Décembre 2, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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En août 1922, deux mois avant la Marche sur Rome, la ville de Parme résiste et empêche, par deux fois, les squadristes d’entrer dans la ville. Cette ultime résistance organisée face au fascisme, les Évènements de Parme (Fatti di Parma), est le fait de militant·es anarchistes, communistes et de syndicalistes qui ont su imposer la lutte sociale et la solidarité de classe contre les violences fascistes.

Le 28 octobre 1922, la Marche sur Rome (Marcia su Roma), démonstration de force des faisceaux italiens du Partito Nazionale Fascista (Parti national fasciste, PNF) dans l’optique de faire pression sur le pouvoir en place, aboutira à la nomination de Mussolini – lequel était prudemment resté à Milan – à la tête du gouvernement. Ce grand moment guerrier dans la mythologie fasciste fut en fait un fiasco militaire, les milliers de squadristes (on parle de 26 000 hommes) qui participent à la Marche sont mal organisés, mal équipés et sont rapidement pris à parti et bloqués par des forces antifascistes locales dans le quartier populaire de San Lorenzo, puis stoppés par quelques centaines de carabiniers.


Les forces armées installées dans la capitale étaient quant à elles au moins aussi importantes en nombre, et bien mieux armées et organisées que les fascistes. Cependant, l’armée ne souhaite pas intervenir, de nombreux officiers sont même ouvertement favorables aux fascistes, et elle a déjà fait montre de bienveillance – voire même davantage – envers les squadristes, qui ont déjà pris le pouvoir dans plusieurs localités. Les autorités politiques tergiversent puis cèdent rapidement au chantage fasciste et confient finalement le pouvoir à Mussolini. L’Italie entrait dans une longue période de terreur et de violence fasciste, qui prendra fin plus de vingt ans plus tard avec l’exécution de Mussolini sur les bords du lac de Côme par un groupe de partisans en avril 1945.

Un fascisme agraire particulièrement actif

La Marche sur Rome est en fait l’épilogue de plusieurs mois de violences extrêmes des troupes fascistes qui s’emparent de localités socialistes et intimident physiquement plusieurs ministres. Ainsi les villes de Civitavecchia, Ancone, Terni, Bolzano puis Trente seront prises puis occupées par les troupes fascistes au cours des mois de septembre et d’octobre 1922. On assiste alors à une accélération et une généralisation des violences des squadristi [1] qui depuis 1920 ciblaient principalement les lieux et organisations du mouvement social.

Bien que se disant social, le fascisme vise avant tout les militant·es et organisations révolutionnaires. Ce sont les Maisons du peuple et les sièges syndicaux qui ont d’abord été ciblés, notamment dans le nord industriel où se développe un fascisme agraire particulièrement actif. Seules les grandes villes telles que Milan, Turin ou Gênes résistent à ces violences qui feront des centaines de morts et des dizaines de milliers de blessés. Ce fut notamment le cas à Bologne en novembre 1920 où les fascistes, alliés à la droite locale et aux industriels de la ville, attaquent le Palais d’Accursio afin d’empêcher que ne flotte le drapeau rouge lors de l’investiture du nouveau maire, un cheminot socialiste. Il s’ensuivra de violents affrontements faisant onze morts et une soixantaine de blessés. Dans le sud, de nombreux dirigeants socialistes sont assassinés par des squadristes.

À l’été 1922, la déferlante de violence fasciste s’amplifie. Cela tient à la fois à l’impunité dont font preuve les autorités vis-à-vis de ces violences, qui étaient certes publiquement critiquées mais en partie acceptées lorsqu’elles touchaient les partisan·es d’une révolution socialiste, et aux jeux internes au sein du Parti fasciste entre les tenants de la voie politique et la tendance dure, les squadristes, favorables à une prise du pouvoir par les armes — Mussolini s’appuyant alternativement sur les deux tendances.

Parme, les fascistes battent en retraite

C’est dans ce contexte que le 31 juillet 1922, l’Alleanza del Lavoro, qui regroupe les syndicats de gauche, en appelle à une grève « contre la violence fasciste » et « l’indifférence de l’État à son égard ». Mais la grève est finalement annoncée plus tôt qu’elle ne l’aurait dû, rendant caduque l’effet de surprise et laissant à Mussolini le temps d’organiser ses troupes. Ce dernier envoie alors secrètement des consignes très explicites à toutes les fédérations du PNF : « Si, quarante-huit heures après la proclamation de la grève, le gouvernement n’a pas réussi à l’écraser, les fascistes y pourvoiront directement. Les fascistes doivent, une fois écoulée la période de quarante-huit heures susmentionnée, et si la grève se poursuit, viser les capitales des provinces respectives et les occuper ». L’ordre est donné d’écraser les grévistes, si l’État ne s’en chargeait pas, en occupant les localités concernées. La communauté d’intérêts entre les fascistes et de larges pans de la bourgeoisie industrielle et agraire italienne avait déjà conduit en de nombreuses localités à confier aux chemises noires le rôle de garants de l’ordre.

Parmi les villes particulièrement surveillées par les fascistes se trouve plusieurs villes portuaires, Bari en premier lieu, mais aussi Ancône et Gênes, sans oublier Livourne et puis au cœur de l’Émilie-Romagne, Parme, Parme la rouge. Elle est même selon Michele Bianchi, secrétaire national du PNF, leur principal problème. Parme et Guido Picelli, charismatique leader socialiste puis communiste, syndicaliste, et infatigable militant antifasciste à la tête des Arditi del Popolo (Soldats du Peuple) de Parme.


Peinture murale parmesane en hommage aux Arditi del Popolo. La mémoire de la résistance

antifasciste est encore fort ancrée dans l’esprit des Parmesan·nes.

Et alors que la grève semble établie pour durer dans la cité, quelque 10 000 squadristes, dirigés par des cadres locaux, sont alors mobilisés pour l’occupation de la ville (le PNF compte à cette époque 700 000 adhérents). Très vite, il apparaît que la ville ne se rendra pas sans combattre et Mussolini confie la direction de la manœuvre à Roberto Farinacci, un des durs du PNF, leader brutal des squadristes ruraux de la plaine du Pô dont Mussolini a souvent désavoué les excès. L’objectif est de faire plier les parmesan·es, mais face aux chemises noires la résistance est organisée et solide.

On trouve en effet à Parme un important bataillon des Arditi del Popolo, organisation antifasciste créée en 1921 à l’initiative de l’anarchiste Argo Secondari, un ancien lieutenant d’un corps spécial de l’armée italienne pendant la Première Guerre mondiale, les Reparti d’Assalto dont les membres étaient appelés Arditi. L’objectif des Arditi del Popolo est de s’opposer physiquement à la violence fasciste. Si plusieurs de ses membres les plus importants étaient anarchistes (Argo Secondari ou Antonio Cieri), les Arditi del Popolo comptaient également de nombreux communistes dans leurs rangs. Mais le PCI (Partito Comunista Italiano) ne soutient pas leur création et les Arditi reçurent que peu de soutien des dirigeants communistes, hormis celui franc et direct d’Antonio Gramsci et de plusieurs dirigeants de la faction minoritaire.

Le 2 août, à l’aube, les 10 à 20 000 squadristes, selon les sources, venus de toute l’Italie, Emiliens, Toscans, Vénitiens, Marches, Lombards, chacun derrière les fanions et les insignes de leurs Fasci di combattimento respectifs, certains de régler l’affaire en quelques heures, avancent fièrement, prêts à fondre sur la ville. À Parme, les Arditi del Popolo et leurs alliés des Formazioni di difesa proletaria (Formations de défense prolétarienne) sont fortement soutenus par la population locale et les premiers assauts des squadristes buttent sur une résistance populaire inattendue.

Les habitant·es de l’Oltretorrente, de Borgo Naviglio et de Borgo Saffi, font face, des barricades sont érigées dans les quartiers populaires sous la coordination des Arditi del Popolo qui, forts de leur expérience de la Première Guerre mondiale, en font des mini fortifications, avec fossés et objets tranchants, bien plus efficaces que de simples empilements. Ces barricades se révèlent vite être d’une rare efficacité et les fascistes ne parviennent finalement pas à entrer dans la ville.

Mussolini désavoue alors Farinacci et confie à Italo Balbo [2], décoré pour ses faits d’arme durant la Première Guerre mondiale et l’une des figures les plus influentes du parti fasciste, la direction des troupes. Ce dernier, et malgré l’arrivée de renforts de Chemises noires, ne parvient toujours pas à opérer une percée dans la partie de la ville défendue par ses habitant·es. Le 6 août, après quatre jours d’échecs, dépités face à la résistance parmesane, les fascistes jugent préférable de battre en retraite et dévastent les bâtiments situés hors des zones non défendues, notamment les bureaux du journal Il Piccolo, de l’Union du travail et du Parti populaire.

L’enfermement, la prison, l’exil à l’étranger et la mort

Les Fatti di Parma constituent le dernier épisode de la résistance organisée face au fascisme. Une fois installé au pouvoir ses opposants ont connu l’enfermement, la prison, l’exil à l’étranger et la mort. Il faudra attendre le mois de mai 1942, dans les villes de Carbonia et de Sesto San Giovanni, pour que, des travailleurs et des travailleuses trouvent à nouveau le courage de se rebeller contre le régime. Des grèves ont été organisées.

La résistance dans la solidarité de la ville de Parme a montré qu’il était possible de s’opposer physiquement à la violence des squadristi. Ceux-ci n’étaient pas invincibles.


Barricade érigée sur la rue Nino Bixio. Les barricades se sont levées dans la ville empêchant les squadristi de pénétrer dans les quartiers populaires. Les Arditi del Popolo pouvaient compter sur le soutien sans faille de la population parmesane fortement ancrée à gauche.

Le fait que l’Italie sombre dans la dictature quelques mois plus tard n’était pas inéluctable. Les organisations de gauche, tel le PCI, n’ont pas pris la mesure de ce qui se jouait alors. Face aux squadristi il était nécessaire d’organiser une résistance prolétarienne qui irait s’opposer frontalement aux fascistes. La bourgeoisie a su, elle, pour préserver ses intérêts de classe, sacrifier ses institutions, certaine que ses intérêts principaux seraient conservés. Les leçons d’hier valent pour aujourd’hui.

David (UCL Chambéry)




Source: Unioncommunistelibertaire.org