Janvier 25, 2021
Par Lundi matin
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Après avoir sous-traité une campagne de « relations publiques » (propagande) à des entreprises travaillant tantôt pour Philipp Morris, tantôt pour Monsanto, afin de vendre la guerre à l’opinion publique américaine, Bush père lance le 17 janvier 1991, l’opération Tempête du désert. 43 jours de bombardement et 88 500 tonnes de bombe, c’est-à-dire autant que les alliés durant l’année 1943. C’est l’invention des « frappes chirurgicales » des « dégâts collatéraux » qui dévastent tout : les routes, les ponts, les aéroports, les approvisionnements en carburant et en eau. Une guerre asymétrique : 100 à 200 000 morts côté irakien, contre 240 pour la coalition. Et un pays ramené à l’âge de pierre.

En France cette guerre marque un tournant dans la pensée anti-impérialiste. Anciens communistes et Nouvelle-droite se retrouvent autour de la revue L’Idiot Internationale pour dénoncer la guerre, et la critique de l’hégémonie américaine aura dès lors une drôle d’odeur. Vingt ans après ou trente ans après, ils continueront à se ranger derrière n’importe quel dictateur sanguinaire pourvu qu’il s’oppose au nouvel ordre mondial. Notons tout de même qu’en 1991, le champion de l’anti-impérialisme Hafez al-Assad s’était rangé du côté de la coalition.

Midnight notes est un collectif nord-américain crée à la fin des années 1970 (dont a par exemple fait parti Silvia Federici). Influencés par le marxisme anti-autoritaire, héritier des mouvements protestataire des années 1960, de l’anti-impérialisme, de l’autonomie italienne, du féminisme puis plus tard de l’expérience zapatiste ils tentèrent de faire une analyse matérialiste de cette guerre. Alors que l’administration américaine parlait du « bien », du « mal », et de Saddam Hussein comme du nouvel Hitler, il y avait une autre réalité : celle des réservoirs des SUV des électeurs à remplir à un prix acceptable, ce que l’administration américaine appelé l’ « anxiété énergétique ».

Ce texte est une traduction d’un chapitre du livre Midnight Oil, analysant la guerre de 1991 comme une tentative pour recoloniser les puits de pétroles qui avaient été nationalisés à partir des années 1950 (Saddam Hussein nationalisa ceux de l’Irak en 1972 et leurs voisins iraniens en 1979).

Certes il nous paraît aujourd’hui secondaire de savoir si les champs pétroliers sont la propriété du baath irakien ou d’ExxxonMobil et de les faire revenir dans le domaine des « communs ». Nous sommes de toute façon en train de rôtir. Il est néanmoins intéressant de comprendre l’enchaînement des faits et des catastrophes contemporaines qui sont la conséquences des catastrophes précédentes.

Dans ce texte Midnight Notes analyse la guerre du Golfe de 1991 comme une tentative pour l’économie (ou ce que certain appellent l’ « hégémonie américaine ») d’imposer les politiques d’austérité des années 1980. Il s’agissait non seulement de détruire les capacités militaires de l’Irak mais aussi la classe ouvrière irakienne, potentiellement révolutionnaire, représentée par les chiites, les immigrés (palestiniens et yéménites) ou une partie du prolétariat politisée. On retrouvera une analyse semblable de la guerre comme outil de colonisation dans Le nouvel Impérialisme de David Harvey, ce dernier parlant d’ « accumulation par dépossession ».

Ils affirment par exemple que l’objectif de cette guerre fût de massacrer « les éléments récalcitrants de la classe ouvrière irakienne et ensuite de garder l’état policier irakien intact  ». En effet, après avoir chassé les Irakiens du Koweït, Bush Sr laissa le pouvoir, qu’il avait qualifié des mois auparavant d’ « hitlérisme » en place. Selon les auteurs il s’agissait d’une stratégie : laisser un parti policier en place car il était le plus à même de mener les politiques d’austérités.

Au niveau régional cette guerre eu aussi un impact sur les migrations. Ceux qui faisaient tourner les raffineries des pétromonarchies (immigrés palestiniens et yéménites) accusés d’avoir soutenu les irakiens, furent remplacés par des travailleurs asiatiques (philippins, sri-lankais, bangladais), moins à même de porter des revendications sociales dans le monde arabe. Pour Midnight notes la guerre n’est pas simplement une question géopolitique mais aussi un moyen d’en finir avec la classe ouvrière et son potentiel révolutionnaire.


RECOLONISER LES CHAMPS DE PÉTROLE
Midnight notes

ce texte est un chapitre du livre Midnight Oil – Work, Energy, War 1973-1992 publié en 1992 chez Autonomedia.

La guerre du Golfe a émergé de l’intersection de deux tendances fondamentales du capitalisme de la fin des années 1980 : les « nouvelles enclosures » et la « recolonisation » de la terre et des données naturelles de la planète, et la disparition décisive de diverses formes de développement capitaliste dirigé par l’État (parfois appelé socialiste et / ou fasciste) de l’Union soviétique à l’Afrique du Sud.

Les noms des mécanismes, stratégies et plans conçus pour concrétiser ces tendances sont multiples et forment un vocabulaire contemporain : de la « crise de la dette » à la « perestroïka », de la « privatisation » à « l’austérité », des « marchés libres » à « démocratie électorale ». Mais tout cela s’est aussi traduit dans le massacre massif de civils et de conscrits irakiens dans les premiers jours de 1991 par les bombardiers de la coalition US / ONU, les massacres contre-révolutionnaires du parti baath (NdT :le parti de Saddam Hussein) dans tout l’Irak, et la torture et les disparitions de Palestiniens au Koweït.

De la crise énergétique à la crise de la dette, le capital a jeté tous les accords nationalistes et socialistes dans la crise et a inauguré le Nouvel Ordre Mondial (NdT : New World Order, selon l’expression utilisée par Bush père en 1990, anticipant la fin de l’URSS et l’apparition d’une nouvelle ère) dans le cadre de son événement inaugural officiel, la guerre du Golfe. Il est assez évident que le Nouvel Ordre Mondial signifie que les États-Unis sont la superpuissance incontestée, et qu’elles ont acquis une hégémonie militaire sur le monde : mais le pouvoir de faire quoi ? Hégémonie sur quoi ? Nous considérons le Nouvel Ordre Mondial comme une nouvelle stratégie capitaliste d’accumulation : accumulation d’un prolétariat et de profits avec de nouvelles relations de classe planétaires, de nouvelles structures de profit et de nouvelles formes de travail. En tant que telle, cette stratégie a une histoire et elle présente également des faiblesses qui laissent présager un avenir incertain. Nous allons tenter ici d’examiner la guerre du Golfe en espérant être mieux préparés dans le futur à résister aux guerres que le capitalisme entraînera inévitablement.

Cette guerre marqua un début symbolique pour le Nouvel Ordre Mondial, tout autant qu’elle en posa des bases profondes et durables. Cette guerre, ses causes et ses conséquences, se sont concentrées sur une marchandise qui a été le pivot des relations de classe au niveau international dans la période d’après-guerre : le pétrole. Dans cette nouvelle ère de recolonisation, la marchandise pétrolière posait un paradoxe au développement capitaliste : d’un côté il fallait recoloniser les champs pétrolifères des pays du golfe Persique, de l’Union soviétique, du Mexique, de l’Angola et des autres pays qui avaient été décolonisé du capital occidental entre les années 1920 et 1970, mais de l’autre il fallait aussi une nouvelle vague d’investissement pour les rendre de nouveau rentable.

Mais les régimes étatistes qui recevraient ce nouvel investissement devaient être ferme afin de rejeter toute demande des prolétaires réclamant une part de la richesse qu’ils produiraient.

Parallèlement, les prolétaires eux-mêmes devraient être terrorisés pour accepter de vivre pauvrement au milieu de ces richesses. (NdT : on invite le lecteur à regarder la partie numéro un du documentaire Homeland : Irak année zéro de Abbas Fadhel, sur l’embargo qui suivi la guerre, et sur ce que signifie « vivre pauvrement au milieu de ces richesses).

Ce nœud gordien de contradictions de classe a été définitivement tranché par un déchaînement de violence et de terreur dont dispose le capitalisme contemporain : des bombes incendiant les habitants de Bagdad dans les profondeurs des abris anti-aériens, aux chars que les baathistes utilisaient pour écraser les rebelles à Bassorah, aux techniques de torture de la CIA utilisées sur les Palestiniens dans le Koweït d’après-guerre. La guerre a créé un grand licenciement massif sans précédent ; un changement qualitatif dans la militarisation de l’industrie pétrolière au Moyen-Orient ; une refonte des relations de classe au Moyen-Orient ; un bond du capital d’investissement (dû à la hausse des prix du pétrole) ; et un pays complètement décimé et dominé (l’Irak) qui servira de nouvelle leçon aux gouvernements incapables de répondre aux exigences d’austérité et de recolonisation du capital. Mais cette excellente ’solution’ créera les conditions d’un nœud encore plus inextricable qui sera la question de la lutte de la prochaine décennie.

Nouvel investissement 

L’effondrement du socialisme d’État n’était nulle part plus visible que dans l’industrie pétrolière. Les compagnies pétrolières d’État en Algérie, en Chine, au Mexique, au Venezuela, au Vietnam et, surtout, en URSS, ont ouvert leurs portes aux capitaux internationaux dans les années 1980. Les hommes d’affaires américains et européens étaient heureux de voir une ’réouverture de zones auparavant interdites’ depuis la fin de l’époque coloniale.

Mais la nouvelle question pour ces capitalistes de l’énergie est : où vont-ils amener le capital à profiter de leurs nouvelles conquêtes ? L’inconvénient de la chute des prix du pétrole dans les années 80 (NdT : après 1986 et le deuxième contre-choc pétrolier le prix du pétrole s’est effondré. Selon les historiens ce contre-choc serait artificiel, l’administration Reagan demandant aux saoudiens d’inonder le marché, afin de faire baisser le prix du pétrole et donc les recettes des russes participant de ce fait à l’instabilité de l’économie soviétique) était que les bénéfices et les investissements des compagnies pétrolières étaient également limités. Si l’industrie pétrolière de l’URSS au Venezuela faisait face à une production en baisse et à des technologies inefficaces, les compagnies pétrolières occidentales n’avaient pas beaucoup d’argent pour changer cela. Gorbatchev a déclaré aux dirigeants pétroliers américains : ’Nous attendons beaucoup de vous’, mais les excédents massifs de pétrodollars avaient disparu.

La stratégie des années 80 de guerre, d’endettement, d’austérité et de baisse des prix du pétrole avait largement contribué à discipliner divers prolétariats et à dévaster leurs économies nationales. Mais la vague de luttes à la fin des années 80 et le manque d’argent d’investissement pour les capitalistes de l’énergie ont indiqué les limites de son utilité. Les prix du pétrole ont dû augmenter au cours des années 90 pour servir de base au nouveau bond technologique de la production. Les pays de l’OPEP, les gouvernements américain et européen et l’URSS étaient tous d’accord pour dire que de nouveaux investissements étaient désespérément nécessaires dans l’industrie pétrolière mondiale pour accroître la production et que le prix du pétrole devrait continuer à augmenter au cours des années 1990 (2). Il s’agit d’une unanimité remarquable étant donné que les mêmes pays ont mené des politiques très contradictoires pendant des décennies. Le directeur de l’OPEP a déclaré en 1990 que quelque 60 milliards de dollars seraient nécessaires d’ici 1995 pour de tels nouveaux investissements dans les pays de l’OPEP. Selon d’autres estimations, plus de 60 milliards de dollars seraient nécessaires uniquement pour les cinq principaux producteurs de l’OPEP : l’Iran, l’Irak, l’Arabie saoudite, le Venezuela et le Koweït. En 1991, il a été signalé que seul le Venezuela s’engageait dans un programme d’expansion de 48 milliards de dollars sur cinq ans (3). Quelles que soient les estimations, les experts de l’ industrie pétrolière concluaient que « même sans les récentes turbulences au Moyen – Orient, la hausse des prix du pétrole – environ 40 $ le baril – était presque une certitude pour la fin 1990 (4)

Les deux plus grands producteurs de pétrole non membres de l’OPEP, les États-Unis et l’URSS, ont été confrontés à une baisse de la production pétrolière et à une baisse du taux de productivité ces dernières années. Une fois que l’industrie pétrolière soviétique, la plus grande du monde, a été mise sur le marché international, les capitalistes étaient impatients d’exploiter les champs pétrolifères. Avec une bonne réorganisation des relations de classe, l’industrie pétrolière soviétique peut être transformée en une plaque tournante du marché mondial du pétrole (5). Une partie des nouveaux investissements provient déjà des pétrodollars créés par la flambée des prix du pétrole pendant et après la crise du Golfe. Les acomptes sont en cours : l’Arabie saoudite a annoncé à l’automne 1990 qu’elle prêtait 3 milliards de dollars à l’URSS et le gouvernement koweïtien en exil a annoncé en janvier 1991 (en pleine guerre) qu’il accordait un prêt d’un milliard de dollars.

Au milieu de 1990, l’OPEP a commencé à planifier l’augmentation des prix. Immédiatement avant l’invasion irakienne du Koweït, les pays membres de l’OPEP se sont réunis à Bagdad et sont parvenus à un accord. À l’époque (juillet), le pétrole était tombé à environ 16 à 17 dollars le baril, mais avait chuté à 14 dollars le mois précédent. Le seul désaccord entre les pays était de savoir dans quelle mesure le prix indicatif du pétrole augmenterait ; que ce soit 21 dollars le baril comme le voulait l’Arabie saoudite ou 25 dollars comme le préconisait l’Irak (NdT : si l’Irak veut un prix du baril élevé c’est qu’elle vient de sortir d’une guerre de huit ans contre l’Iran et a pleins de dettes à rembourser) Le prix de référence précédent de l’OPEP était de 18 dollars. L’Arabie saoudite dicte largement la politique de l’OPEP, donc sa position l’a emporté. La délégation pétrolière irakienne est revenue à Bagdad en grognant mais incapable de défier les plus gros producteurs à la table de négociation.

Le national-socialisme irakien et l’invasion

Les événements qui suivent la mi-juillet sont pleins de paradoxes et demandent quelques efforts de décodage. Les aspects machiavéliques de la guerre du Golfe nous sont bien sûr fermés ; ce qui s’est passé lors de diverses réunions à huis clos à la Maison Blanche, dans les palais d’Arabie Saoudite et dans les bureaux de Bagdad reste à découvrir et fournira du travail aux historiens pour longtemps. Pour l’instant, nous pouvons simplement déduire les motivations et les réactions de ce qui est publiquement connu. Le monde des relations interétatiques est un monde de cynisme, d’espionnage et de double emploi, et il faut donc faire attention à ne pas se laisser berner. Examinons d’abord la logique de l’invasion du Koweït par l’Iraq.

Immédiatement après la réunion de l’OPEP à la mi-juillet, le gouvernement irakien a commencé à menacer d’envahir son voisin. Depuis la fin de la guerre Iran-Irak, le gouvernement irakien a tenté de négocier avec le Koweït sur sa dette et la propriété d’un champ pétrolier partagé. Sa demande que l’OPEP augmente le prix du pétrole faisait partie de la même stratégie. L’économie irakienne était en crise profonde en 1988 après la guerre contre l’Iran mais la nécessité de lancer un effort de reconstruction massif s’est heurtée à une absence totale de revenus de l’Etat. Le pétrole a constitué 95 pour cent des recettes d’exportation de l’Irak et la chute des prix du début au milieu des années 80 a entraîné une grave pénurie de devises. L’Irak a donc essayé de faire pression pour une hausse des prix du pétrole dans l’OPEP et a essayé de pousser le Koweït à accorder des concessions sur la dette et l’accord de partage du pétrole.

Le parti Baath irakien avait également un autre front ; c’était le front intérieur, c’est-à-dire réduire les dépenses publiques et privatiser une grande partie de l’industrie du secteur public. À partir de 1987, le gouvernement irakien suivait un plan d’austérité et de privatisation typique du FMI. Pourtant, ce plan a échoué et en 1990, l’État était dans une crise économique encore plus grande qu’auparavant ; les réformes ’ont plongé l’économie dans un tel chaos que même l’appareil répressif expérimenté du parti Baath n’a pas pu garantir la stabilité politique intérieure.’ Les raisons de l’échec du plan sont au cœur des motivations de l’Irak à envahir le Koweït et des motivations américaines pour attaquer l’Irak. Le plan a échoué parce que le régime irakien, compte tenu de ses bases institutionnelles de soutien, n’a pas été en mesure d’imposer les conditions d’austérité ou d’attirer des investisseurs privés pour reprendre les industries publiques.

Depuis la fin des années 1960, le parti Baath a organisé un État policier où les travailleurs sont sous stricte surveillance et discipline. Cependant, l’ensemble de l’appareil de sécurité dépendait de l’État assurant simultanément un niveau de vie relativement confortable. Le régime irakien, avant la fin des années 80, n’a jamais tenté de mettre en œuvre un programme d’austérité radical. La stratégie économique baathiste tout au long des années 70 et 80 était « des armes à feu et du beurre » semblable aux plans de guerre des nationaux-socialistes allemands dans les années 30. Les revenus pétroliers ont permis à l’État de maintenir un système d’État-providence distributif tout en continuant à investir dans l’expansion industrielle. En raison de ce bien-être et de cette croissance industrielle, le Parti ’a été en mesure d’offrir des opportunités de progrès social et économique à de nombreuses sections de la classe moyenne et même d’offrir la possibilité d’une intégration et d’un avancement social et économique à des groupes sociaux qui n’existaient jusqu’ici qu’en marge de la société, comme les citadins pauvres et les migrants ruraux. De plus, tout le système de favoritisme des dirigeants du Baath était basé dans les industries du secteur public. Le gouvernement irakien ne pouvait imposer l’austérité ni la privatisation sans se suicider politiquement.

Ainsi, la tentative d’austérité et de privatisation était au mieux timide. Le régime de Saddam Hussein a supprimé les restrictions de prix sur les produits alimentaires de base en août 1988, mais a reculé après avoir fait face à une forte colère publique. En avril 1989, le contrôle des prix a été rétabli (9). Le budget de 1990 a été conçu pour être un budget d’austérité, mais il a tout de même augmenté les salaires de la fonction publique de 60% et les subventions sur les produits alimentaires et de base de 113%. En fait, les dépenses publiques dans l’ensemble ont augmenté. L’austérité était destinée à venir principalement par des mises à pied des employés du gouvernement et du secteur public ». Le parti Baas alla même jusqu’à dissoudre son syndicat du secteur public en 1987 dans un effort pour déréglementer le marché du travail. La stratégie consistait à maintenir les salaires élevés de ceux qui avaient un emploi tout en créant beaucoup plus de chômeurs sans emploi.

Simultanément, le Parti a tenté de déréglementer les investissements privés et d’accroître le rôle des investisseurs privés, y compris étrangers, dans la production irakienne. L’État irakien contrôlait tous les principaux secteurs de l’industrie et du commerce et il y avait donc beaucoup à privatiser ; en fait, il essayait de ’mettre en œuvre le programme de privatisation le plus large dans le monde en développement’. ’Le résultat final s’écartait cependant largement du plan. Très peu de chômage pouvait être créé et très peu d’investissements privés pourraient être stimulés. La campagne de ’libéralisation’ après 1987-88 n’a pas sérieusement modifié l’économie irakienne ni érodé les privilèges des travailleurs.

Saddam Hussein et son cercle intime baathiste ne pouvaient certainement pas devenir des renégats anti-FMI. Car tous les États du Moyen-Orient introduisaient des programmes d’austérité et de privatisation et le programme de l’Irak n’était exceptionnel que par son ampleur avec les entreprises européennes et japonaises. Après 1988, le gouvernement irakien avait des plans, comme tous les États producteurs de pétrole, pour un nouveau cycle d’expansion industrielle qui dépendait entièrement des capitaux étrangers aidant au financement et à la technologie. Le gouvernement irakien avait également des plans ambitieux de croissance militaire. L’Irak avait servi les intérêts du capital occidental pendant la décennie précédente avec la guerre contre l’Iran (NdT : dans la guerre qui opposa l’Iran à L’Irak de 1980 à 1988, l’occident pris parti publiquement pour l’Irak, pays a qui ils vendaient dans les décennies précédents des centrales nucléaires (pour la France) ou de l’armement. Parallèlement à cela l’Occident financé aussi secrètement l’Iran afin d’affaiblir l’Irak ; c’est l’Irangate aux USA et l’affaire Luchaire en France) et Hussein n’imaginait pas que le programme militaire de l’Irak était intrinsèquement antagoniste aux États-Unis. Mais Hussein était clairement un mauvais dictateur pour les américains, il ne pouvait même pas faire respecter la dette et l’austérité en Irak.

Le régime irakien était très instable dans les nouveaux termes capitalistes de la période de crise de la dette et cette instabilité affectait toute la région. Après avoir été incapable et peu disposé à éliminer la crise de la dette des travailleurs irakiens, le parti Baath a ensuite tenté de faire payer le groupe au pouvoir koweïtien. Les questions des prêts de guerre koweïtiens et des accords de partage du pétrole sont devenues de plus en plus importantes car ils représentaient des sommes importantes. Le régime irakien était incapable d’affronter efficacement sa propre classe ouvrière et faisait donc des demandes aux banquiers et aux cheiks pétroliers du Koweït. C’était et c’est toujours un problème pour le capital international – et un problème que tous les gouvernements endettés du Moyen-Orient devraient partager. Alors que tous les pays du Maroc au Pakistan imposaient l’austérité, les gouvernements auraient toujours tendance à pointer du doigt les richesses du Golfe et à exiger une redistribution panarabe ou islamique des richesses. Ces régimes seraient tentés de s’éloigner de la tâche de restructuration de leurs propres systèmes nationaux d’accumulation et se tourneraient vers la richesse des États du Golfe pour les renflouer.

Ainsi, le modèle socialiste d’État irakien a abouti à l’ antithèse du paradigme d’accumulation du FMI dans les années 1980 : l’État était le principal employeur du pays, les travailleurs du secteur public étaient habitués à une vie relativement aisée, les mesures d’austérité ne pouvaient pas être facilement mises en œuvre et le régime essayait d’échapper au sort des autres États du Moyen-Orient comme la Jordanie et l’Algérie (émeutes et instabilité politique chronique) (NdT : en Algérie le contre-choc pétrolier de la fin des années 1980 et l’incapacité des militaires à envisager une redistribution amena à une instabilité politique et à l’émergence au début des années 1990 des islamistes comme force locale opposé à cette caste de voleurs. On connaît la suite …) en se tournant vers la richesse pétrolière du Golfe . Ce n’était pas le type d’exemple que les planificateurs capitalistes aux États-Unis et le FMI voulaient donner à d’autres travailleurs, car le national-socialisme baathiste était encore trop socialiste pour eux » (14).

Une cause commune 

La motivation de l’invasion de l’Irak est alors plus ou moins claire. Il s’agissait de sauver l’économie irakienne et l’avenir politique du parti Baath. Il s’agissait d’annuler la dette de 40 milliards de dollars de l’Iraq envers le Koweït, de piller une partie de ses richesses et de revendiquer certains des champs pétrolifères du Koweït. Mais nous devons encore nous demander pourquoi le gouvernement irakien pensait qu’une invasion aurait une chance de succès.

Une explication courante de la guerre du Golfe est que les irakiens se sont fait duper. Hussein a été dupé en envahissant le Koweït par les déclarations d’indifférence du gouvernement américain, puis pris par surprise lorsque les États-Unis ont effectivement envoyé des troupes. Cependant, le gouvernement irakien devait savoir qu’une réponse militaire américaine était possible, quelles que soient les paroles des États-Unis, par le simple fait que le Koweït était un pays dont les pétrodollars étaient importants pour les banques et les marchés boursiers occidentau (NdT : rappelons que le président des USA à l’époque, Bush Sr, a une relation particulière avec ce pays, puisqu’il a démarré sa carrière de pétrolier là-bas et était très ami avec la famille au pouvoir). Le gouvernement koweïtien avait refusé de négocier avec l’Iraq au sujet de sa dette et du champ pétrolier partagé depuis 1988, et était resté catégorique même avec 100 000 soldats iraquiens à sa frontière à la fin de juillet 1990. Il ressortait clairement de cette situation que le Koweït avait des assurances extérieures . Si cela ne suffisait pas, les responsables koweïtiens étaient parfois ouverts au soutien des États-Unis. Le 30 juillet le ministre koweïtien des Affaires étrangères a déclaré à une délégation jordanienne : ’Nous n’allons pas répondre à [l’Irak] … s’ils ne l’aiment pas, laissez-les occuper notre territoire … nous allons faire venir les Américains.’ Si le gouvernement jordanien était au courant de cela, on peut être certain que le gouvernement irakien le savait également.

Nous devrions partir de l’hypothèse logique que le gouvernement irakien savait qu’une réponse militaire américaine était probable. C’était une situation risquée tant pour le parti Baath que pour la famille dirigeante du Koweït Sabah dans un sens, mais, dans un autre, aucun n’avait grand chose à perdre. Ces gouvernements étaient tous deux confrontés à des menaces internes que seules des méthodes extraordinaires pouvaient résoudre. L’État koweïtien faisait face à une instabilité interne chronique qu’un choc militaire décisif des relations de classe pourrait atténuer et le parti Baath était dans une situation où il devait soit perdre le pouvoir en restructurant son appareil national-socialiste, soit faire face à une éventuelle réponse militaire des États-Unis. Hussein a poursuivi l’invasion en espérant qu’il n’y aurait pas de contre-attaque sérieuse ou qu’une telle attaque américaine l’aiderait à consolider le pouvoir du parti Bath et à imposer le type d’austérité que le FMI exigeait.

Il n’y avait aucune raison pour le parti Baath ou la famille Sabah de penser que les États-Unis les détruiraient en cas d’intervention militaire. Au cours de la dernière décennie, le gouvernement américain avait soutenu autant les irakiens que le Koweït. Jusqu’à un mois avant l’invasion du Koweït par l’Irak, le gouvernement américain organisait le crédit pour le régime Baath. De 1983 à 1990, le Département américain de l’agriculture a accordé à l’Irak 5 milliards de dollars de crédits et de prêts pour acheter des produits agricoles américains. Après 1987, les États-Unis étaient la deuxième source d’importation de l’Irak. Le gouvernement irakien avait des raisons de croire que les États-Unis lui autoriseraient une sortie négociée du Koweït ou mèneraient une guerre de manière à laisser les baathistes au pouvoir. Comme en 1987, Hussein espérait probablement que les États-Unis interviendraient pour aider les baathistes à faire face à leur propre crise.

En fait, le gouvernement irakien était certainement conscient du fait que les États-Unis saisiraient l’occasion de stationner des troupes dans le Golfe. Pour toute la rhétorique anti-impérialiste de Hussein, son action était précisément ce dont le capital international avait besoin. Tout comme la rhétorique de ce dernier sur la souveraineté nationale et les droits de l’homme n’était que de façade, il n’y a aucune raison de supposer que la rhétorique de Hussein sur l’anti-impérialisme était autre chose que de belles paroles : une invitation aux États-Unis à aider le parti Baath à sortir du pays sa crise. (De tels scénarios sont en fait assez courants dans l’histoire des guerres entre États-nations.) En effet, si nous regardons comment la guerre a été réellement menée – si ce qui s’est passé peut être appelé une guerre – alors nous constatons que Hussein n’a vraiment pas perdu. Une grande partie de l’Irak a été détruite et le parti au pouvoir a été davantage subordonné au capital international, mais il est toujours au pouvoir et a été délibérément maintenu au pouvoir par l’armée américaine.

Le bombardement et le massacre 

L’armée américaine a commencé à bombarder l’Irak le 17 janvier .Les cibles de cette campagne de bombardements étaient principalement des civils irakiens et non des installations militaires. Cela n’avait rien à voir avec les divers objectifs déclarés que le gouvernement américain avait donnés pour son intervention : défendre l’Arabie saoudite, libérer le Koweït et détruire l’armée irakienne. Les pilotes américains lâchaient des bombes sur des usines, des ponts, des routes, des centraux téléphoniques, des centres de traitement des eaux, des maisons et des immeubles de bureaux. En fin de compte, tout et tout le monde en Irak était une cible. Les seuls objectifs que l’on puisse déduire de la configuration prévue du bombardement et de son résultat aveugle étaient la destruction de l’infrastructure irakienne et la décimation de sa population civile par la famine et la maladie. En ruinant les réseaux publics d’eau et d’égouts, les États-Unis pratiquaient une forme moderne de guerre des germes qui aurait impressionné les Mongols qui ont saboté les aqueducs de Bagdad en1258. Après avoir détruit l’Irak, les États-Unis ont massacré les troupes irakiennes qui se retiraient du Koweït les 25 et 26 février. Des bombes à fragmentation, des bombes incendiaires et de l’explosion des réservoirs d’essence des véhicules, l’autoroute 80de Koweït City à Bassora a été transformé en une version linéaire d’un camp d’extermination nazi. Les conscrits irakiens que les troupes de la coalition ONU/USA ont tué au Koweït étaient des hommes de la classe ouvrière. Hussein avait jeté environ 150 000 soldats au Koweït, dont beaucoup n’avaient que peu de formation. Certains avaient été récemment ramassés dans les rues de la ville. La plupart étaient des Kurdes et des chiites qui avaient le moins de loyauté envers le régime de Hussein. Les unités de l’armée les plus fiables ont été maintenues à l’arrière. Il n’est pas surprenant que de nombreuses troupes irakiennes se soient rebellées et désertées en masse une fois que l’attaque américaine a commencé. Ils avait été jeté au Koweït avec peu de rémunération et de nourriture par un gouvernement qu’ils n’avaient jamais vraiment soutenu. Ainsi, au Koweït, l’armée américaine a massacré les travailleurs pauvres du Kurdistan et du sud de l’Irak. Les services de renseignement américains savaient exactement qui étaient ses victimes. Des rapports publics avant même février indiquaient que les soldats de première ligne étaient moins des soldats que des hommes qui portaient un uniforme militaire. En massacrant les troupes en retraite, les États-Unis détruisaient les hommes qui auraient été la principale force de la révolte en Irak. Les troupes qui ont réussi à revenir en Irak vivantes sont souvent revenues avec leurs armes et sont devenues les chefs des attaques anti-Baath. Les Kurdes et les chiites, qui constituaient la majorité des troupes en retraite, prévoyaient de retourner leurs armes sur le parti Baath, qui a dû pousser un soupir de soulagement d’apprendre que tant de leurs conscrits avaient été massacrés. Néanmoins, les soulèvements de la classe ouvrière en Irak se sont renforcés immédiatement après la guerre et les États-Unis ont été contraints d’intervenir militairement dans le nord de l’Irak,une manœuvre conçue (en collaboration avec les dirigeants nationalistes kurdes) pour empêcher l’internationalisation de la rébellion et libérer l’armée irakienne pour balayer le sud.

L’armée américaine n’a pas attaqué le noyau de l’armée irakienne et a laissé le régime irakien en grande partie intact. Tous les discours sur la destruction du pouvoir de l’armée irakienne et le renversement de Hussein se sont avérés vides. La raison invoquée par le gouvernement pour arrêter était une autre redéfinition des objectifs de l’action militaire. Bush a commencé à faire valoir que le seul objectif était d’expulser l’Irak du Koweït – un objectif qui semblait étrange à tout le monde, en particulier aux soldats, lorsque les forces aériennes américaines, britanniques et françaises venaient de passer le mois dernier à bombarder des cibles civiles en Irak.

Alors pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas continué l’attaque en Irak ? En termes simples, le gouvernement américain et ses alliés voulaient maintenir un État policier en Irak et la seule organisation qui pouvait garantir ces objectifs était le parti Baath ». Les planificateurs capitalistes n’étaient pas intéressés par un gouvernement centralisé seul, mais un gouvernement qui pourrait imposer l’austérité du FMI. Tous les États producteurs de pétrole sont actuellement en train d’imposer un certain niveau de plan d’austérité dirigés par le FMI. Ces plans ne peuvent être imposés qu’avec un État policier. Le gouvernement de Hussein à Bagdad a donc été sauvé par l’administration américaine en tant que politique délibérée. Les critiques de gauche de la guerre américaine ne se sont pas lassés de souligner l’hypocrisie de la publicité de la guerre comme une lutte contre « l’hitlérisme » et de permettre ensuite à cet « hitlérisme » de rester au pouvoir. Cependant, ces critiques n’ont pas expliqué la raison de l’hypocrisie. La politique américaine était très cohérente : massacrer les éléments récalcitrants de la classe ouvrière irakienne et ensuite garder l’état policier irakien intact aussi longtemps qu’il a accepté les conditions de l’austérité.

Cette double manœuvre révèle en partie la motivation de l’administration Bush pour le combat au-delà du simple stationnement de troupes dans le Golfe. La guerre n’était pas une attaque contre l’Irak en tant qu’État-nation, c’était une attaque contre la classe ouvrière irakienne et une défense d’un État policier irakien (même si l’État policier a été affaibli et dépend entièrement du caprice des États-Unis. gouvernement, il reste en place et fonctionne). L’une des motivations de la guerre était le désir de détruire la base du pouvoir de la classe ouvrière en Irak et de modifier fondamentalement la relation entre le capital et le travail. Avant la guerre, de nombreux travailleurs irakiens avaient une sorte de contrat social informel et tacite avec le gouvernement irakien. Mais les États-Unis ont réalisé ce que le parti Baath n’a pas pu faire seul : annuler le contrat social et rendre les travailleurs libres de mourir de faim et les capitaux publics et privés libres de s’accumuler.

L’Irak comme paradigme du FMI 

L’Irak a été transformé en modèle de développement dirigé par le FMI par la guerre du Golfe. La famine et la maladie ont créé une sorte d’ardoise vierge pour les relations de classe. L’Irak est l’expérience : jusqu’où peut aller la stratégie d’austérité ? Étant pratiquement entouré de troupes américaines, le gouvernement irakien se fait dire qu’il pourrait vendre son seul produit d’exportation, le pétrole. Cependant, il ne sera pas autorisé à tirer un centime de sa vente. Les conditions imposées à l’Irak forceront le gouvernement irakien à produire du pétrole avec des esclaves. C’est le point final : le point ultime de la stratégie d’austérité du capital. Bien sûr, le pétrole ne sera pas produit aujourd’hui en Irak si les travailleurs ne reçoivent pas au moins un salaire de subsistance (monétaire ou non) et que la société pétrolière de l’État reçoit au moins un faible taux de rendement. Mais le capital regarde le monde sur les courbes de ses graphiques et se demande jusqu’où ils peuvent aller et encore obtenir le pétrole.

L’opération militaire des États – Unis / ONU et l’imposition de sanctions commerciales a mis le gouvernement irakien dans la logique de triage : Comment, combien et qui mourra de faim ? Le gouvernement irakien, par exemple, a récemment débattu des coupes budgétaires. Mais l’Assemblée nationale fonctionne toujours selon la vieille logique national-socialiste et exige donc des augmentations de salaire pour les fonctionnaires, des retraites plus élevées, plus de dépenses de protection de l’enfance et une renationalisation des boulangeries. Le ministre des Finances, cependant, a rejeté les augmentations de salaire et les « dépenses inflationnistes » similaires. Le gouvernement poursuit pour le moment de nombreux programmes de bien-être : il gère un système de rationnement alimentaire pour garantir à chacun un niveau de subsistance de base et prévoit de subventionner les prix des denrées alimentaires pour l’année à venir à hauteur de 7 milliards de dollars. Une grande partie de l’infrastructure est en cours de réparation et l’industrie pétrolière produit, selon les chiffres du gouvernement, 450 000 barils par jour, ce qui est juste assez pour répondre à la consommation intérieure (NdT : ce qui est ridicule pour un pays comme l’Irak qui pourrait produire dix fois plus). Juste avant la guerre, l’Irak produisait près de 3 millions de barils par jour. Mais en l’absence de commerce international et de prêts étrangers, les prix continueront d’augmenter (l’inflation est maintenant de centaines de pour cent) et la production intérieure diminuera encore plus. . Le maintien des sanctions obligera le gouvernement irakien à renoncer à tous ses accords national-socialistes avec les travailleurs irakiens.

Les sanctions font partie de la stratégie de transformation de l’Irak en un paradigme d’austérité dans une période de hausse des prix du pétrole. Le gouvernement américain a replacé l’Irak dans une situation coloniale où les États-Unis ont le pouvoir de prendre toutes les décisions concernant l’intégration de l’Irak dans le marché mondial : ce qu’il peut vendre, quand, avec qui et combien. De plus, le gouvernement américain est en mesure de contrôler la répartition des revenus provenant des ventes. En maintenant les sanctions, les États-Unis imposent une relation coloniale à l’Irak et en font la quintessence de la stratégie mondiale de « non-accord », tout en évitant d’imposer l’austérité au parti baath. Il est fort probable que les sanctions seront levées, non pas lorsque l’Irak acceptera une nouvelle élimination d’un système d’armes ou une nouvelle inspection de ses sites d’armes, mais lorsqu’il acceptera de vendre le pétrole aux conditions des États-Unis et de l’ONU.

Pour vendre une marchandise et ne pas faire de profit. C’est une situation à laquelle de nombreux pays exportateurs de produits de base peuvent s’identifier. C’est le même cas pour la bauxite ou le café. Une fois extrait ou cultivé dans son pays, une fois que les banques internationales ont été payées, le producteur se retrouve encore plus endetté. Pour remédier à la situation, le capital non seulement exige, mais contraint les gouvernements à attaquer les travailleurs : réduire les salaires et les avantages sociaux, réduire toutes les dépenses publiques. Les dieux de l’accumulation à Washington, DC, Londres, Bonn, Paris et Tokyo ordonnent désormais à leurs serviteurs du monde entier de retirer chaque centime de leurs travailleurs et de se contenter d’une petite commission. Ces dieux peuvent désormais désigner l’Irak à des fins pédagogiques.

Au-delà de l’Irak : la guerre du Golfe comme imposition de la perestroïka 

Jusqu’à présent, nous avons discuté de la guerre du Golfe en relation avec les relations de classe en Irak. Nous devons maintenant considérer la guerre en relation avec les relations de classe des États producteurs de pétrole dans leur ensemble. La guerre n’était pas seulement destinée à décimer la classe ouvrière irakienne et à imposer une forme extrême d’austérité en Irak, elle était également conçue comme une attaque contre la classe ouvrière productrice de pétrole, en particulier les travailleurs migrants et non citoyens. Regardons ce que la guerre contre l’Irak a accompli : le Koweït a expulsé la plupart des Palestiniens qui y travaillaient et la population palestinienne devrait bientôt tomber à 40 000 – sur une population d’environ 400 000 avant la guerre ; L’Arabie saoudite a expulsé environ un million de travailleurs yéménites et plus d’un million de travailleurs égyptiens ont été déplacés d’Irak et du Koweït.Tous ces déplacements permettent désormais aux différents pays du golfe Persique de mettre en œuvre ce qu’ils appellent des « rationalisations de la main-d’œuvre ».

Il est clair que la planification capitaliste a besoin de prix du pétrole plus élevés au cours des années 90. Mais si le prix doit doubler au cours de la prochaine décennie, le capital doit réfléchir à la stabilité du régime d’accumulation basé sur ces augmentations de prix. Les planificateurs économiques aux États-Unis et en Europe se souviennent de l’expérience des années 1970. Après la hausse de 1973-1974, ils prévoyaient des augmentations de prix régulières sur des décennies. Cependant, comme indiqué dans le livre Pétrole, armes et argent, ils ont été forcés de battre en retraite en 1980. Morse, qui, en tant que rédacteur en chef de Petroleum Intelligence Weekly, est peut-être notre meilleur guide de la planification capitaliste à cet égard, suppose que le pétrole atteindra 40 dollars d’ici l’an 2000. Il reconnaît que la vraie question n’est pas de savoir si le prix peut être augmenté mais si les prix peuvent être soutenus une fois élevés : ’Même si le pétrole les prix retombent à moins de 20 dollars le baril après la résolution de la crise actuelle, il semble largement inutile de se demander si ces prix peuvent rester stables ou n’augmenter que modestement. Il est temps d’aborder la question de savoir comment les marchés pétroliers et la structure du pétrole l’industrie réagira aux fortes hausses de prix . » (20)

Une crainte majeure concernant « la structure de l’industrie pétrolière » est l’effet de ces fortes hausses sur les États producteurs de pétrole. Du Venezuela à la Libye en passant par l’Indonésie, les revenus vont augmenter. Ce capital sera-t-il « gaspillé » comme dans les années 70 sur les salaires et les dépenses publiques ? Le peuple sera-t-il contrôlable alors que la pauvreté persiste au milieu de vastes accumulations de richesses ? Les régimes de ces États utiliseront-ils la nouvelle richesse pour saper le pouvoir de la troïka FMI / Banque mondiale / Pentagone ou pourront-ils être davantage pris au piège des paiements d’intérêts et des achats d’armes ?

La situation actuelle en Iran illustre ces questions. Fidèle à son virage « pragmatique », le gouvernement iranien s’engage à ce que ses revenus pétroliers ne soient pas distribués entre les populations mais soient plutôt utilisés pour payer les entreprises japonaises, coréennes et occidentales pour aider à construire de nouvelles installations industrielles. Les salaires seront abaissés à mesure que davantage d’entreprises multinationales seront payées. Le gouvernement a, au cours des deux dernières années, tenté une refonte totale du gouvernement : il a dévalué la monnaie, ouvert le marché des changes et encouragé les capitaux privés étrangers et nationaux à investir. L’ensemble du programme est une version iranienne de la perestroïka. En fait, les manifestations de cette dernière année des travailleurs iraniens, les poches vides, rappellent les protestations des prix dans l’ex-Union soviétique.

Le gouvernement iranien est également en pourparlers avec les États du Golfe sur son intégration militaire et politique au Conseil de coopération du Golfe. ’L’armée iranienne est, maintenant que l’armée irakienne a été gravement endommagée, la plus importante de la région (à l’exclusion de la Turquie). Une sorte d’arrangement sera conçu entre l’armée américaine en Arabie saoudite et l’armée iranienne pour une nouvelle approche régionale de l’imposition de l’austérité combinée à l’expansion industrielle.

Mais tout n’est pas de bon augure pour les États-Unis, les États du Golfe et les plans de l’Iran. Au milieu de la confrontation entre les troupes irakiennes et américaines en janvier 1991, des milliers de travailleurs du pétrole iraniens se sont mis en grève, exigeant une indexation des salaires sur l’inflation, des garanties pour le logement et la nourriture, et des changements dans la législation du travail. Le gouvernement a dit aux travailleurs de mettre fin à la grève dans l’intérêt de la « sécurité nationale ». Soulignant la menace de guerre juste de l’autre côté de la frontière, le gouvernement a fait chanter les travailleurs pour qu’ils retournent au travail. Une grève à grande échelle dans l’industrie sidérurgique en 1990, impliquant des dizaines de milliers de travailleurs, a également montré le potentiel d’une grave perturbation dans le plan d’austérité du gouvernement iranien.

La guerre du Golfe a engendré une vaste dévaluation du prolétariat pétrolier, mais cette dévaluation était une raison importante de la guerre. Ce n’était pas simplement un sous-produit de la guerre, c’était au cœur des motivations du capital international pour faire pression sur le parti Baath irakien.Tout comme le bond des investissements et de l’expansion de 1973 a nécessité la guerre israélo-arabe pour affaiblir davantage la classe ouvrière au Moyen-Orient, le saut prévu en 1990 a nécessité une nouvelle guerre. Les trois groupes de travailleurs explicitement visés dans la guerre étaient les Irakiens, les Palestiniens et les Yéménites : trois des groupes de travailleurs les plus éduqués et politisés de la région, les trois avant-gardes, pour ainsi dire, des travailleurs de l’usine sociale du Moyen-Orient. Le besoin de l’industrie pétrolière d’une discipline, une main-d’œuvre consentante est primordiale étant donné la nature capitalistique de la production, qui peut facilement approcher les 10 millions de dollars par travailleur sur une plate-forme de production offshore. Avec autant de capital investi dans toutes les installations du Golfe, il suffit d’un seul travailleur avec une mauvaise attitude, avec quelques reproches contre les Etats du Golfe, avec un agenda politique, pour créer beaucoup de dégâts.

Les raisons invoquées pour les attaques contre les travailleurs irakiens que nous avons déjà vues sont spécieuses. Les raisons invoquées pour l’expulsion des Palestiniens du Koweït et des Yéménites d’Arabie saoudite sont tout aussi spécieuses. Les gouvernements koweïtien, saoudien et américain ont décrit les expulsions comme une simple vengeance du soutien supposé des travailleurs à l’agression irakienne. Cette excuse pose deux problèmes : premièrement, les États du CCG (NdT : la coopération des pays du Golfe, c’est-à-dire les « pétromonarchies » alignées sur les USA) et les États-Unis avaient prévu de réorganiser et de réduire leur main-d’œuvre avant même l’invasion du Koweït par l’Iraq. La nécessité de décomposer le prolétariat producteur de pétrole au Moyen-Orient a été longtemps discutée et n’a rien de nouveau. Le FMI a continuellement informé les États du CCG qu’il y avait trop de parasites dans leurs pays qui absorbaient toutes les richesses pétrolières. Le harcèlement et l’expulsion des Palestiniens du Koweït et d’autres États du Golfe pendant la guerre ne sont pas seulement parce qu’ils ont été jugés parasites, mais aussi parce qu’ils sont politiquement ’peu fiables’. ’Alors que les Palestiniens sont des ajouts importants aux populations éduquées de nombreux États arabes, ils sont également perçus comme des risques politiques, comme des bombes à retardement qui attendent d’exploser et de détruire les monarchies traditionnelles restantes qui contrôlent les États arabes les plus riches.

Deuxièmement, ni les Yéménites ni les Palestiniens n’ont soutenu de manière uniforme et sans équivoque l’invasion iraquienne. En outre, aucun d’entre eux n’a jamais eu l’occasion de s’exprimer sur le sujet, dans la presse, dans la rue ou ailleurs. Leurs représentants politiques, l’OLP et le gouvernement yéménite, n’ont jamais exprimé leur soutien à l’invasion irakienne. Les deux ont exprimé leur neutralité. Ce que les deux groupes nationaux soutenaient généralement était une politique anti-impérialiste et égalitaire. Leurs idéologies les ont conduits à un soutien partiel à l’invasion car elle semblait être une action contre ceux qui avaient aidé l’État israélien à exproprier et opprimer les Palestiniens et contre les États du CCG qui avaient accumulé tant de richesses au milieu de la pauvreté de masse (NdT : à cette époque Saddam Hussein bénéficie d’un important soutient des arabes à cette invasion. Le Koweït est une dictature alliée des USA et les arabes n’ont aucune raison de la soutenir. Qui plus, Saddam Hussein, qui s’est islamisé depuis la guerre contre l’Iran, affirme de plus en plus son soutient aux palestiniens et le retrait des territoires occupés fera parti des revendications pour que lui-même se retire du Koweït). Cependant, la plupart d’entre eux étaient conscients du peu de soutien que le baath irakien avait donné aux Palestiniens avant l’invasion et le soutien qu’ils avaient apporté aux gouvernements américain, européen et soviétique. Ainsi, ils ont été expulsés ou attaqués, non pas pour leur soutien à l’invasion, qui était presque inexistante, mais pour leur absence, c’est-à-dire pour leurs convictions politiques critiques et rationnelles. Les États du Golfe prévoient de remplacer les travailleurs palestiniens et yéménites par des travailleurs asiatiques : philippins, sri-lankais, bangladais, etc. Ces travailleurs asiatiques se situent au bas de la hiérarchie salariale du Golfe. Les travailleurs techniques parmi les Palestiniens (les banquiers, les médecins, Les ingénieurs, etc.) doivent être remplacés par des citoyens des États du Golfe, des Européens et des Nord-Américains .Le Koweït donne maintenant l’exemple en passant des contrats avec des entreprises internationales, dont la plupart sont américaines, pour ses efforts de reconstruction.Ces entreprises font venir des travailleurs hautement qualifiés d’Europe et des États-Unis. Ainsi, un nouveau paradigme émerge où des travailleurs occidentaux relativement bien payés sont combinés avec des travailleurs asiatiques à très bas salaires. La strate intermédiaire des travailleurs de la région est réduite et dévalorisée. La polarisation de l’échelle des salaires est en train de s’approfondir comme cela s’est produit dans toute la planète.

Le saut dans l’investissement 

Immédiatement après la conclusion du massacre des travailleurs irakiens au Koweït et des insurrections anti-Baath en Irak, l’Etat saoudien a lancé le projet de « modernisation » de son industrie pétrolière. Cette campagne saoudienne visant à accroître la production et la productivité de l’industrie est la plus importante depuis l’expansion des années de boom pétrolier au milieu des années 1970. L’augmentation prévue des dépenses est de 15 milliards de dollars pour le développement des champs pétrolifères d’ici le milieu des années 90 et de 10 milliards de dollars pour les raffineries de pétrole d’ici la fin de la décennie. Pendant la guerre, l’industrie pétrolière saoudienne a augmenté sa production quotidienne à environ huit millions de barils, ce qui était presque la limite de sa capacité de production. Mais les nouveaux plans prévoient une production quotidienne de dix millions de barils en tant que production normale. C’est le principal élément de l’engagement de l’industrie pétrolière mondiale à faire un bond en avant dans le niveau technologique de production.

Le deuxième producteur de pétrole actuel de l’OPEP, l’Iran, s’est également lancé dans une expansion massive de son industrie pétrolière et de sa capacité industrielle dans son ensemble. À l’heure actuelle, l’Iran pompe environ trois millions de barils de pétrole par jour. Il avait commencé l’expansion avant la guerre du Golfe, mais les énormes profits pétroliers réalisés pendant la guerre ont permis à l’Iran de concevoir des plans encore plus ambitieux. La hausse des prix du pétrole a entraîné un gain d’environ 4 milliards de dollars pour le gouvernement iranien dans les cinq mois qui ont suivi l’invasion irakienne du Koweït. Ces bénéfices exceptionnels ont donné à l’Iran les moyens d’augmenter ses investissements dans son industrie pétrolière. Au cours des deux prochaines années, l’Iran prévoit de dépenser 2 milliards de dollars pour augmenter la capacité de production de pétrole d’un million de barils par jour (de sorte que la capacité totale passera de quatre à cinq millions par jour) .Cette expansion de l’industrie pétrolière se fait maintenant d’une manière totalement différente de celle de l’ancienne expansion de l’Iran sous le gouvernement du Shah dans les années 1970. Le gouvernement du président Rafsandjani s’est engagé à imposer des mesures d’austérité strictes. Le gouvernement a développé des liens plus étroits avec le FMI et a reçu de nombreux éloges dans les récents rapports de surveillance du FMI sur l’économie du pays. Le rapport du FMI du début des années 1990 a attribué au pays sa première note positive depuis la révolution de 1979.

Lorsque l’OPEP s’est réunie après la guerre, l’Arabie saoudite a pu dicter les conditions, puisque deux grands producteurs de pétrole étaient hors service (l’Irak était le deuxième producteur de pétrole de l’OPEP et le Koweït le septième). Les dirigeants saoudiens ont augmenté leur quota et exercent désormais un contrôle plus fort que jamais sur l’OPEP. Pendant ce temps, la crise persistante dans l’ex-URSS implique que les capitalistes attendront avant de risquer des investissements plus élevés dans les champs pétrolifères russes, assurant ainsi la domination saoudienne pendant un certain temps. De toute évidence, la guerre du Golfe a fait de l’Arabie saoudite l’arbitre incontesté des prix du pétrole et aussi le pionnier du niveau de technologie nécessaire à tout pays pour exploiter un pétrole moderne et compétitif.

Le pouvoir accru de l’Arabie saoudite sur le marché international du pétrole se traduit directement par un plus grand pouvoir pour le gouvernement américain de contrôler le prix du pétrole. Car le gouvernement américain a une influence dominante sur l’industrie pétrolière publique du pays, Saudi Aramco, et son ministère des Finances. Les contrats pour l’expansion de l’industrie pétrolière saoudienne et la vente d’armes américaines à l’armée saoudienne font de l’Arabie saoudite une planche de salut pour le capital américain.

Il n’y a pas d’ironie au fait qu’au cœur du capitalisme international se trouve aujourd’hui un despotisme apparemment anachronique et théocratique reposant sur un vaste système de servitude sous contrat. Plus le capital développe la productivité grâce à la mécanisation pétrolière, moins il y a besoin de travail humain direct. Mais comme le capital n’est rien d’autre qu’un travail humain objectivé, il doit obliger les gens à travailler de plus en plus dur et plus longtemps à l’intérieur et à l’extérieur des champs pétrolifères. Tout comme les gens se rendent compte qu’ils n’ont pas besoin de travailler autant qu’avant, ils se retrouvent à travailler plus dur ou totalement exclus de la richesse mondiale. Cette contradiction intrinsèque du développement capitaliste ne peut être régulée pour le capital que par toujours plus de guerres et de maintien de l’ordre. Le massacre et la famine du peuple iraquien et le déracinement de millions de personnes au Moyen-Orient étaient les conditions préalables nécessaires à l’expansion industrielle la plus récente. Chaque cycle de développement capitaliste nécessite une vague d’expropriation simultanée. La guerre du Golfe faisait partie de la phase la plus récente du capitalisme et elle semble être sortie victorieuse.

Le gouvernement américain est complètement préparé à l’occupation à long terme requise du golfe, et à partir de ses bases là-bas et en Turquie, Diego Garcia dans l’océan Pacifique et au Kenya, il sera capable d’intervenir non seulement dans la région du golfe Persique, mais aussi l’Afrique et l’Asie. Cependant, tous les partenaires de la coalition du gouvernement américain sont des gouvernements extrêmement impopulaires. La monarchie marocaine, le despotisme égyptien, la dictature syrienne et le régime militaire de la Turquie (avec des fronts civils transparents) sont actuellement les meilleurs alliés des États-Unis, mais de toute évidence, la majorité de la population de ces quatre pays était opposée à la guerre américaine contre l’Irak. En Égypte, le gouvernement a fermé les écoles et annulé des événements sportifs à l’automne 1990 simplement parce qu’il était terrifié par le rassemblement des gens en un seul endroit. Aux élections d’octobre 1990 le gouvernement a interdit les principaux partis d’opposition, qui avaient tous condamné l’occupation américaine du Golfe.

Les dirigeants des États du Golfe eux-mêmes sont particulièrement vulnérables après la guerre, car ils sont presque universellement méprisés pour leur cupidité et leur soumission. Ils devront compter encore plus sur les États-Unis pour protéger leurs champs pétrolifères du sabotage, leurs frontières contre les attaques étrangères et leurs citoyens contre les idées politiques « dangereuses ». Les capitalistes de l’énergie prévoient des augmentations des prix du pétrole au cours de la prochaine décennie, mais les luttes politiques dans les zones productrices de pétrole pourraient faire exploser cette nouvelle expérience de hausse des prix, même si ces augmentations vont être accompagnées par les troupes américaines et européennes. Presque tous les pays du Proche-Orient ont été colonisés par des puissances européennes et qui peuvent oublier les bombardements, les coups,et l’humiliation ? L’occupation actuelle dirigée par les États-Unis n’est rien de plus qu’un retour à une époque bannie. Le mélange de pétrole et de sang peut générer d’énormes profits, mais il peut aussi être une poudrière révolutionnaire.

Traduction Antoine Costa,

merci à José Ardillo pour la référence.




Source: Lundi.am