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En mai 1952, la FA adoptait, pour la première fois, des orientations politiques claires. La tendance communiste libertaire ­triomphait au terme de pénibles luttes intestines. Il devait en rester de profondes rancœurs, mais ce fut une étape dans la constitution du courant communiste libertaire contemporain.

Dans l’histoire du mouvement communiste libertaire, on retient souvent l’année 1953 comme un point de départ : la Fédération anarchiste publie alors le Manifeste du communisme libertaire, tient un congrès de mutation et, à la fin de l’année, se rebaptise Fédé­ration communiste libertaire.

On sait moins que si ce nouveau départ a été possible, c’est parce qu’à ce moment, les luttes intestines au sein de la FA étaient achevées. En mai 1952, au congrès de Bordeaux, la tendance communiste libertaire l’avait emporté sur la tendance « libérale-radicale », comme la caractériserait a posteriori un protagoniste de cette lutte, Georges Fontenis [1].

Comment en était-on arrivé là  ?

Fondée en 1945, la FA n’était pas homogène. Elle avait cependant connu, jusqu’en 1948, une période faste, pôle de contestation dans une société étouffée par le consensus patriotique. De 1945 à 1947, le pays avait en effet été dirigé par un ­gouvernement ­tripartite SFIO-PCF-démocratie chrétienne.

La CGT elle-même, dominée par l’alliance stalino-réformiste, avait tout fait pour maintenir la paix sociale et ­étouffer les grèves. Durant cette période, seule l’extrême-gauche – trotskiste, anarchiste et syndicaliste révolutionnaire – poussait à la lutte de classe.

La rupture du pacte gouvernemental en 1947 et le début de la Guerre froide avaient tout changé, et le retour du PCF aux luttes avait marginalisé l’extrême gauche. D’où, à partir de 1950, des débats d’orientation de plus en plus vifs.

Chez les trotskistes, ce fut la stratégie de l’entrisme dans le PCF qui fit débat, et provoqua la scission du PCI en 1952. Chez les anarchistes, ce fut l’affirmation, conflictuelle mais ­déterminée, d’une orientation communiste libertaire, qui devait faire éclater la FA.

Au sein de la FA, deux sensibilités coexistaient en effet, opposées par une quadruple fracture  : politique, sociologique, générationnelle, géographique.

La sensibilité libérale-radicale

La première sensibilité relevait d’un anarchisme moins politique qu’individuel et culturel, campant « une “pureté” angélique et un peu bafouilleuse » écrira Maurice Joyeux [2]. Ces adhérentes et adhérents voyaient la FA non comme un mouvement politique, mais comme un « milieu ambiant » – pour reprendre une expression de l’individualiste André Arru – où s’épanouir « en tant qu’anarchiste ».

ARISTIDE LAPEYRE (1899-1978), artisan coiffeur bordelais, a été un proche de Sébastien Faure, dont il a épousé le « synthésisme ». C’est un des ténors de la sensibilité que Fontenis qualifiera a posteriori de « libérale radicale ».

Cette sensibilité libérale-radicale s’appuyait principalement sur les groupes de Bordeaux, Toulouse et Marseille. Parmi ses principaux animateurs, on trouvait le coiffeur bordelais Aristide Lapeyre (51 ans en 1950), le VRP marseillais André Arru (39 ans), un autre VRP, Maurice Laisant (41 ans), un petit patron, Georges Vincey (50 ans) et des correcteurs comme André Prudhommeaux (48 ans) et Louis Louvet (51 ans).

Ce groupe, proche du pacifisme pur défendu par Louis Lecoin dans sa revue Défense de l’homme, était adepte de la Synthèse de Sébastien Faure, qui postulait que, pour être une « maison commune » aux courants les plus divers, l’organisation anarchiste devait se limiter à une simple « entente » dépourvue de programme. Aussi s’opposaient-ils systématiquement à ce que la FA aille plus loin que la Déclaration de principes très limitée et œcuménique adoptée au consensus lors du congrès de 1945.

La sensibilité communiste libertaire

Une seconde sensibilité, poli­tiquement plus exigeante, se voyait en rénovatrice de la FA et voulait faire de l’anarchisme une force révolutionnaire à même de concurrencer le stalinisme dans le prolétariat. Se réclamant du communisme libertaire, elle souhaitait adopter des orientations plus concrètes que la Déclaration de principes, se désolait de la pauvreté de la production théorique de la FA, s’irritait de son côté auberge espagnole.

GEORGES FONTENIS (1920-2010), instituteur parisien issu de la Résistance, a été secrétaire des Jeunesses libertaires en 1945, puis de la FA de 1946 à 1950. C’est la figure de proue de la sensibilité communiste libertaire au sein de la FA.

C’est cette sensibilité qui fournissait le gros des volontaires pour assumer les mandats fédéraux, mais aussi toutes les innovations et les réflexions stratégiques : la « grève gestionnaire » défendue par Maurice Joyeux  [3] ; l’étude économique de la Révolution espagnole, par Gaston Leval ; la lutte contre le colonialisme, avec Mohamed Saïl ; la tentative, en 1948-1949, de fédérer les gauches syndicales hors de la CGT et de FO [4] ; le militantisme pour un « troisième front prolétarien » (ni Washington, ni Moscou)  [5] ; la défense d’un pacifisme révolutionnaire [6] contre le pacifisme pur « un peu molasse » et « pavé de bonnes intentions »  [7] si courant dans la mouvance libertaire.

On trouvait, dans cette seconde sensibilité, d’actifs syndicalistes comme les métallos Maurice Joyeux (40 ans en 1950), Gil Devillard (26 ans) et Maurice Lavorel (39 ans), le maçon narbonnais Louis Estève (47 ans), l’instituteur Georges Fontenis (30 ans) ou l’employée Suzy Chevet (35 ans). Mais elle comptait aussi des intellectuels autodidactes d’une certaine envergure comme Charles Ridel (36 ans) et Gaston Leval (55 ans), sans oublier le fleuriste Henri Bouyé (38 ans) ou le vétéran Mohamed Saïl (56 ans).


Henri Bouyé (ici en 1952), après avoir animé le réseau anarchiste de la région parisienne sous l’Occupation, a été un des fondateurs de la FA en 1945. Partisan d’une organisation solide, il est hostile à la tendance « libérale radicale » d’Arru et Lapeyre. Cependant, attaché à un anarchisme assez traditionnel, il désapprouve aussi les jeunes communistes libertaires de Georges Fontenis, qui veulent transformer la FA.

Bien des nuances existaient cependant entre elles et eux. Certains (Joyeux, Bouyé), quoique partisans de structures solides, s’en tenaient à un anarchisme assez traditionnel sur le fond. A contrario, les jeunes, autour de Fontenis, n’hésitaient pas à puiser dans le ­marxisme des éléments de rénovation théorique et se reconnaissaient une filiation avec la Plateforme organisationnelle de Makhno et Archinov.

Dès 1945, le « lobby épistolaire »

Les luttes internes à la FA débutèrent dès 1945, avec la constitution d’une fraction informelle

– Maurice Joyeux la qualifiera de « lobby épistolaire » – autour ­d’Aristide Lapeyre et André Arru, principales figures de la sensibilité libérale-radicale. De 1945 à 1948, ce lobby se coordonna pour « conditionner le congrès » de la FA « sur des propositions élaborées en dehors de lui »  [8].

Excédés par ces manœuvres, une fraction rivale, emmenée par Georges Fontenis et Serge Ninn, s’organisa à son tour en 1950. Le but de cette fraction, baptisée Organisation Pensée Bataille (OPB), était de « re­dresser » la FA. Et pour cela, jugeaient sa vingtaine de militantes et militants, il fallait en finir avec l’attitude conciliante qui, depuis 1945, avait permis aux « vaseux » et aux « nullistes » [9], comme ils les surnommaient, de saboter l’organisation. Désormais on irait à l’affrontement ; on agirait à la hussarde ; ce serait « eux ou nous ».

La fraction communiste libertaire : l’OPB

L’OPB, au cours de sa brève existence, commit plusieurs fautes politiques. Pour commencer, elle adopta une forme conspirative quelque peu infantile, évoquant le bakouninisme d’antan, avec statuts solennels, organigramme et plan d’action clandestins.

Une clandestinité sans objet, dans la mesure où le groupe formé par Fontenis et ses ami·es était tout à fait identifié, et qu’il menait l’essentiel de sa bataille au grand jour, dans les congrès, dans Le Libertaire et dans le bulletin intérieur de la FA.

Ensuite, l’OPB manqua foncièrement de tact, se montrant « impatiente et parfois maladroite »  [10], ce qui pouvait braquer, y compris dans la sensibilité communiste libertaire.

Enfin, par provocation et pour se démarquer du folklore anarchiste, l’OPB tordit le bâton dans l’autre sens ; elle affectait un « style ouvriériste et proclamatoire » qui rappelait le léninisme, et s’appropria des « vocables ambigus, comme “parti” ou “avant-garde” » qui ne pouvaient que désorienter la mouvance sympathisante et éloigner de potentiels alliés comme Gaston Leval, Maurice Joyeux et son groupe Louise-Michel/Paris 18e, ou Maurice Fayolle et son groupe de Versailles.

Malgré tout, dans les luttes de 1950-1952, la fraction OPB se montra nettement plus efficace que le « lobby » libéral-radical, pour trois raisons.

La première était d’ordre sociologique et géographique : plus jeunes, plus actifs et plus implanté·es en région parisienne, les membres de l’OPB formaient un groupe homogène et soudé.

La seconde était d’ordre organisationnel : le « lobby épistolaire » voulait une FA faible ; en conséquence ses membres snobaient la vie fédérale, écrivaient peu dans Le Libertaire et ne le vendaient guère. Tout le contraire des militantes et militants OPB qui, surmotivé·es, animaient le collectif national et faisaient vivre le journal.

La troisième raison enfin, et pas la moindre, était que l’orientation communiste libertaire était en réalité majoritaire à la FA : dès lors que l’OPB l’aiguillonna, cette majorité s’affirma nettement au congrès de Lille (1951), puis triompha au congrès de Bordeaux (1952).

Une banale victoire démocratique, en somme, dont Georges Fontenis, dans ses Mémoires, tirait cette conclusion désabusée : « Si la création d’une tendance organisée était une excellente réponse à la lutte sournoise menée par la tendance non moins organisée […] des démolisseurs et des dilettantes, qu’avions-nous besoin de lui donner un caractère de clandestinité qui lui sera beaucoup reproché et qui, finalement, n’aura servi à rien ? »  [11]

La clarification au sein de la FA

Un changement dans le mode de scrutin au sein de la FA, adopté deux ans plus tôt, accéléra la victoire de l’OPB. Au congrès de 1950, sur proposition du groupe Louise-Michel/Paris 18e, il avait en effet été décidé qu’on ne compterait plus une voix par groupe quel que soit sa taille, mais une voix par adhérent·e.

Ce système (le «  vote par mandat  »), qui donnait l’avantage aux ­groupes les plus gros et dynamiques, allait révéler la prépondérance communiste libertaire au sein de la FA.

Au grand dam des libéraux-radicaux, le congrès de Lille, en mai 1951, adopta les orientations de « troisième front révolutionnaire » et de « grève gestionnaire ».

Alors que, dépités, plusieurs groupes minoritaires menaçaient de quitter la FA, le lobby épistolaire changea de tactique et impulsa, sous le nom de Commission d’études anarchistes (CEA), une tendance « dedans-dehors » – c’est-à-dire regroupant des militants FA et hors FA – pour combattre les orientations majoritaires [12]. Peine perdue.

Lors du congrès de fin mai 1952 à Bordeaux, pourtant bastion d’Aristide Lapeyre, la majorité communiste libertaire fut encore plus nette qu’à Lille et, pour la première fois, la FA adopta un texte d’orientation générale définissant ce que devait être l’intervention anarchiste dans le mouvement social et syndical [13]. La CEA lança alors un bulletin scissionniste, L’Entente anarchiste.

Celui-ci n’eut pas le temps de provoquer une scission : certains groupes quittèrent d’eux-mêmes la FA (Asnières, Paris 13e, Le Mans, Marseille, Angers-Trélazé, Paris 18e) ; d’autres en furent exclus par la majorité de la FA parce qu’ils avaient refusé de se démarquer de L’Entente anarchiste (Versailles, Bordeaux, Toulouse) [14].

La rupture était consommée. Dans les mois suivants, la majorité devait se rebaptiser Fédération communiste libertaire (FCL), tandis que la minorité allait se regrouper et réactiver le sigle FA. Quant à l’OPB, son but étant atteint, elle procéda à son autodissolution.

La FCL eut alors sa vie propre, ses luttes, ses errements – une piètre candidature aux législatives de janvier 1956 à Paris 13e – et ses moments de grandeur – son engagement à fond dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Elle sera démantelée par la répression de l’État français en 1957, et plusieurs de ses militants seront incarcérés… mais c’est une autre histoire.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)




Source: Unioncommunistelibertaire.org