17.
[4] Celui-ci avait succédé en 1968 à Salazar, gravement malade, au poste de Premier ministre, en promettant une libéralisation de la société portugaise (« marcellisme »).
[5] Zone de libre-échange composée de la Grande-Bretagne, la Suède, la Norvège, le Danemark, l’Autriche et la Suisse.
[6] « Grandôla Vila Morena » est régulièrement entonnée dans les manifestations anti-austérité de ces dernières années au Portugal, s’accompagnant de références récurrentes à la Révolution des œillets et à son héritage inachevé.
Source: Lenumerozero.info



