Janvier 17, 2021
Par Zone À DĂ©fendre
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Sur la Zone Ă  DĂ©fendre de Notre-dame-des-Landes, nous habitons encore en lutte

3 ans que le projet a Ă©tĂ© abandonnĂ©. Il est devenu difficile de savoir ce qui se vit aujourd’hui sur la zad. Moins visible, moins mĂ©diatisĂ©e, certain.es pensent mĂȘme qu’elle a disparu. Ce texte Ă©crit par un occupant, membre du collectif d’écriture Comm’un1, cherche Ă  prouver qu’il n’en est rien.

Le 17 janvier 2018, piteux, le premier ministre Édouard Philippe annonce que malgrĂ© les dĂ©clarations va-t-en guerre de son gouvernement depuis deux ans, le projet d’aĂ©roport Ă  NDDL va ĂȘtre abandonnĂ©. Ce sont 40 annĂ©es de lutte qui se concluent. Parmi les opposant.es la joie Ă©clate, la victoire du mouvement composite, formĂ©e contre cette infrastructure inutile, est sans appel. Beaucoup savent cependant que le plus dur reste Ă  venir, que la dĂ©cision Ă©laborĂ©e collectivement : permettre Ă  toutes et tous de rester vivre sur place, conserver une gestion collective des terres via une assemblĂ©e des Usages et des Communes, sera difficile Ă  tenir.

De fait, l’unitĂ© entre opposant.es, qui avait Ă©tĂ© l’un de leur bien les plus prĂ©cieux, a rapidement volĂ©e en Ă©clats. Bien que la perspective de la victoire ait Ă©tĂ© prĂ©parĂ©e depuis des annĂ©es, elle laisse une dĂ©chirure bĂ©ante, fait Ă©clater l’unitĂ© de façade entre composantes et surtout, en interne, des diffĂ©rentes composantes. Pourtant, dĂšs 2014, ils et elles pensaient ensemble ce que pourrait devenir un futur sans aĂ©roport, et s’étaient fait la promesse de rester soudĂ©.

Mais devant l’injonction du gouvernement Ă  rentrer dans le rang les rĂ©actions vont ĂȘtre trĂšs diverses : quelques figures historiques de l’ACIPA, principale association anti aĂ©roport, font le choix de quitter la lutte en sabordant le navire. La dissolution prononcĂ©e Ă  l’étĂ©, Ă  grand renfort de procurations de personnes Ă©loignĂ©es de la rĂ©alitĂ© du terrain, laisse un goĂ»t amĂšre Ă  celles et ceux qui entendent continuer Ă  dĂ©fendre la zad. Il leur faudra batailler pour remonter un rĂ©seau de soutien logistique autour d’une nouvelle association, « NDDL Poursuivre Ensemble Â».

La plupart des paysan.nes et des membres des comitĂ©s de soutien ne comprennent pas les difficultĂ©s que font les occupant.es Ă  rouvrir les routes barricadĂ©es de longue date et beaucoup s’éloignent de la lutte.

Dans le mouvement d’occupation, c’est encore pire. Certain.es n’arrivent pas Ă  vivre l’abandon du projet comme une victoire, et en parti se sent trahi par la rapiditĂ© a laquelle d’autres occupants se plient aux injonctions du gouvernement. D’autres au contraire essaient d’imaginer ce que la zad pourrait garder de beau et de dĂ©sirable Ă  conserver. Il est dur de l’extĂ©rieur d’imaginer le niveau de violence, verbale, parfois physique, les dĂ©chirements entre anciens camarades, qui ponctuent ce mois de printemps 2018. Beaucoup vont partir aprĂšs l’échec de la tentative de rĂ©sistance sur le terrain Ă  l’opĂ©ration d’expulsion d’avril.

La grande majoritĂ© de celles et ceux qui restent dĂ©cident d’affronter ensemble le processus de lĂ©galisation. Ils et elles se battent alors sur tous les fronts. Un fonds de dotation est crĂ©e, « la Terre en commun Â»2 qui doit permettre de rĂ©unir l’argent nĂ©cessaire Ă  l’achat des terres. Une commission habitat rĂ©dige un projet permettant d’inscrire ce qui se vit dans ce territoire en lutte dans le cadre Ă©troit du Plan Local d’Urbanisme Intercommunal en cours de rĂ©daction. D’autres s’engagent dans des parcours professionnels qui leur permettent de couvrir, par des fiches individuelles, prĂšs de 350 hectares de terre agricoles pour essayer de permettre Ă  l’ensemble des occupant.es de continuer Ă  y dĂ©ployer leurs projets.

L’épuisement guette alors souvent face Ă  cette nouvelle forme de lutte oĂč ils et elles se sentent souvent peu Ă  l’aise, tandis qu’il faut maintenir sur place la diversitĂ© des activitĂ©s agricoles, culturelles, politiques, qui font depuis longtemps la richesse de la zone. Mais une conviction les tient : que le maintien des dynamiques collectives, que la puissance logistique accumulĂ©e et partagĂ©e, continuent Ă  faire de ce territoire une zone Ă  dĂ©fendre face au marasme politique environnant.

En effet dĂšs l’abandon les charognards se sont rĂ©veillĂ©. Il s’agit donc de dĂ©fendre ce bocage, Ă  la biodiversitĂ© prĂ©servĂ©e, face au rĂȘve morbide de concentration des terres portĂ©e par la FNSEA, face au retour de l’agriculture industrielle tandis que les occupant.es portent des projets extrĂȘmement rĂ©silients, promeuvent une agriculture paysanne qui ne peut ĂȘtre pensĂ©e comme dĂ©connectĂ©e du territoire qu’elle habite. DĂ©fendre ces terres aussi, pour la possibilitĂ© qu’elles donnent d’y construire des usages communs, un rapport au monde en rupture avec le capitalisme.


OĂč en est on aujourd’hui ?

Environ 200 personnes vivent encore sur zone. De nombreuses activitĂ©s agricoles continuent de s’y dĂ©ployer : Ă©levage, cĂ©rĂ©ales et maraĂźchage, plantes mĂ©dicinales, brasserie, fromage, abeilles et vergers. La boulangerie aux Fosses Noires continue Ă  faire du pain distribuĂ© Ă  prix libre deux fois par semaine. La vie artisanale y est Ă©galement riche, autour du travail du cuir, d’une forge, d’un atelier de sĂ©rigraphie. La filiĂšre bois est particuliĂšrement riche grĂące au groupe abracadabois qui a repris en main l’entretien des forĂȘts, l’abattage raisonnĂ©e, puis le sciage autour du hangar de l’Avenir Ă  Bellevue. Toutes ces activitĂ©s sont souvent Ă©troitement imbriquĂ©es : la boulange utilise le bois recueilli par le groupe qui prend la charge l’entretien des haies, le forgeron rĂ©pare les outils agricoles abĂźmĂ©s de la CURCUMA (le Collectif D’Usure, RĂ©paration et Ă©ventuellement Usage de MatĂ©riel Agricole) et de nombreuses activitĂ©s reposent sur des chantiers collectifs , hebdomadaires ou saisonniers.

La vie culturelle n’est pas en reste : la bibliothĂšque du Taslu organise avec rĂ©gularitĂ© des rencontres, des projections. L’Ambazada invite et accueille des reprĂ©sentant.es de lutte d’ailleurs. Il y a des concerts et une salle de sport Ă  la Wardine, un studio d’enregistrement aux rosiers, de grandes fĂȘtes un peu partout. L’auberge du Liminbout organise un banquet tous les 15 jours qui est devenu un espace de sociabilitĂ© prisĂ©.

Se crĂ©ent ainsi peu Ă  peu des us et des coutumes, qui peuvent passer aussi bien par des rituels partagĂ©s pour les solstices que par l’assemblĂ©e des Usages. Des enfants naissent et grandissent.

De fait la zad reste un espace circulant et les dortoirs des lieux qui font de l’accueil ne dĂ©semplissent pas, curieux attirĂ©s par la dĂ©couverte de cette expĂ©rience de mise en commun, citadins cherchant Ă  apprendre les moyens de leur autonomie alimentaire, militant.es venu.es constater de leurs yeux la vitalitĂ© de ce qui se vit lĂ . Des journĂ©es portes ouvertes permettent aux voisin.es, aux curieu.ses de passer.

C’est aussi un espace solidaire, qui accueille des personnes exilĂ©es sur le temps long, qui redistribue une partie de sa production Ă  des cantines de lutte, Ă  d’autres espaces occupĂ©s (par exemple la maison du peuple Ă  Donges oĂč la zad du Carnet).

Les rencontres organisĂ©es sur place rassemblent chaque Ă©tĂ© plus de monde : on s’y retrouve pour confronter ses points de vue, pour apprendre d’autres luttes, pour s’organiser afin de continuer Ă  construire un projet radical de transformation rĂ©volutionnaire. On y accueille aussi des camarades qui peuvent profiter de la logistique partagĂ©e pour venir y faire leurs rencontres, qu’ils et elles soient membres de rĂ©seaux de luttes contre les frontiĂšres, syndicalistes enseignants, Gilets Jaunes ou activistes d’Extinction Rebellion. On y conspire, on y fomente, on construit ensemble un mouvement anticapitaliste basĂ© sur des expĂ©riences pratiques plus que sur de vieux livres poussiĂ©reux.

On aurait tort cependant d’idĂ©aliser trop la zad : elle n’est plus et ne souhaite plus guĂšre ĂȘtre un espace de focalisation des espoirs de transformation radicale du monde. On s’y engueule comme partout ailleurs, et sans doute mĂȘme un peu plus tant les blessures des derniĂšres expulsions peinent Ă  se refermer. On s’y organise par collectifs de vie distincts mais aussi par groupes aux objectifs diffĂ©rents. Certain.es se sont regroupĂ©.es au sein d’une coopĂ©rative, la BocagĂšre, d’autres continuent Ă  faire vivre le projet mise en commun de SĂšme Ta Zad, d’autres encore ont fait le choix de s’organiser individuellement. Quelques occupant.es refusent toujours de rentrer dans le processus de lĂ©galisation et s’inquiĂštent de se voir expulser un jour. Il est devenu trĂšs difficile de construire des cabanes sans risquer de voir quelques centaines de gendarmes dĂ©barquer pour les dĂ©molir.

Ce qui est sur, cependant, c’est que la zone est encore rebelle, que les nĂ©gociations avec la PrĂ©fecture continuent mais s’appuient sur un rapport de force qui se construit par des mobilisations rĂ©guliĂšres en ville. Que les occupant.es squattent toujours leurs habitats
 et ne s’en portent pas plus mal. En tout cas, enracinĂ©.es dans ce territoire riche, prĂ©cieux, vivace, ils et elles entendent bien participer Ă  l’ampleur de leur force Ă  un projet plus vaste de transformation sociale.

Sources :

- le livre Habiter en lutte (cf note)

Des brochures disponibles sur le site zad.nadir.org

- ConsidĂ©rations sur la victoire (et ses consĂ©quences) depuis la zad de NDDL, printemps-Ă©tĂ© 2019

- un an aprĂšs les expulsions qu’est ce qu’on fait encore sur la zad ? Juillet 2019

- Prise de terre(s), NDDL, Ă©tĂ© 2019




Source: Zad.nadir.org