Mai 4, 2022
Par Archives Révolutionnaires
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Dans le cadre du dixième anniversaire de la grève étudiante de 2012, notre collectif revisite divers aspects de ce mouvement social. Après un article sur les grands moments de la grève puis sur les mobilisations en région, le présent texte offre la parole à trois militant·es du P!nk Bloc qui racontent leur participation au débrayage et partagent leurs réflexions politiques.

« Les P!nk Blocs des contre-sommets internationaux ont été de véritables laboratoires militants qui ont expérimenté des techniques d’actions directes non violentes, mais aussi de nouvelles pratiques d’organisation collective, de distribution de la parole, de prise de décision au consensus… en rupture avec un certain phallocentrisme latent dans les groupes militants – même les plus radicaux – plus classiques. »

Elsa Dorlin, Le queer est un matérialisme

Montréal, 2012. Entre les assemblées des associations étudiantes, les émeutes enflammées et le fracas des casseroles, une autre histoire se dessine. Le P!nk Bloc, inspiré par les Panthères roses et la Radical Queer Semaine, et façonné par les grandes mobilisations anticapitalistes des années 2000 (dont le contre-sommet du G20 de Toronto en 2010), prend d’assaut les actions étudiantes avec ses paillettes, ses pompons colorés et ses slogans percutants. Ces queers anti-autoritaires apportent une dimension festive à la grève, flirtant avec la procession activiste carnavalesque, dansant pour une éducation accessible et de qualité, occupant les rues avec joie et plaisir et articulant dans l’action anticapitalisme, queer et féminisme. Iels ont organisé des actions percutantes et avant-gardistes, se mobilisant notamment contre les slogans pro-viol qui fusaient dans les rues. Dix ans plus tard, retour sur cette zone méconnue de l’histoire de la grève étudiante de 2012 à l’occasion d’une conversation animée[1].

Qu’est-ce qu’il y avait comme mobilisation ou espace politique queer francophone au soi-disant Québec avant le P!nk Bloc ?

Chacha Enriquez : Il y a eu PolitiQ et la Radical Queer Semaine. Moi je suis arrivé en août 2008 au Québec, et on a organisé la première Radical Queer Semaine en février-mars 2009. C’était assez désorganisé ! On était une batch de queers. C’était un espace bilingue avec une crew plus franco, une crew plus anglo. C’est drôle, il y avait une espèce de répartition des tâches où les anglos s’occupaient plus de l’art puis des partys, et les francos s’occupaient plus de faire des ateliers puis des manifestes puis des affaires du genre. Il y avait eu quelques événements queers avant ça, mais la crew queer était assez petite.

Pascale Brunet : Pour moi qui ai été impliquée vaguement dans les Panthères roses de Montréal, c’était une grosse différence entre les Panthères roses et la Radical Queer Semaine. Parce que même si c’était désorganisé, il y avait crissement beaucoup de monde soudainement. Les Panthères roses sont arrivé·e·s à un moment où est-ce que la majorité des gens des communautés LGBTQIA2S ne s’identifiait pas nécessairement comme queer. Rendu à la Radical Queer Semaine, soudainement il y avait une masse critique de personnes francophones qui avaient envie de s’organiser.

CE : Je pense que tu as un point, que les Panthères ont réussi à faire connaître le queer dans le monde francophone et à politiser toute une gang autour du queer. Et si la première Radical Queer Semaine était messy, après c’était beaucoup plus organisé.

PB : Il y avait Les Lucioles aussi, des soirées de vidéastes engagé·e·s, et c’était une gang des Lucioles qui étaient les Panthères roses à la base, donc ils documentaient leurs trucs. La première fois que j’ai entendu parler des Panthères roses, c’était pour un événement qu’on avait organisé, Anti-St-Valentine, avec Head & Hands, puis les Panthères avaient été invité·e·s pour projeter des films. C’est la première fois que je découvrais le mot queer. Et les Panthères, c’était des francos.

Comment est-ce que vous avez commencé le P!nk Bloc à travers la grève de 2012 ?

CE : J’ai callé une réunion chez nous. On savait que la grève s’en venait, on commençait à jaser un peu que ça serait le fun de créer un espace queer à l’UQAM pour aller dans la grève. Bien sûr on est dans nos assos étudiantes, mais c’est toujours plus le fun de participer à une grève avec nos espaces queers parce que les assos étudiantes c’est sympa, mais c’est un peu plate.

Guillaume Cyr : À ce moment-là, je m’étais organisé dans un petit groupe affinitaire en éducation, dans ma faculté, parce que notre asso était de droite. On a fait un petit comité, puis après ça j’ai rejoint le P!nk Bloc.

CE : Ça, c’est l’automne 2011, avant que la grève parte[2]. Ça a été une de nos forces, de créer cet espace-là avant même que la grève parte. Puis après, on a dû caller des réunions par Facebook j’imagine.

PB : Dans mon souvenir, une de nos intentions c’était d’avoir un espace où on allait pouvoir utiliser la tactique du P!nk Bloc pendant la grève, mais on voulait aussi avoir des moments de réflexion et de création. On avait différents types de rencontres : des rencontres d’organisation, des rencontres où le monde se rejoignait à un point de rendez-vous pour aller à une manif, et des moments de discussion. Des fois on jasait, on faisait des capes, des pompons. Je me rappelle une des premières discussions où on avait invité Simon Tremblay-Pepin. Il a dit un truc que je redis encore quand on parle d’économie, sur le fait que l’économie c’est la science du partage des ressources, puis que c’est quand même particulier qu’on habite dans un pays où on sait c’est quoi notre produit intérieur brut des pâtes et papiers, mais où on ne sait pas combien de rouleaux de papier toilette on produit puis combien on en a besoin.

CE : On a dû faire trois réunions où on avait des invité·es, pour se politiser. Parce qu’à la base l’espace queer est un espace invitant, et les gens qui viennent là souvent c’est parce qu’ils sont LGBTQ, mais pas forcément très politisés. Comment tu politises les gens ? On organisait des discussions avec des invité·es. Puis un autre truc qui a été vraiment important, c’est Pascale qui s’impliquait dans le tricot-graffiti à ce moment-là et ça m’a beaucoup marqué, parce que moi je suis très action – on fait un tract, etc. Elle avait amené cette idée de comment, quand tu fais du tricot, tu jases autour de ça, et donc l’idée de faire des activités de création où on allait créer nos capes, créer du matériel, puis en même temps avoir des discussions.

PB : C’est à ce moment-là que j’ai commencé mes réflexions sur le bien-être collectif puis le fait qu’on ne peut pas juste faire des actions et penser que ça, ça crée du lien. Le lien, il faut prendre le temps de le créer. L’idée c’était de se rappeler qu’on a des corps, qu’on est des personnes, qu’on n’est pas juste des têtes qui réfléchissent puis qui vont se faire crier dessus par les policiers puis crier après eux.

CE : Une des choses importantes aussi pour le P!nk Bloc, en 2010[3], mais également en 2012, en termes de stratégie politique, c’est d’avoir toujours pratiqué des actions de visibilité humoristes dans l’espace public, pro-Black Bloc. On ne fait pas du Black Bloc, mais on soutient le Black Bloc[4].

PB : Un de mes plus beaux souvenirs de la manif du G20, c’est quand il y avait une gang du Black Bloc qui avait besoin d’être protégé·es, puis on les a entouré·es, puis on les a caché·es le temps qu’iels fassent les affaires qu’iels avaient besoin de faire. Pour moi ça a été un des grands moments de solidarité qui illustre comment la diversité des tactiques prend forme.

Il y avait des manifestations et des actions auxquelles le P!nk Bloc se joignait en tant que contingent, mais il y aussi eu des actions organisées spécifiquement par le P!nk Bloc…

CE : La première grosse action qu’on a faite, c’est un communiqué contre les slogans pro-viol. C’était un truc qu’on a un peu écrit sur le coin d’une table.

PB : À huit… Ça, c’est les meilleurs textes d’habitude ! Dans les slogans qu’on entendait beaucoup en 2012, c’était entre autres « Charest, en prison, échappe pas ton savon ». Il y en avait plusieurs et c’était visiblement homophobe, mais les gens ne s’en rendaient pas compte. Le nombre de fois, même encore maintenant, que les gens parlent de se faire enculer ou d’enculer quelqu’un.e d’autre, pour dénigrer, ou témoigner de la détresse ou de la posture d’infériorité qu’on a. Nous on était comme : il faut que les gens arrêtent de dire ça. Faut arrêter d’utiliser le sexe anal comme insulte.

« Au P!NK BLOC, on aime bien se faire prendre par derrière ! Pas besoin de prostate pour aimer le sexe anal, même si c’est si plaisant de se la faire masser ! Consensual sex is hot, tuition fees are not ! Alors, dans les dernières manifs, on était bien surpris·es d’entendre des gens scander des slogans prônant le viol de Charest. Y a-t-il vraiment des étudiant·es qui voudraient coucher avec lui ? C’est vrai que le viol est une arme de guerre et qu’on est en grève. Mais si c’est pas sexy, on veut pas que ça fasse partie de notre révolution. Nous, on veut des slogans féministes et pro-sexe, des slogans jouissifs qui désarment les flics et les politiciens. »

Extrait du communiqué Les hausses de frais on n’en peut plus, les slogans pro-viol, non plus ! (28 février 2012)

CE : En manif, dès qu’on voyait un slogan pro-viol, une pancarte pro-viol, on allait encercler la personne, puis il y en a qui criaient des trucs contre les slogans pro-viol, puis une personne qui lui expliquait pourquoi son truc était problématique. On faisait vraiment de l’intervention directe. Ce tract-là a été lu par plus de 15 000 personnes en ligne. Et les gens commençaient à l’adopter dans les assemblées générales des associations facultaires. Ça a participé à la reconnaissance du P!nk Bloc parce qu’il y a plein de féministes qui sont venues nous voir en nous disant merci, que le fait qu’on agisse là-dessus et qu’on dise ça, ça fait que « moi je me sens à l’aise d’agir, alors que sinon j’aurais pas été à l’aise de le faire ». C’était notre première grosse action.

PB : Je me souviens que je me suis beaucoup impliquée en 2005 et avant quand j’étais au cégep. Il y a un moment où je voulais plus être impliquée dans les affaires de politiques étudiantes, où les gens font des colloques infinis pour s’engueuler sur des affaires qui ne m’intéressent pas. Moi, j’ai beaucoup d’énergie puis de temps à donner, mais je veux faire de l’action directe, je veux faire des trucs concrets, je veux avoir du plaisir. Je ne veux pas me faire chier pendant six heures assise sur une petite chaise drette en dessous d’un néon, en train de m’obstiner avec je-sais-pas-qui sur je-sais-pas-quoi.

GC : Moi en 2005, j’étais à l’université, mais je n’avais rien compris de ce qui se passait, je savais même pas c’était quoi une asso étudiante. 2012 c’était comme l’occasion de m’impliquer dans mon asso étudiante, après tous mes apprentissages dans le mouvement queer. Puis là, je m’implique dans mon association étudiante, câlisse que c’est plate ! Donc là, on a monté un petit groupe affinitaire, puis je faisais des liens avec le P!nk Bloc, puis on ramenait ça dans l’asso étudiante. Je mettais mon suit rose avec les ailes roses pour aller intervenir au micro à l’AG. Il y a plein de gens qui étaient contre la grève, moi je venais présenter un point de vue radical, mais habillé en rose avec des ailes. J’étais bénévole à ce moment à Projet 10, j’intervenais avec des jeunes gais, lesbiennes et trans, et je ne voulais pas que ces jeunes aient moins accès à l’université. C’était mon moyen d’aborder des idées plus radicales dans mon asso étudiante.

C’est quoi les autres moments marquants pour le P!nk Bloc en 2012 ?

PB : Les autres moments que j’ai beaucoup aimés, pas juste par rapport au P!nk Bloc, mais par rapport aux solidarités entre travailleur·euses, milieu communautaire et milieu étudiant, et à la diversité des tactiques – parce que ça, c’est rare, la diversité des tactiques elle se crée au fil du temps, au fil des endroits –, ç’a été le blocage de la Tour de la bourse, qui a été organisé en collaboration par l’ASSÉ et la Coalition Main Rouge. Ça impliquait de bloquer beaucoup de portes. Toutes les portes étaient bloquées de façon différente. Il y avait des barrages solides avec des altercations avec la police, des barrages où on laissait passer le monde, on disait bonjour et on distribuait des tracts. Puis le P!nk Bloc tournait autour de ça. Je me rappelle des travailleurs pas contents qui chignaient. On avait fait une jolie haie de pompons pour faire passer les gens à travers. Ça rend les choses un peu irrésistible d’avoir une gang de jeunes qui sont autour de toi qui te font passer au-dessous des pompons… Tu peux être en colère, mais à un moment donné, tu es obligé·e de faire un petit sourire. Puis quand on allait là où le blocage était vraiment intense, puis que les gens se faisaient tabasser, j’ai une copine qui était de ce côté-là qui m’a dit que quand elle nous a vus arriver ça lui a redonné tellement de courage puis d’énergie. Nous, notre rapport avec la police, il était un peu différent. Parce que la police avait de la misère à nous caser. Parce qu’on était tout le temps sur la limite. On faisait de l’action directe, on faisait de la perturbation, on lançait des paillettes, mais…

CE : On est rose, on est queer. Notre visage est souvent visible. On n’est pas en Black Bloc. C’est vrai que la police, elle ne sait pas trop quoi faire de nous.

PB : Une autre tactique pour moi qui est similaire c’est les clowns, qui s’organisent entre elles et eux, puis iels vont narguer la police, mais quand tu regardes, en fait iels sont aussi confrontant·es que le Black Bloc, dans leurs façons d’être. Mais la police a plus de misère à les placer. C’était la même chose avec la fanfare. Mais assez rapidement la police a compris qu’il fallait intervenir sur les gens comme nous. Il y a des gens qui se sont fait confisquer des instruments de musique parce que justement, ils ont fini par catcher que du monde qui joue de la musique ça donne de l’énergie à la manif.

Parce que quand tu regardes l’évolution de la répression en 2012, il y a eu une gradation, est-ce qu’au niveau du P!nk Bloc, vous avez senti ça aussi dans votre rapport à la police ?

PB : Imagine des policiers entourés de jeunes hommes sexy torses nus à paillettes qui crient « You’re sexy, you’re cute ! Take off your riot suit ! ». Des fois, ils ne savaient comme pas où se mettre. Puis ça ne fait pas de bonnes images de tabasser du monde qui ont l’air cute. Pendant un long moment, je me sentais très protégée par nos tactiques, puis à un moment, ça a basculé. Il y a beaucoup de gens qui assumaient que les policiers intervenaient quand il y avait de la casse, mais j’ai vu plein de fois les policiers charger alors qu’il ne se passait absolument rien, crissement rien.

CE : On pourra en reparler sur notre troisième grosse action qui était contre la répression policière justement. Un des trucs aussi là-dedans, c’est comment le P!nk Bloc a été un espace de politisation pour bien du monde qui, quand iels sont arrivé·es au P!nk Bloc, étaient pas forcément anticapitalistes. L’anticapitalisme s’est construit. Comme pour plein de gens pendant cette grève. C’est un apprentissage, on devient anticapitaliste, on devient de plus en plus critique avec la police. Après, le cœur du P!nk Bloc participait à une ou deux manifs par semaine, qu’on choisit pour faire un P!nk Bloc, qu’on diffuse publiquement sur Facebook. Les gens venaient nous rejoindre et on avait des capes pour tou·tes. On a été jusqu’à 40 ou 50 personnes en P!nk Bloc à crier. Notre spécialité, c’était de reprendre les slogans étudiants puis de les transformer en slogans drôles, funky et sexuels.

PB : Grivois ! C’est notre spécialité, la grivoiserie !

CE : « Noune, noune, noune, noune céderons pas ! ». Et on avait aussi des visuels qu’on imprimait en rose, qu’on pliait et qu’on distribuait aux gens. « À cause de la hausse, mon sugar daddy est ruiné ; LGBTQ les frais on n’en veut plus ; Out of the closet, into the street ; On est mieux dans le rose que dans le rouge ; Sex is hot, tuition fees are not ; Plus jamais invisibles, simplement éblouissantes ». Il y avait beaucoup un truc de créativité queer super drôle. Pascale a nommé le mot « plaisir tantôt, et je pense que c’est vraiment au cœur de ce qu’on voulait faire, on voulait avoir du fun ensemble. « Queers et féministes radicales, c’est bien mieux qu’être normal. On veut fourrer, on veut pas s’endetter. »

C’était quoi la réaction des autres manifestant·es face à votre présence ?

CE : Les gens étaient contents qu’on soit là. On mettait des sourires sur les visages, on détendait l’ambiance. Tout en étant très pro-Black Bloc, mais là où le Black Bloc créait de la tension, nous on détendait l’ambiance, puis à chaque fois qu’on les voyait, ou s’il y avait des trucs qui pétaient, on criait « Wouuuh ! » Donc, il y avait vraiment un truc de célébrer la casse, puis les trucs qui pètent. Les gens nous trouvaient drôles. L’événement avec le P!nk Bloc où j’ai vécu le plus de violence de la part d’autres manifestant·es, c’était quand on s’attaquait aux gais mainstream, les gais conservateurs du village qui voulaient plus de police et plus de caméras, là, eux ils étaient vraiment violents contre nous. Dans les manifs du Printemps érable, les gens étaient toujours contents de nous voir.

Est-ce que vous voudriez parler des deux autres actions que le P!nk Bloc a organisé spécifiquement ?

CE : La deuxième action, c’est le Frenchoton et la troisième c’est autour de la répression. Dans le Frenchoton, on parlait de comment le gouvernement essayait de nous faire passer la hausse dans la gorge sans notre consentement.

PB : On est dans un rapport avec l’État où on ne donne jamais notre consentement. On élit des gens qui font à peu près ce qu’ils veulent avec nous pendant une période de temps, puis là c’est assez clair qu’on ne consent pas à la hausse. On avait organisé un événement de Frenchoton pour montrer ça ressemblait à quoi, le consentement. Il y avait trois espaces : l’espace du monde qui ne veulent pas frencher, mais qui veulent faire des câlins collectifs, l’espace du monde qui veulent frencher, mais qui savent avec qui iels veulent le faire, sans se faire demander par des gens de frencher, et enfin l’espace des gens qui frenchent à gorge déployée. Mais il y avait des rounds, parce que frencher pendant cinq minutes…

«Après huit semaines de grève, le mouvement étudiant continue d’affirmer haut et fort qu’il refuse la ‪hausse. Difficile d’être plus clair : NO MEANS NO. Or, le gouvernement Charest se comporte comme ‪un partenaire macho qui ne nous écoute pas et ne respecte pas nos limites. En tant que femmes et ‪en tant que queers, nous en avons assez d’être privé·es de notre liberté de choix et d’action ! »

Extrait du communiqué Le P!NK BLOC dénonce l’agression du gouvernement envers la population étudiante (8 avril 2012)

PB : C’est fou comment en dix ans, la société a changé sur le consentement. Dire ça il y a 10 ans, il y a du monde qui ne comprenait pas. Puis en 2022, c’est plus si spécial. Des fois je pense à ce qu’on a fait et je me demande, c’est quoi l’effet d’entraînement ? Mais là je me dis, c’est clair qu’il y a du monde qui a lu nos communiqués. Ça a cheminé, ces réflexions-là.

CE : On politisait beaucoup les questions de sexualité, plus que le genre. C’était moins les enjeux trans, qu’on a un peu plus politisés dans notre troisième grosse action. C’était la manifestation travestie contre la répression et pour un accès gratuit. On l’avait appelé « Genre de grève ». Il y avait une photo vraiment cool aussi de Rita qui était venue en dominatrice et qui fouettait Loufa sur une voiture de police.

PB : Puis, quand tantôt je te disais que la police ne savait pas quoi faire avec nous, ça c’était un bon exemple ! Dans le sens où, si c’était un Black Bloc qui s’était approché d’un char de police aussi près, il y aurait eu une intervention. Là, c’est des gens à moitié nus, un peu trop sexy pour l’espace public.

Est-ce qu’à ce moment-là il y avait plus de personnes trans dans le P!nk Bloc ?

CE : Le P!nk Bloc était assez cisgenre. Mais il y a plusieurs personnes qui étaient dans le P!ink Bloc à l’époque qui aujourd’hui sont trans ou non binaires. À l’époque, il y avait très peu de personnes trans visibles dans les universités.

PB : Dans mon souvenir, c’est sûr qu’il devait y avoir des conversations intimes, mais on n’était pas collectivement en train de discuter de comment on s’identifiait.

CE : Et notamment, la manif travestie, je pense qu’elle a participé à ça. Au départ, on politisait beaucoup plus les questions de sexualité. C’était très pro-sexe. Et à la fin on a plus politisé le genre, ce qui a fait qu’on ouvrait plus des discussions sur le travestissement, la pratique du drag, qui est souvent une pratique qui participe des processus de réflexions sur notre propre genre.

PB : À ce moment-là aussi, j’habitais en collectif, puis pour moi, être queer, c’est le grand éclatement de l’hétérosexualité, mais c’est aussi vivre des relations qui ne sont pas juste autour du couple, de l’amour, de l’intimité sexuelle. C’est aussi de valoriser d’autres formes d’intimité.

CE : La politisation trans s’est opérée après 2012 en fait. La Trans March, c’est beaucoup de gens qui se sont impliqué·es en 2012 dans le « Printemps érable » et qui ont récupéré ces skills-là pour les réinvestir dans le mouvement trans. Mais pré-2012, il y avait peu d’activisme trans dans nos milieux.

Après cette action-là, c’est l’été, le mouvement étudiant se désagrège, septembre arrive, il y a les élections… Qu’est-ce qui se passe avec le P!nk Bloc ?

CE : On a arrêté le P!nk Bloc, et on le réactivait au besoin.

GC : Vraiment comme une tactique et plus comme un groupe affinitaire.

CE : C’était un peu les deux en fait. On avait la page Facebook avec beaucoup de monde qui nous suivait. Si on était quelques-un·es du P!nk Bloc à vouloir organiser un événement, une manif, on réactivait la structure du P!nk Bloc. Après, le gros truc ça a été 2014, avec « les carrés roses », des espaces où la ville de Montréal essayait de mettre plus de caméras et de policiers dans le Village, et on voulait réagir à ça, on voulait les empêcher d’agir. On a eu une organisation dans la logique du groupe affinitaire. On s’est vu chaque semaine pendant deux mois. Je voulais plus trop m’organiser en permanence dans des groupes, je voulais davantage le faire dans des campagnes. Et là on s’est vraiment organisé·es pour court-circuiter « les carrés roses ».

PB : Il faut aussi comprendre que c’est le temps de la grève qui nous a permis de nous impliquer comme ça. Le fait de ne pas avoir de cours, tout est suspendu, les choses ne fonctionnent pas comme d’habitude et la majorité des gens autour de toi sont dans le mouvement. Il y avait des trucs qu’on organisait, je faisais juste en parler à du monde, puis on se ramassait 200 quelque part. C’est un des moments où je me suis dit qu’il fallait apprendre à organiser des choses sans utiliser Internet. Mais ça se faisait naturellement, quand tous les soirs il y a une manif, tu y vas, tu distribues deux ou trois tracts, c’est fait. Là, c’est plus dur. On n’a plus les moyens d’organiser avec une portée aussi grande.

CE : Du coup il faudrait une nouvelle grève !

Et finalement, le P!nk Bloc est mort ?

CE : On se servait du P!nk Bloc de temps en temps, puis un des trucs qui est arrivé, c’est la vigile par rapport à Orlando en 2016[5]. À Montréal, iels avaient organisé une vigile où iels avaient fait venir tous les députés et les premiers ministres. On voulait sortir un contre-discours, on a appelé à une manif, genre lutter contre l’homophobie et la transphobie, c’est aussi lutter contre la pauvreté et le racisme, pour dénoncer la présence des politiciens et tout ça. Et c’est là qu’il y a eu toute l’affaire d’Esteban, qui a lancé une boulette de papier sur le premier ministre Philippe Couillard, et ça a un peu mis un terme au P!nk Bloc. Parce qu’il a été accusé de terrorisme. Et nous on a été attaqué par plein d’organisations LGBT. Après c’était très compliqué de se servir du P!nk Bloc, parce que se servir du P!nk Bloc dans l’espace public, la police allait beaucoup plus te surveiller et les médias vont te relancer sur l’affaire d’Esteban, et c’est un truc dont on ne voulait pas parler tant que le procès n’était pas réglé. Donc, ça fait qu’on pouvait plus vraiment se servir du P!nk Bloc. Pour moi, c’est là que ça s’est arrêté.

Si on revient sur les différents groupes et initiatives qui ont eu une influence sur la création du P!nk Bloc, notamment les Panthères roses, comment est-ce qu’elles ont émergé au Québec et comment est-ce qu’elles se sont approprié le mot « queer » ?

GC : Je pense que c’est le Sommet des Amériques de 2001[6], qui a politisé plein de monde, et c’est comme ça qu’ont émergé les Panthères roses.

PB : Dans mon souvenir, c’était très inspiré d’Act-Up et des Panthères roses en France.

CE : Moi j’étais aux Panthères roses à Paris. Il y en avait aussi au Portugal d’ailleurs. Mais j’ai l’impression que les groupes se sont constitués sans savoir qu’ils existaient, puis ils ont découvert leurs existences après. Les Panthères roses au Portugal se sont inspirées des Panthères roses françaises. Pour le Québec, je les avais rencontrées la première fois aux Universités d’été des homosexualités à Marseille, les Panthères roses du Québec étaient venues en France et présentaient leurs films. Il y a eu des moments d’échange. Il y avait une grosse diversité aussi chez les Panthères, comme dans la Radical Queer Semaine. Justement, ce que le queer nous apporte, c’est un espace de liberté, même au niveau intellectuel, où les gens ne sont pas forcément sur des lignes de parti ou sur des positions très tranchées sur tout. On porte des valeurs communes, mais quand je vois les backgrounds des différentes personnes et ce qu’elles défendent, les projets qu’elles ont, il y a une grosse diversité.

Et la Radical Queer Semaine a émergé des Panthères roses ?

PB : Je pense que ça a inspiré.

CE : C’est pas les mêmes gens en fait. La gang des Panthères, c’était vraiment une gang avec un gros réseau autour, qui faisait des trucs militants. Puis la gang de la Radical Queer Semaine, c’est d’autres gens. Il y avait déjà eu quelques événements et un week-end queer. La première Radical Queer Semaine, il y avait peut-être quatre ateliers. C’est pour ça que nous, la deuxième année, on a travaillé fort pour avoir une grosse programmation d’ateliers, parce que c’est cool de se retrouver entre queers, mais il faut travailler à politiser ces espaces-là. L’idée était de se réunir dans un espace pendant dix jours et on fait plein d’ateliers et d’activités. C’était un gros festival queer. Ce qui était le fun c’est que pendant l’hiver qui est difficile, à chaque semaine on se réunissait et on avançait dans la construction de la programmation. Au début on avait le même lieu, tu faisais juste te pointer là-bas et il y avait des ateliers, on essayait de couvrir assez large en termes de diversité, des trucs plus artistiques, des performances, une fête… Ça rejoignait des gens diversifiés. Je me dis qu’aujourd’hui, si on organisait une Radical Queer Semaine, on pourrait pas gérer la quantité de gens.

GC : Moi je suis arrivé après ça. Je suis arrivé en plein Radical Queer Semaine et Pervers / Cité. Ma porte d’entrée ç’a été Pervers / Cité. Et après ça, c’était PolitiQ, où il y avait à peu près les mêmes personnes qu’à la Radical Queer Semaine.

Comment est né PolitiQ ?

CE : On avait fait un événement pour les 40 ans de Stonewall. On avait besoin d’une organisation queer francophone à l’année longue. C’était le point de départ pourquoi on a commencé PolitiQ. C’était après la deuxième Radical Queer Semaine, en juin 2009. À la fin de l’événement, on a annoncé que le groupe PolitiQ se créait. À PolitiQ, on avait des commissions qui travaillaient sur des enjeux spécifiques.

GC : Le but c’était de toucher à plein de sujets qui touchent les enjeux politiques de la sexualité.

CE : On avait une commission trans qui était très active et qui a mené l’action politique sur les enjeux trans en français au Québec. On avait une commission VIH qui était pas mal active. Et la commission anticapitaliste avec la préparation du G20. C’est surtout ça qui a eu le plus d’influence sur la création du P!nk Bloc après.

PB : Ça reste des espaces où il n’y avait pas beaucoup de filles et de femmes à PolitiQ, même la Radical Queer Semaine. Je me souviens des partys où je me disais, c’est le temps que je parte. En 2008, 2009, 2010, j’étais plus dans l’organisation d’espaces non mixtes de femmes, féministes, que queer-lesbien. C’est souvent ce qu’on entend : où sont les lesbiennes ? où sont les femmes ?

CE : Ça a toujours été une de mes grosses préoccupations de travailler à créer des espaces mixtes, surtout que quand j’étais à Paris j’avais milité dans des espaces mixtes, par exemple les Panthères roses qui étaient à la base à majorité pédé, qui sont devenues un groupe très mixte et même à majorité gouine, grâce aux politiques qu’iels avaient mis en place à l’interne. Et qu’il y ait des personnes trans qui rejoignent. C’était intéressant parce qu’à la base il y avait un seul activiste trans quand on a commencé la commission, et à la fin il y en avait quatre ou cinq qui étaient au cœur du projet. Ça se construit aussi, la mixité. C’est un travail permanent.

Comment le G20 a eu une influence sur la création du P!nk Bloc ?

PB : Il y a eu le G20, mais avant il y a eu la mobilisation contre les Jeux olympiques de Vancouver, en 2010, qui a été un énorme moment d’organisation pancanadienne, surtout dans les réseaux anticapitalistes. C’est un des moments où il a commencé à y avoir des réflexions et des liens de solidarité avec plusieurs nations et communautés autochtones, parce qu’il y avait un message profondément anticolonial[7]. C’était évident que la prochaine grosse affaire, ça allait être le G20 à Toronto, où il y a eu beaucoup d’organisation au niveau du Québec et de l’Ontario. Je ne me rappelle pas pourquoi on voulait s’organiser en P!nk Bloc, mais c’était juste naturel qu’on allait être ensemble. Je le voyais comme une façon de connecter avec d’autres queers qui allaient être là. Je ne me rappelle pas qui avait rapporté cette stratégie, mais c’est des choses qu’on voyait ailleurs, qu’on entendait parler. C’était un peu comme le Black Bloc, mais c’était le P!nk Bloc, c’était des queers anticapitalistes qui sont ensemble.

GC : Moi je ne connaissais rien des autres organisations militantes, c’est par le fait d’être impliqué dans PolitiQ que j’ai pu être en contact avec d’autres organisations, comme la fois où je suis allé à une assemblée de la CLAC[8] pour la préparation de la résistance au G20.

Alors vous étiez à la CLAC ?

CE : La CLAC mobilisait contre le G20 et avec PolitiQ, on s’est saisi·e·s de ça, on s’est dit, tiens, si on faisait un contingent anticapitaliste queer contre le G20 ? Et il y avait des membres du P!nk Bloc, dont moi, qui allaient aux réunions de la CLAC, et il y avait les féministes radicales aussi qui étaient là.

PB : Un des trucs que je me rappelle c’est que j’haïs tenir des pancartes. Par contre, j’accepte des capes. Et là tout le monde était : des capes ! Excellente idée, on se fait des capes, on va pouvoir faire nos messages sur nos capes. On était conscient·e·s qu’on allait dans un endroit où ça allait brasser. On voulait être visibles. Et une autre gang qui s’organisait, c’était la fanfare L’Ensemble de l’insurrection chaotique. Il y avait des liens d’amitié entre ces groupes et on se disait, on va se retrouver à Toronto, vous allez faire de la musique, nous on va avoir nos pompons.

CE : Il faut aussi penser qu’on va au G20, où il y a des cops partout, on sait que ça va brasser.

PB : C’est un milliard de dollars qui a été investi en sécurité à l’échelle du Canada pour cet événement-là. Tout l’équipement que les policiers se sont acheté pour ces événements, toutes les caméras, ils ne les ont pas brûlés après. Qu’est-ce que les services de police achetaient ? C’étaient des canons à eau, des canons à bruits… C’est un des moments où historiquement le Canada a militarisé sa police d’une façon dont la population a eu peu conscience, sous prétexte que « y’a 8 tatas à qui on a rien demandé qui s’en vont nous dire comment vivre ».

CE : Donc tu vas à un endroit où ça va brasser, il y a toute une question de tactique. Le P!nk Bloc, c’est une bonne tactique, parce que tu es un groupe affinitaire où on va prendre soin les un·es des autres, tu es avec tes bodys buddies. Et avoir des grosses discussions sur le danger, la violence, la sécurité. C’était aussi créer ce cadre qui fait qu’on se sentait le courage d’y aller, parce que ça faisait peur. Et effectivement, c’était super violent.

Est-ce qu’à ce momentlà vous réfléchissiez qu’être queer, c’est une position révolutionnaire par rapport à l’État ? Qu’est-ce que ça voulait dire la politisation du queer ?

GC : Moi je viens d’un milieu plus hippie écolo anar, de manière moins organisée. J’arrive là, on prépare le G20, et ça fait juste du sens pour moi. Je rentrais en contact avec des gens qui étaient vraiment plus articulés que moi au niveau féministe et au niveau économique. Le monde argumentait dans des listes courriel en citant des auteur·es… en citant des auteur·es ! Moi je ne connaissais rien. C’était un gros melting-pot de plein de rencontres de perspectives politiques différentes. C’était très riche. J’ai beaucoup appris.

PB : C’est bon que tu poses la question parce que pour moi, c’est tellement interrelié qu’on dirait que j’ai de la misère à expliquer pourquoi… C’est sûr qu’il y a une réappropriation du queer par le capitalisme, et c’est fâchant. Après j’ai l’impression qu’aujourd’hui mon rapport à l’État en tant que personne queer, je peux l’articuler vraiment différemment. Il y a des liens que je ne voyais pas aussi clairement à l’époque, entre l’instauration du régime de l’hétérosexualité puis la colonisation, l’État, l’Église, comment les familles sont pensées, surtout dans un territoire comme le Canada, particulièrement au Québec. C’est complètement interrelié. Après la Révolution française, ce sont les ordres religieux les plus conservateurs qui se sont sauvés de la France et qui sont venus s’installer au Québec. C’est eux qui ont participé au projet colonial, qui ont construit la vision de la famille, avoir dix-huit enfants, pour reproduire la nation. Comme personne queer, c’est de contester, de faire exploser ça, non seulement la binarité des genres, ou la binarité de comment on perçoit l’orientation sexuelle, mais l’idée même de c’est quoi la famille, qui conçoit la famille, qui la tient. L’État ne légifère pas sur le nombre d’ami·es qu’on a, mais il légifère sur le nombre de partenaires qu’on a. Dans les faits, à l’époque où on est, des enfants qui ont quatre parents, il y en a beaucoup. Parce que les familles se séparent, se recomposent. Mais que quatre adultes décident volontairement de vouloir faire des petits bébés, c’est non.

CE : Je pense que la politisation passe par l’action. Pour moi, ç’a toujours été important qu’on ait un cadre large. C’est sûr qu’il faut que tu veuilles venir contester le G20. Mais c’est essayer de politiser les liens entre queer et anticapitalisme. Ce qui n’est pas toujours facile en fait. Je pense qu’aujourd’hui, j’aurais beaucoup plus d’outils pour le penser, mais le lien est quand même moins direct. Donc, à un moment donné c’est aussi qu’on est une bande de queers puis on est anticapitalistes. On se réunit entre queers pour mettre de l’avant des messages anticapitalistes, ce qui compte surtout, c’est qu’on crée des espaces dans lesquels on peut être anticapitalistes ensemble. Avec aussi une grosse diversité des rapports à l’État. Il peut y avoir des gens qui sont plus anars très radicaux, des gens qui sont plus réformistes.

PB : On disait pas « on va faire un grand livre, on va passer à la télé, on va passer notre message ». C’était plutôt : ça n’a pas de criss de bon sens, on va foutre la marde et on va parler au monde autour de nous. Moi je me rappelle, un des trucs qui m’obsédait et qui m’obsède encore, c’était l’idée d’être visibles dans l’espace public.

GC : Ce que je me rappelle à un moment donné, quand on se préparait la veille ou même quand on était rendu·es. sur place, on se demandait : si les médias nous interrogent, qu’est-ce qu’on dit ? Pourquoi on est ici ? Comment on répond à ça, c’est quoi le rapport ?

PB : On parle à personne !

Du coup, ça me fait penser, c’est quoi les liens avec les hétéros anars anticapitalistes qui étaient des allié·es dans la grève ? Est-ce qu’il y avait beaucoup de queerphobie ?

CE : Je pense qu’il y avait plus de tensions avec les féministes radicales qui avaient leur contingent aussi. Mais ça allait, parce que nous à l’époque on était dans une stratégie d’ouverture par rapport au féminisme matérialiste[9]. C’est plus elles qui étaient… Ben tu sais comment elles sont. Un peu frustrées qu’on soit là.

Mais frustrées parce que transphobes ? Ou parce qu’elles ne comprennent pas grandchose aux enjeux gais et lesbiens ?

CE : Anti-queer. Très anti-queer.

PB : Moi à cette époque-là, j’étais à l’UQAM en études féministes. J’ai participé aux actions des Panthères roses, je m’identifiais comme une féministe radicale queer. Puis c’est à l’université que les gens étaient comme : « c’est impossible ». Et moi je disais : « ben je ne sais pas, pour moi la radicalité, c’est quelque chose qui est super important, le féminisme c’est super important, le queer c’est super important, je vois pas pourquoi je peux pas mettre ces trois mots-là ensemble ». Ces idées-là vont très bien ensemble. Je les vis bien. On me répondait que les livres disent que c’est pas possible. Ça me fait penser à ce que l’université fait aux idées. Moi je lis pas ces livres-là, je m’en fous, je sais pas c’est quoi. Il y a beaucoup de chicanes qui viennent de milieux intellectuels de gens qui écrivent des textes avec beaucoup trop de mots pour dire pas grand-chose, puis qui sont pas d’accord. Alors que dans l’expérience d’être des personnes et de se rencontrer, c’est là où il y a d’autres choses qui se passent.

CE : Et on se définissait d’ailleurs comme queer et féministe. Parce que les féministes rejetaient le queer comme un truc non féministe, fallait qu’on affirme le fait qu’on était queer et féministe. Avec PolitiQ on avait organisé, à l’UQAM, une rencontre pour réconcilier les queer et les féministes radicales.

Comment ça s’est passé ? Les féministes radicales sont-elles venues ?

CE : Elles sont venues, il y avait 70 personnes.

PB : C’est là où tout s’est réglé. Y’en a plus de problèmes maintenant !

CE : Ça a été vraiment important pour nous faire gagner de l’espace. Parce que les féministes radicales sont beaucoup plus dans un truc de tenir une ligne de parti et il faut que tu rentres dans la ligne parce que sinon, t’es pas une bonne féministe. Elles critiquent le queer tout le temps, souvent sans l’avoir lu, sans le connaître. Donc là c’est sûr qu’elles sont venues pour (entre autres) attaquer. Mais nous on était juste dans une stratégie d’ouverture. Le queer était vu comme quelque chose de très antimatérialiste, ou non matérialiste. Ce qui n’était pas le cas justement, parce qu’on était dans la tradition franco et on était assez matérialiste.

Et si on revient au G20, qu’est-ce qui s’est passé quand vous étiez là et après ?

PB : Un des trucs qui s’est passé, c’est l’immense et très violente répression policière. Les Québécois·es ont particulièrement été visé·es. Il y a un des lieux où les gens dormaient, où les policiers sont débarqués au milieu de la nuit. Des policiers militarisés avec des osties de gros guns.

CE : Pour te dire la répression au G20 : on est parti·es 480 de Montréal dans les autobus, on est revenu·es à 120. C’est assez significatif.

GC : Même pour se rendre aux autobus, on avait peur de se faire prendre.

PB : On n’arrêtait pas de recevoir des textos genre « ne venez pas dans tel coin, on pense qu’ils vont arrêter tout le monde dans l’autobus ». J’ai des ami·es qui se sont fait arrêter en sortant d’un brunch en gang. J’y ai repensé des années après en me disant : je suis un peu traumatisée, je fais des crises de panique quand je vois des vans blanches non marquées. Parce que j’ai vu tellement de policiers sortir de ces places-là et pogner du monde. Et en 2012 justement, c’est un peu revenu. Les policiers qui font des affaires qu’on voit pas venir et extrêmement calculées.

GC : Au retour du G20, il y a aussi eu une effervescence d’actions, de rencontres et de réflexions politiques.

CE : On était très impliqué dans PolitiQ, qui avait le vent dans les voiles. Il y avait pas mal de gens qui rejoignaient, ça devenait une grosse affaire.

PB : Il faut aussi replacer ça dans un contexte global. 2010, c’était l’émergence du printemps arabe. Il y avait une effervescence collective sur c’est quoi soudainement les possibles. 2011, ç’a été Occupy. À Montréal ça a duré d’octobre à décembre. Puis le mouvement étudiant, ça faisait un moment qu’il était en branle. C’étaient des années de mobilisations, de gens qui construisent des capacités collectives à s’organiser.

CE : Les réseaux de gauche radicale qui d’habitude se pognent tout le temps ont réussi à s’allier puis à mettre de côté les divergences pour organiser la grève, dans un contexte où il y avait une effervescence.

PB : Quand j’ai des conversations avec des gens sur 2012, je me rends compte que ce n’est pas tout le monde qui le lie avec les mois précédents. Alors que pour moi c’est tellement évident. D’avoir eu un campement qui a duré pendant deux mois dans le centre-ville de Montréal, ça m’a donné une espèce de boost genre, « OK : des affaires se peuvent » ! Soudainement, dans notre imaginaire collectif, l’idée de grand mouvement était possible.

CE : Et par ailleurs, il y a plein de militant·es radicaux·ales qui avaient boudé ce truc-là, et qui n’y allaient pas, qui regardaient ça de haut, c’était pas assez radical… Nous on y allait.

PB : J’ai comme un souvenir qu’on a peut-être fait un P!nk Bloc à Occupy…

CE : Ça se peut très bien. On constituait un réseau, puis l’idée avec le P!nk Bloc, c’est aussi si on est quelques-un·es, puis qu’on a envie de faire un P!nk Bloc dans une manif, on le fait.

GC : Parce qu’au G20 on avait produit du matériel textile, puis là tout d’un coup on avait un bac de matériel qu’on pouvait se passer, puis amener ça en manif, pouf, tout était rose !

Si on se replace aujourd’hui, dix ans après 2012, quelles sont les transformations que vous observez par rapport au fait d’être queer ? Qu’est-ce qui a changé ? Est-ce qu’il y a toujours un queer révolutionnaire aujourd’hui, porté par des idées anticapitalistes et féministes ?

CE : Plus que jamais au Québec. Je pense que les réseaux radicaux anarchistes ont opéré un tournant queer ces cinq, dix dernières années, et le queer fait partie des discussions de la même manière que l’intersectionnalité, les enjeux autochtones, etc. Il fait partie des discussions politiques révolutionnaires beaucoup plus qu’avant.

PB : C’est intéressant parce que j’ai l’impression que tu réponds à l’inverse de la question. Peut-être que justement les discussions queers n’appartiennent plus juste aux queers, mais à d’autres espaces.

CE : Je pense que moitié des années 2010, il y a eu un tournant queer et trans qui s’est opéré dans les milieux militants au Québec. Par exemple dans les mouvements LGBT, on le voit avec Pride / Fierté Montréal, qui aujourd’hui devient beaucoup plus politique, et où les personnes trans, les personnes LGBTQ+ racisées, ont une place beaucoup plus centrale. On voit un tournant queer intersectionnel. L’émergence du mouvement trans aussi, qui a été une énorme dynamique à partir de la deuxième moitié des années 2010, et qui en ce moment ne va pas très bien comme tous les mouvements. Les nouvelles générations queers politisent beaucoup plus leur genre avec les personnes trans, les personnes non binaires… Nous, avant on était comme « non, on va pas dans cette soirée, c’est trop straight ». Maintenant les jeunes iels disent « on va pas dans cette soirée, c’est trop cis ». Ça a changé. La politisation du consentement, c’est aussi un autre élément qui a changé, en lien avec #MeToo. Le mouvement féministe a aussi été beaucoup plus influencé par le queer et je le vois notamment à comment les TERFS[10] ne peuvent plus être TERFS. Elles cachent qu’elles sont TERFS. Le mouvement féministe est aussi en train de bouger. Il y a une espèce de réactualisation du matérialisme féministe qui est beaucoup plus queer inclusif, et qui permet de penser le travail du sexe comme un travail et d’une manière anticapitaliste.

PB : J’ai vraiment vu la différence quand je suis arrivé dans le communautaire. Dans le communautaire, il y a plein de queers, mais on n’est pas nécessairement visibles et organisé·es.

CE : C’est ça le point que je veux amener, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup moins de collectifs purement queers et qui vont se dire queers, mais qu’il y a une « queerisation ». Quand je parle de tournant queer, c’est une sorte de queerisation où il y a beaucoup plus de queers qui s’impliquent dans des organismes communautaires, LGBT, féministes, etc. et qui travaillent à changer leurs mandats, devenir trans-inclusifs, mettre en place des politiques queers… C’est ça aussi qui a participé à cette queerisation, c’est que plein de gens qui se sont politisé·es et qui ont politisé leur queerness sont arrivé·es dans d’autres milieux. Et notamment dans le communautaire LGBT qui était très mou, très institutionnel, pas radical du tout. C’est un tournant qui est en train de s’opérer dans le monde francophone au Québec, aussi dans le milieu militant puis intellectuel. Ça opère des changements dans la société, même s’ils mettent du temps. C’est comme la question de l’homosexualité. Début 2000, c’est le tournant sur la question de l’homosexualité au Québec. Là, on est en train de vivre le tournant trans.

PB : Si on pense à qu’est-ce qu’on a besoin et qu’est-ce qui est révolutionnaire, c’est entre autres plus d’intersectionnalité. Je vois plus d’analyses émerger autour des liens entre la colonisation et l’hétérosexualité. C’est quand même fou qu’à travers les processus de colonisation on ait changé les réseaux de parenté, les façons d’être au monde, de vivre l’intimité des nations autochtones.

CE : Ce qui permet aussi de mieux penser les liens avec le capitalisme.

PB : Et en même temps la pandémie m’a permis de mieux comprendre comment la société n’est pas organisée pour les gens comme nous, juste par le fait de pas pouvoir voir légalement les gens de ma famille, mon réseau proche, parce que je ne suis pas dans une famille mononucléaire. Puis en même temps de complètement abandonner les familles qui sont dans des huis-clos familiaux absolument fucked up. Oui, queer, c’est toujours révolutionnaire. La société n’est pas plus organisée d’une façon à donner dignité et respect, même si on est plus nombreux·euses. Être queer, c’est tellement vu par l’hétéronormativité comme un truc complètement dangereux. Mais statistiquement, je pense que c’est très, très dangereux être des femmes et des enfants dans des familles straight. Pour moi, être queer ça veut aussi dire de penser nos relations, la famille, la communauté en dehors de l’hétéronormativité. On a besoin que ça change, parce que ça marche pas. La pandémie le démontre beaucoup. Puis les politiques du gouvernement, ce sont des politiques qui sont faites pour du monde qui habite en banlieue dans des grandes maisons.

Pour en savoir plus sur le P!nk Bloc de Montréal, on consultera leur site web, toujours accessible, mais qui n’est plus mis à jour depuis 2012 :


[1] Cette entrevue a été réalisée au mois de mars 2022. Les propos des interviewé.e.s n’ont pas été modifiés, à l’exception de quelques expressions propres au langage parlé qui alourdissaient la retranscription.

[2] La grève étudiante de 2012 a duré du 13 février au 7 septembre.

[3] Lors du contre-sommet du G20 à Toronto en juin 2010, qui s’est soldé par l’arrestation de plus de 1100 manifestant.es.

[4] Un Black Bloc est un assemblage de personnes vêtues de noir et masquées, formant une masse anonyme lors de manifestations ou d’émeutes, dans le but de mener des actions sans être identifié et se défendant mutuellement face aux corps policiers.

[5] Suite à la tuerie du 12 juin 2016 à Orlando (Floride), le pire attentat homophobe de l’histoire des États-Unis, où le tueur a ciblé un club LGBTQ et assassiné 49 personnes.

[6] Le Sommet des Amériques a eu lieu à Québec en avril 2001. Il visait à négocier des ententes de libre-échange continentales et a donné lieu à un violent contre-sommet.

[7] Les Jeux olympiques d’hiver de Vancouver se déroulent en février 2010 sur des territoires traditionnels autochtones alors que des membres de plusieurs nations s’y opposent, soutenu.e.s par divers.es militant.e.s autochtones et allochtones de partout sur le continent.

[8] La Convergence des luttes anticapitalistes, basée à Montréal, créée en 2000 dans le but d’organiser le contre-sommet de Québec (2001), réactivée pour le contre-somment de Toronto (2010) et active depuis.

[9] Le féminisme radical, un courant féministe né à la fin des années 1960, considère que l’oppression des femmes au bénéfice des hommes découle des structures sociales, nommément le patriarcat, qu’il faut supprimer, et dénonce l’essentialisation du rôle social imposé aux femmes. Il entend montrer que l’oppression des femmes et leur identité est socialement construite (et non un phénomène « naturel »). Le féminisme matérialiste, marqué par le marxisme, poursuit la critique du féminisme radical, mais considère que la relation entre les hommes et les femmes relève d’un rapport de classe. Ce rapport est antagonique et doit être dépassé par une révolution sociale qui abolira ces classes.

[10] Acronyme de « Trans-exclusionary Radical Feminist », un terme inventé en 2008 pour désigner les personnes se réclamant du féminisme radical qui considèrent que les femmes trans ne sont pas des femmes et devraient donc être exclues des luttes féministes.




Source: Archivesrevolutionnaires.com