Avril 30, 2022
Par Lundi matin
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Il fut un temps pas si lointain où les manifestations syndicales ne se résumaient pas à l’odeur de merguez. Il fut un temps pas si lointain où tous les moyens, ou presque, étaient bons pour empêcher l’État de dégrader un peu plus les conditions de vie des classes populaires. C’est ainsi que le 1er mai 1979, alors que le siège parisien du CNPF (ex-MEDEF) était sous le feu de la mitraille des membres d’Action Directe, les militant.es de la CFDT Longwy partaient à l’assaut du commissariat de leur ville. Voici ce que nous racontent les archives.

Mardi 1er mai 1979, 8h du matin. Une vingtaine de personnes se donne rendez-vous à la cité ouvrière de Gouraincourt puis part obstruer le passage à niveau qui relie Longwy à Mont-Saint-Martin. Dans la foulée les ouvriers mettent en place un barrage sur la RN18, principale artère de ce côté-ci de la ville. Leur objectif : empêcher d’éventuels renforts policiers de pénétrer dans la ville.

9h15. Une dizaine de jeunes gens montent, à l’aide de pneus et de barres de fer, une barricade rue du parc à proximité du commissariat, puis l’enflamment.

10h. Les cinq rues menant au commissariat sont barricadées. Celui-ci est bouclé, isolé, assiégé. Des groupes de quinze manifestants, la plupart issus des rangs de la CFDT et du PCRml, sont positionnés autour de chaque barricade. Des pneus et des cocktails Molotov sont stockés en haut de la pente qui surplombe l’arrière du commissariat. Rue Pershing, c’est un engin de transport, volé dans la nuit, qui sert de barricade. Un autre camion, volé également la veille dans une entreprise du coin, permet d’acheminer des pneus sur les différents points de blocage. Puis plus tard, des manifestant.es s’en servent pour faire le tour de la ville et muni d’une sono, invitent la population à se joindre au siège du commissariat.




11h. Des individus abattent des arbres sur la voie ferrée reliant l’usine d’Usinor-Senelle au train à fil, bloquant ainsi la chaîne de production.

Au centre-ville, Ils sont désormais une centaine, munis pour certains de barres de fer et de pavés, à encercler le commissariat. Les forces de l’ordre, repliés dans la cour intérieure, observent la scène de loin. Les barricades enflammées sont en permanence alimentées en pneus. Un rideau de fumée noir s’élève dans le ciel de Longwy et concurrence les cheminées des usines. La tension est palpable. Le secrétaire général de l’union locale CGT, dont l’organisation a prévu une manifestation massive dans l’après-midi, lance un appel au calme sur les ondes de la radio pirate CGT Lorraine Cœur d’Acier. Rien n’y fait, les manifestant.es semblent déterminé.es à rappeler aux CRS qu’ils ne sont pas les bienvenus à Longwy. Il faut dire que depuis l’annonce faite, il y a quelques mois, par le gouvernement d’un plan de restructuration massif de l’industrie sidérurgique, la région est en ébullition.

12h. L’assaut est donné. Les manifestant.es retranché.es derrière les barricades se lancent à l’attaque du commissariat. Une cinquantaine de manifestant.e contourne le bâtiment puis, juché.es sur la butte arrière, y lancent des bidons d’essence enflammés et des pavés. Dans le même temps, une cinquantaine d’autres jettent des pneus par-dessus les murs d’enceinte situés devant le commissariat et y mettent le feu avec des cocktails molotov. Un camion sur lequel ont été fixés des bidons d’essences ouverts répand du carburant sur la chaussée. Un engin de travaux public, emprunté dans l’une des usines du bassin voué à disparaître, est utilisé comme voiture bélier pour enfoncer le portail d’entrée du commissariat. Celui-ci ne cède pas. Les CRS chargent à plusieurs reprises et à grands renforts de bombes lacrymogènes finissent par repousser ce premier assaut. Les manifestants se réfugient derrière les barricades.

14h30. Les rangs ont quelque peu grossi et ce sont cette fois 150 manifestant.es qui tentent un nouvel assaut, sous les yeux de centaines de badauds venus assister au spectacle. Des fusées, des pétards et des cocktails molotov sont lancés contre le bâtiment, incendiant partiellement la toiture d’un garage adjacent et blessant légèrement deux CRS positionnés dans la cour. L’affrontement s’étire. Les bombes lacrymogènes et grenades offensives répondent aux pavés et bouteilles incendiaires. Un manifestant brandit une carabine, il est désarmé par ses camarades. L’effusion de sang n’est pas au programme.




17h30. Une énième charge des CRS finit par disperser les derniers belligérant.es. Deux ouvriers sont arrêtés, puis vite relâchés. Un escadron de gendarmes mobiles arrive en renfort. Il ne reste de toutes façons plus grand monde pour assister au spectacle. Certain.es assiégeant.es et observateur.ices sont allé.es rejoindre la manifestation à Longwy-Haut qui rassemblera jusqu’à 2 500 personnes. Et puis du reste, les militant.es ont le sentiment que leur message est passé et que les CRS ont compris à l’issue de cette journée, qu’ils n’étaient pas les bienvenus à Longwy.

Dans les jours qui suivent, alors même qu’elle essuie de rudes critiques de la part des autres formations politiques, la CFDT Longwy assume l’attaque du commissariat et revendique l’organisation de cette action censée marquer « d’une façon particulière et originale la fête du Travail ».

Surtout, elle rappelle les véritables objectifs de cette opération :

— Le retrait immédiat des forces de l’ordre de Longwy

— La libération de Roger Marin, militant CGT de Longwy arrêté lors de la marche des sidérurgistes sur Paris le 23 mars 1979 et emprisonné depuis.

— L’ouverture de véritables discussions sur le dossier industriel de la sidérurgie.

De son côté, la CGT Longwy condamne vivement cette action : « A qui fera-t-on croire que des pneus brûlés devant le commissariat obligeront Etchegaray, Barre et Giscard à renégocier le plan Davignon et à ne pas casser la sidérurgie ? ». Pour cette organisation syndicale qui bénéficie d’une très forte implantation dans les usines du bassin, l’attaque du commissariat a surtout consisté à « saboter la manifestation unitaire du 1er mai et à dévoyer la lutte des travailleurs d’Usinor qui occupent leur entreprise. » Le maire communiste de Longwy condamne lui aussi cette attaque, bien qu’il ait lui-même exigé depuis quelques mois le départ des CRS de la ville.

Une action de ce type menée par une section de la CFDT peut paraître aujourd’hui surprenante. Et pourtant à l’époque, ça ne l’est pas tant. Dans l’effervescence révolutionnaire des années qui ont suivi Mai 68, un certain nombre de militant.es d’extrême-gauche décident de rejoindre une organisation syndicale pour continuer à lutter sur leur lieu de vie et de travail. Ne pouvant rejoindre la CGT, alors étroitement liée au Parti Communiste et très méfiante à l’égard des « gauchistes », beaucoup allèrent grossir les rangs de la CFDT. A cette époque celle-ci, également influencée par les événements de mai, tend vers le socialisme autogestionnaire. Il y eut donc une courte période, de dix années environ, où certaines sections CFDT pratiquèrent un authentique syndicalisme révolutionnaire. Puis la parenthèse se referma et laissa place à la politique de recentrage, au rapprochement avec le Parti Socialiste et à la conversion au libéralisme.

La CFDT Longwy compta, dans ces années-là, parmi ces sections syndicalistes révolutionnaires. Elle accueillait en son sein un mélange étonnant de marxistes-léninistes tendances maoïstes, de libertaires, d’autonomes, mais également de chrétiens de gauche et de membres du PSU.

Il faut dire que l’année 1979 à Longwy fut incandescente. Le plan de restructuration de la sidérurgie que mit en place le gouvernement de Raymond Barre à partir de décembre 1978 aboutit alors à la suppression de 6 500 emplois dans le bassin de Longwy et à la fermeture de plusieurs sites industriels. Dans cette vallée enclavée du nord de la Lorraine, cela signifie la fin d’un monde ouvrier en place depuis près d’un siècle. Presque immédiatement, la quasi-totalité de la population du bassin entre en lutte pour sauver les emplois de la région. La CFDT, tout comme la CGT et d’autres organisations du mouvement ouvrier, joue un rôle de premier plan dans la conduite de cette lutte durant plusieurs mois. C’est dans ce contexte, mâtiné de colère, de désespoir et d’effervescence politique, que le commissariat de Longwy est assiégé le jour de la fête des travailleurs. C’est la troisième attaque qu’il subit depuis le début de l’année. A chaque fois, celles-ci eurent lieux en réaction à un acte de répression mené à l’encontre du mouvement de lutte, les ouvriers de Longwy appliquant ainsi scrupuleusement le slogan scandé par les militants maoïstes de ces années-là : « pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule ».

Pour autant, il serait réducteur et injuste de limiter le mouvement de lutte qui prit corps à Longwy à cette période à ces actions spectaculaires et offensives, appelées localement « opération coups de poing » et dont les militant.es cédétistes s’étaient fait les spécialistes. Elles n’ont pu exister que dans un contexte de très forte solidarité au sein de la population locale, facilitée par une forme de vie ouvrière hégémonique dans la ville et dans laquelle il existait déjà de multiples formes de solidarités quotidiennes. Le mouvement, protéiforme et inventif, s’est rapidement doté de moyens de communications indépendants des grands médias lui permettant de diffuser ses propres idées et revendications. Les radios pirates en constituèrent certainement l’exemple le plus probant. Deux furent mises en place à Longwy durant cette période : la plus connue, Radio Lorraine Cœur d’Acier, rattachée à la CGT, et SOS Emploi, rattachée à la CFDT. Plus que de simples outils de communication, ces radios devinrent rapidement de véritables espaces d’élaboration d’une pensée politique en mouvement développée par les habitant.e.s du bassin, échappant par la même au rôle de radio syndicale qui leur était initialement destiné.

Le mouvement de lutte n’a certes pas empêché la destruction de l’industrie sidérurgique locale (et après tout fallait-il vraiment la préserver ?) mais il a contribué à politiser plusieurs générations de longovicien.nes, à transformer la vie d’un certain nombre d’entre elles et eux et à retisser ailleurs certaines formes de solidarité disparues avec la fin des usines.

Hagar Dunor




Source: Lundi.am