Novembre 2, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
338 visites


Ouverte pendant six mois à Vincennes, elle gava d’exotisme et de racisme bon enfant plus de 8 millions de visiteurs et visiteuses. Seuls l’extrême gauche et les groupes d’étudiants et de travailleurs immigrés s’y opposèrent, en dévoilant « la vérité sur les colonies ».

Ce fut la plus imposante manifestation du nationalisme tricolore dans l’Entre-deux-guerres, une vaste opération idéologique pensée par le lobby colonial, mise en œuvre par l’État, relayée par les médias, pour que chaque Français «  se sente citoyen de la Plus Grande France  »  [1], celle de l’empire. Cette vaste opération, ce fut l’Exposition coloniale de 1931 à Vincennes.

Des années 1880 à 1914, l’expansion colonialiste avait suscité des sentiments mélangés dans l’opinion publique. D’un côté, on frémissait aux récits de conquête, perpétuant la légende napoléonienne, faisant de la France une puissance mondiale face à sa rivale britannique – ce que la presse stipendiée (Le Matin, Le Petit Journal, Le Temps…) ne cessait de promouvoir. D’un autre côté, on flairait l’escroquerie monumentale engloutissant les fonds publics – et la vie de « nos brav’ soldats » – pour satisfaire des intérêts privés : ceux de capitalistes avides de concessions minières ; ceux de colons viveurs et profiteurs.

Habilement, le lobby colonial distillait sa propagande suivant deux axes : une argumentation « réaliste », à l’intention de la droite, qui ne parlait qu’investissements, rendements, ressources stratégiques, géopolitique ; une argumentation « vertueuse », propre à séduire la gauche, exaltant les progrès apportés par l’éducation et la médecine – bref, la « mission civilisatrice » – dans les pays conquis.

Sur fond de minarets factices, escorté de spahis, le président de la République et le maréchal Lyautey inaugurent l’expo le 6 mai 1931.
Crédit : agence Meurisse/ BNF

Et cela avait marché. En l’espace de vingt ans, entre 1880 et 1900, tous les partis bourgeois, parfois réticents au départ, s’étaient progressivement convertis au colonialisme. Dans les années 1920, les organisations réformistes – la Ligue des droits de l’homme, la CGT et le Parti socialiste-SFIO – s’étaient alignées à leur tour. Pour Léon Blum, l’empire existait, il fallait non pas le démanteler, mais l’humaniser.
En 1931, la protestation anticolonialiste, en France, était donc réduite à l’extrême gauche.

Difficile, cependant, d’arrêter à mains nues le rouleau compresseur de l’Expo. Tout a été prévu pour convoyer à Vincennes des foules immenses : publicité tapageuse, couverture médiatique constante, tarif pour les scolaires, lignes spéciales de tramways et de bus, et même prolongation d’une ligne de métro.

Des dizaines de séminaires et conférences

L’inauguration a lieu en grande pompe le 6 mai, en présence du président de la République et du maréchal Lyautey, « pacificateur » du Maroc et commissaire général de l’Expo.

L’ambition est d’« instruire les masses » avec la Cité des informations  [2] qui délivre force explications chiffrées sur l’importance de l’empire pour la France, et va accueillir pendant six mois des dizaines de séminaires, conférences et congrès scientifiques. Mais ce qui appâte le chaland, c’est la gigantesque exhibition du bois de Vincennes. Chaque possession d’outre-mer y est représentée par des reconstitutions d’habitations et de monuments – dont le temple d’Angkor  [3] –, 2 500 figurantes et figurants en costume, de l’artisanat local.

D’autres États sont venus exhiber leurs possessions : Italie et Portugal fascistes, Pays-Bas, Belgique, États-Unis, Danemark. Il y a même un pavillon sioniste sur la Palestine. Et au milieu de tout cela, des stands publicitaires (Citroën et sa «  Croisière noire  ») et dédiés aux exploitations « nobles » : bois, tabac, fruits et légumes… De multiples attractions, danses, musique, restaurants, zoo, féerie lumineuse, meetings aériens… On circule dans cette immense foire grâce à un petit chemin de fer circulaire, des pousse-pousse, des pirogues sur le lac Daumesnil.

Le jeune Daniel Guérin, alors proche du syndicalisme révolutionnaire, a exploré le chantier et dénoncé : « Des jeux pour le peuple. Il faut bien attirer l’honnête “populo” à la Foire impérialiste. D’un bout à l’autre du bois de Vincennes, le même chiqué. Chiqué, ces énormes salles d’exposition en ferraille et carton-pâte, ces fausses pagodes, ces faux palais mauresques, ces bastions rouge-pourpre qui veulent symboliser la barbarie nègre, et ces têtes de bêtes à corne, juchées au sommet d’une colonne […]. Ce voyage autour du monde n’est qu’un voyage au magasin des accessoires. »  [4]

Le 1er mai, une protestation d’étudiants vietnamiens devant la réplique du temple d’Angkor a été dispersée par la police, tandis que le groupe surréaliste publiait un manifeste intitulé « Ne visitez pas l’Exposition coloniale » : « Il s’agit de donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu’il leur faudra pour entendre sans broncher l’écho des fusillades lointaines. »

L’Union anarchiste communiste révolutionnaire, elle, sort un numéro spécial du Libertaire, « À bas le colonialisme assassin ! », dont l’édito analyse l’indifférence de « la classe ouvrière “blanche” » face aux exactions commises dans les colonies. Il y voit le résultat, primo, d’une banalisation de la violence apprise dans les tranchées ; secundo, du bourrage de crânes par « l’enseignement officiel et la presse » ; tertio, du « regain de chauvinisme exacerbé » depuis la guerre, qui rend les ouvriers français hostiles aux « indigènes qui sont venus travailler en France ». La police persécute ceux qui s’organisent à la CGTU et « les prolétaires français, au lieu de les soutenir […] semblent avoir un véritable mépris pour ces victimes. »

Projet d’attentat déjoué

Tandis que Le Peuple, quotidien de la CGT réformiste, voit dans l’Exposition coloniale « la plus belle féerie qu’on puisse imaginer » [5], la CGTU et le PC installent à Paris 19e une contre-expo intitulée « La vérité sur les colonies ». Une première salle est couverte de photos, dessins et textes témoignant des crimes du colonialisme ; une seconde expose des œuvres d’art africaines et océaniennes issues notamment des collections d’André Breton et de Paul Éluard ; une troisième exalte l’œuvre de l’URSS, no­tamment dans ses républiques ­d’Asie centrale. Ouvert de septembre 1931 à février 1932, ce modeste événement attirera 5 500 visiteurs et visiteuses.

Deux mois avant la fermeture de l’Expo coloniale, le PC et la CGTU ouvrirent une modeste contre-expo, « La vérité sur les colonies ».

Des équipes communistes portent la contestation jusque dans l’enceinte de l’Expo, avec un tract illustré : des colonisé·es au poteau, cernés de fusils et de baïonnettes, un ballot d’opium, une jarre d’alcool, une mo­numentale guillotine ornée de têtes tranchées… et cet appel  : « Contre la terreur impérialiste ! Pour l’indépendance des colonies ! » En juillet, un groupe ­d’étudiants vietnamiens coupe l’électricité et plonge dans le noir le « village indochinois ». En revanche, en septembre, la police déjoue leur projet d’attentat contre la statue de l’empereur Khai Dinh – une marionnette des Français.

Toute cette opposition n’aura que peu d’écho. L’Expo restera ouverte six mois et, jusqu’à sa clôture le 15 novembre, elle enregistrera plus de 8 millions de visiteurs et visiteuses, et un total de 33 millions d’entrées. Malgré tout, selon l’historien Alain Ruscio, le lobby colonial en fit un bilan mitigé : pour l’essentiel, les touristes s’en étaient tenus à la distraction exotique, ils n’en ressortaient pas dotés d’une conscience nationale nouvelle, celle de la « plus grande France » de « 100 millions ­d’habitants »  : « le pittoresque, conclut-il, l’avait emporté sur la connaissance. »   [6] Ce pittoresque, c’était celui des décors tropicaux et d’indigènes renvoyés au rôle de figurants, de faire-valoir. Aussi l’Expo n’a-t-elle sans doute pu conforter qu’une chose parmi ses visiteuses et visiteurs  : le sentiment de propriété et de supériorité, socle d’un racisme qu’il est toujours question, près d’un siècle plus tard, d’éradiquer.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)




Source: Unioncommunistelibertaire.org