Décembre 22, 2020
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
307 visites


L’histoire du Black Panther Party (BPP) et celle du FBI sont intimement liées. A tel point qu’il est juste de dire que la police fédérale étatsunienne s’est entièrement développée à travers la répression des mouvements sociaux d’émancipation. Véritable comète révolutionnaire, Fred Hampton, le charismatique et génial leader du BPP de Chicago sera assassiné pour étouffer dans l’œuf toute velléité d’autonomie afro-américaine. L’époque était au tout-sécuritaire… la doctrine n’aura changé qu’en pire…

Commençons par la fin. Aux petites heures de la nuit du 4 décembre 1969, six policiers lourdement armés se tapissent derrière la maison de Fred Hampton. Huit autres se tiennent à la porte d’entrée. Les agents du bureau du procureur Hanrahan connaissent la disposition des lieux. William O’Neill, flic infiltré dans l’entourage de Hampton, le leur a dessiné. Il a préparé le dîner des quelques dix camarades du BPP rentrés ensemble d’une formation politique tardive. Il a surtout bourré les plats de barbituriques et soporifiques, avant de s’éclipser vers une heure et demie du matin.

À 4 h 30, la police rentre dans la maison, tue net le Panther de faction. Son dernier spasme lui fait presser la détente et tirer au plafond. Ce sera le seul coup de feu tiré par les victimes. L’enquête comptera 99 impacts de balle. Dont deux dans la tête de Fred Hampton, à bout portant. La police défouraille sur les corps endormis, fait trois morts et sept blessés, dont la compagne de Hampton, enceinte de neuf mois.

En comparution, quelques jours plus tard, les survivantes et survivants seront accusé·es de «  tentative de meurtre, détention et violence avec arme », tandis que les flics seront félicités pour leur « bravoure, leur retenue remarquable  »…

Un long chemin vers l’émancipation

Nombre de blues et de gospels chantent l’interminable route  : des cales des bateaux aux champs de canne ou de coton, des cabanes misérables du Sud vers Chicago, Detroit, le Nord industriel, tout aussi atroce et ségrégué. Long way home. Il est long le chemin vers un havre de paix et de sécurité. Il est sanglant l’engagement qu’on prend pour se libérer, se faire respecter, se protéger des lynchages, vexations, fausses promesses, vrais assassinats.

En 1966, les Afro-américains ont tout essayé pour se faire entendre du monde blanc. Les Freedom rides dans le Sud profond pour sensibiliser à la condition noire, le recours légal, l’action «  non-violente  » inspirée des méthodes de Gandhi  : boycott, résistance passive, occupations…

Mais le malentendu est sans doute insurmontable. Les noirs sont rentrés aux Amériques pour y être des esclaves, leur libération à la suite de la guerre de sécession n’est fondée sur aucun projet de société qui les intégrerait vraiment, et pour la classe-ethnie dominante, le changement de schéma mental est impossible : la fin de la ségrégation n’est entérinée qu’en 1964, sans pour autant que ce 12 % de la population étatsunienne, dont la moitié vit sous le seuil de pauvreté ne soit réellement désentravé.

Mais il y a la guerre du Vietnam, et Mohamed Ali qui refuse d’aller tuer des gens «  à la peau sombre  », «  aucun Viêt-Cong ne m’a jamais traité de nègre  »  ; il y a la prise de conscience que ça n’avance pas, que des organisations comme le National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) ou le Congress of Racial Equality (CORE) et même le Student Non-violent Coordinating Committee (SNCC), toutes réformistes et non violentes, n’obtiennent pas de bras de levier suffisant pour que les choses changent  : le rapport de force n’y est pas.

Puis il y a Watts, Los Angeles. Six jours d’émeute, 16 000 flics et militaires déployés contre ce qu’on qualifia à l’époque d’insurrection «  comparable à celle des Viêt-Cong », 34 morts afro-américains, plus de 3 000 arrestations…
Il n’est plus question de se laisser abattre sans rien faire. Il n’est plus question de se laisser aller à «  un masochisme noir  ». Il n’est plus question de confier son avenir à une Amérique qui nous méprise, nous veut toujours serviles et soumis à un modèle de société qui ne répond en rien à nos problématiques. C’est ce que se disent Bobby Seale et Huey Newton, à Oakland, Californie, lorsqu’ils fondent officiellement le Black Panther Party For Self-Defense (BPP)  [1] en octobre 1966.

Rupture totale. Ce nouvel acteur politique se revendique de Malcolm X, de Frantz Fanon. Le BPP est révolutionnaire, marxiste, puise au maoïsme, parle cru, promet la violence à la violence qui sera faite aux Frères et Sœurs. Il n’est plus question d’un militantisme teinté de valeurs démocratico-évangéliques héritées de la culture des maîtres. Mais Fanon et Mao seront désormais au programme des obligations si on veut devenir membre, tout comme la discipline – militaire – et le travail social de rue. Parce que le cœur du mouvement est là  : répondre aux problèmes concrets de la population noire, en se tenant au plus proche, dans un langage compréhensible par tous.

« La liberté, par tous moyens nécessaires »

D’abord sensibiliser la collectivité afro-américaine aux mécanismes du racisme et du capitalisme. Comme le dira Fred Hampton « quand je parle des masses, je parle des masses blanches, des masses noires, des masses brunes, et des masses jaunes… On ne va pas combattre le racisme par le racisme. On va le combattre par la solidarité. On ne combat pas le capitalisme par un capitalisme noir. On le combat par le socialisme  ».

Ensuite se réapproprier sa «  destinée  » et tout ce qui fait la vie collective. L’éducation, le travail  : à décoloniser. La dignité des quartiers et logements, par l’expropriation s’il le faut et la gestion par coopératives. Le refus radical de participer à la violence et au racisme d’État par l’exemption du service militaire et la cessation des brutalités policières que toutes et tous estiment être le number one problem  [2].

En à peine deux ans, le BPP mettra sur pied des actions systématiques de surveillance de la police, prévenant ou entravant des arrestations, procès, abus. Ils fondent un journal, des écoles, des dispensaires, les «  petits déjeuners pour enfants  » dans les ghettos noirs, forment à la conscience politique, un service d’ambulances… En 1969, l’organisation comptera près de 80 chapters (sections) dans tout le pays et à l’étranger. Au mitan d’une Amérique obsédée par le péril rouge, les Panthers sont ouvertement communistes et noueront plus tard des liens avec Hanoi et Pékin. Et l’arrestation brutale de Newton en octobre 1967 ne fera que galvaniser le mouvement autour de la campagne Free Huey.

Pendant qu’à Oakland et dans le reste du pays, le BPP s’organise sur un front, se défend des coups tordus du FBI de l’autre, à Chicago, Fred Hampton est en charge du Chapter local. Orateur hors pair, ses discours ont le rythme des sermons d’église, les mots de Marx, le jargon de la rue, et l’argumentation implacable. Intelligence brillante, à 21 ans il abat un travail militant titanesque, et conçoit une stratégie originale et agressive. Il comprend qu’en plus du programme social et défensif des Panthers, il faut étendre le champ de la contestation au-delà de la communauté noire en se rapprochant des Portoricains et Latinos.

Profitant que certains gangs se réorganisent autour de l’action politique (voir encadré), c’est une stratégie d’alliances qui se crée à Chicago, la Rainbow Coalition (Coalition arc-en-ciel). Avec cette approche multiethnique, Hampton cristallise toute les craintes de l’Amérique blanche. Particulièrement celles qui s’incarnent chez John Edgar Hoover, le paranoïaque et pervers patron du FBI qui y règne en maître absolu, pour qui rouges, Noirs, Juifs et homosexuels sont tout un.

« Empêcher la naissance d’un messie »

Pour lutter contre ce qu’il perçoit comme la menace la plus sérieuse depuis « l’alliance contre-nature avec la Russie » pendant la seconde guerre mondiale, Hoover réactive le Counter Intelligence Program (Cointelpro) datant de 1956 pour enrayer la diffusion d’idées socialistes. Né du Bureau of Investigation de 1910, qui s’était spécialisé dans la répression des Industrial Workers of the World (IWW) et autres pacifistes, le FBI est d’abord une police politique, et qui n’a jamais renâclé à user de méthodes parfaitement illégales.

Tout comme il avait ciblé Marcus Garvey  [3] dans les années 1925-1927, le FBI attaque désormais le BPP de toute la force de 23 agences qu’il dédie à la lutte contre ces « groupes haineux de nationalistes noirs ».Tentatives d’isoler le BPP, harcèlement des vendeurs de journaux du Parti pour le priver de revenus, faux témoignages, infiltrations par des agents provocateurs, rendues d’autant plus faciles que la rigueur des recrutements s’est relâchée et laissé passer des délinquants faciles à retourner. Des descentes policières régulières, brutales, sont déclenchées sous n’importe quel prétexte, les flics détruisant systématiquement la logistique des Panthers, cuisines, presses, documents, matériel médical, armes.

La réponse du BPP est d’opérer de sévères purges dans ses rangs pour se débarrasser de possibles infiltrés, mais qui l’épuisent et l’égarent de ses objectifs politiques. Quand ces tactiques ne suffisent pas, le FBI attaque, assiège les locaux du parti, assassine ses membres. Tout est bon.

Pendant ce temps, Hoover se persuade que le rapprochement des BPP, des Young Lords, et autres groupes opéré par Hampton est la première marche d’une révolution d’envergure nationale. Son Chapter est fort de 500 membres, et les alliances programmées avec latinos et même des «  néo-confédérés  », laissent envisager l’arrivée massive d’un millier de militants supplémentaire. C’est le procureur de l’État de l’Illinois, Edward Hanrahan, qui est chargé de monter l’opération, dont le FBI fournira la force de frappe. En octobre 1969, Fred Hampton se rend en Californie pour discuter de sa nomination comme porte parole officiel du Parti. Il ne rentrera que pour périr sous les balles de la police.

Le BPP cesse officiellement d’exister en 1982, dans une déconfiture progressive savamment orchestrée par le pouvoir, aggravée par des conflits et contradictions internes d’une rare violence. L’acharnement du FBI, son caractère strictement politique sont une mesure de ce qu’est vraiment cette Amérique, structurellement raciste et inégalitaire, paranoïaque et coloniale.
Malgré l’amertume qu’on pourrait en concevoir, l’histoire des Panthères noires est celle du mouvement qui aura changé le rapport de force aux États-Unis entre monde blanc et racisé·es, et apporté la conscience d’une dignité trouvée dont l’écho est encore audible jusque dans Black lives matter.


THE RAINBOW COALITION

En avril 1969 à Chicago, Fred Hampton (Black Panther Party), William « Preacherman  » Fesperman (Young Patriots Organization, un groupe d’extrême-gauche d’entraide des immigrants blancs des États du sud ) et Jose Cha Cha Jimenez (Young Lords, organisation d’extrême-gauche actif dans la communauté portoricaine) fondent The Rainbow Coalition, (la Coalition arc-en-ciel). Très rapidement, elle est rejointe par d’autres groupes actifs auprès de divers communautés (native americans, sino-américains, etc.).

Chaque groupe est indépendants, mais leurs programmes sont proches – lutte contre la pauvreté, le mal-logement, pour l’éducation – et tous se soutiennent mutuellement lors des manifestations ou des attaques, et elles seront nombreuses, dont ils seront les cibles de la part des autorités locales et fédérales. L’objectif de cette coalition est de rassembler des groupes non pas sous l’égide de la race, mais de la classe, et de forger entre ces groupes des liens forts en vue de mettre fin à l’oppression de classe pour les noirs,
les blancs, les portoricains et les jeunes de la classe ouvrière.

Cette coalition est alors le cauchemars des autorités qui se nourrissent des préjugés racistes entre les différentes communautés, préjugés qui ont été construits depuis des décennies. La Rainbow Coalition ne survivra pas aux coups mortels portés par le FBI et le programme Cointelpro.

Cuervo (UCL Marseille)




Source: Unioncommunistelibertaire.org