Septembre 30, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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Fin mai 1921, une rumeur d’agression sur une femme blanche déclenche deux jours du plus grand massacre raciste de l’histoire étasunienne. Honteusement tu pendant prés d’un siècle, c’est une commission d’enquête de 2001 qui fait enfin la lumière sur une folie meurtrière qui a tué près de 300 personnes, rasé un quartier entier, creusé des fosses communes, et… fait exploser les adhésions à un Ku Klux Klan triomphant.

Etats-Unis, 1921. L’Oklahoma, n’est pas encore le synonyme de la Grande Dépression, des populations déplacées immortalisées par Steinbeck, ou de terres stérilisées par l’exploitation et rendues à la poussière du Dust Bowl.

Mais il est déjà terre de racisme. En 1830, les États-Unis naissants y déportent 60 000 Amérindiens des territoires de l’est et du sud-est.

À mesure que la «  Conquête de l’Ouest  » déracine les nations indiennes de leurs terres ancestrales, ces Choctaws, Cherokee, Séminoles… absolument pas natifs de l’Oklahoma sont rejoints au fur et à mesure par des dizaines de tribus différentes jetées pêle-mêle dans un univers concentrationnaire dont les règles fluctuent au gré des politiques fédérales successives [1] et les cours du pétrole, qui abonde dans le sous-sol…

Terreau raciste

Terre de haine  : l’influence du Ku Klux Klan (KKK) y est traditionnelle depuis la fin de la guerre de sécession (1865), et si sa présence devient officielle en 1915, son implication dans les violences racistes, les menées maffieuses et… anti-syndicales explose en 1920. En effet, à l’arrivée massive d’Afro-américain·es, s’ajoute l’organisation de la classe ouvrière des années depuis 1900, en parallèle à l’essor industriel. Socialistes, IWW et autres groupes considérés comme radicaux obtiennent souvent la faveur populaire avant 1920 et inquiètent la majorité conservatrice.
DW Griffith, le pionnier du cinéma muet, a mis en scène un film à la gloire du KKK : Naissance du nation (1915), où un Klansman justicier fait rendre gorge à un noir violeur – forcément – et un nordiste profiteur de guerre.

Terre de fanatisme  : en pleine Bible Belt (ce grand arc géographique de la bigoterie protestante, blanche et revancharde de la défaite sudiste) l’Oklahoma a vu son paysage largement rural et agricole basculer peu à peu vers une économie urbaine. Une très importante population afro-américaine s’y établit aux lendemains de la guerre de sécession, fuyant les lynchages, la mise en place des lois Jim Crow [2], et se cherchant une place dans cette société étatsunienne qui ne s’est jamais envisagée comme devant intégrer ses anciens esclaves.

Elle y parvient en partie en établissant une communauté prospère à Tulsa, seconde ville de l’État et forte de 100 000 habitants (ville moyenne pour l’époque). Considéré comme un havre de sécurité au milieu d’un pays meurtrier, l’Oklahoma compte des dizaines de ces villes nouvelles afro-américaines fondées au tournant du XXe siècle. Et Tulsa est prospère au point que l’enclave noire du quartier de Greenwood, sera surnommée Black Wall Street, en référence à la rue newyorkaise où se situe la Bourse étatsunienne.

Ascenseur pour l’échafaud

30 mai 1921. Le soleil est éclatant, annonciateur d’un bel été. Dick Rowland, 19 ans, noir, cire les chaussures des passants dans un quartier blanc. Les seules toilettes «  pour noirs  » du quartier sont à l’étage de cet immeuble où Dick pénètre, prend l’ascenseur et salue son opératrice blanche, Sarah Page, 17 ans. Les portes se ferment. Quelques instants plus tard Miss Page crie. On se précipite vers les portes qui s’ouvrent, Dick Rowland craint le passage à tabac, s’enfuit… La police l’arrêtera le lendemain matin.

A 5 heures du matin du 1er juin, des milliers de blancs envahissent Greenwood. Le pillage est partout, on tue dans une frénésie de sang, 35 blocks sont détruits, 1256 maisons incendiées. Tout y passe.

Mais la rumeur a eu le temps d’enfler. Le 31 mai, les journaux du soir pointent du doigt – sans enquête mais en première page – la piste de l’agression sexuelle.
Il n’en faut pas plus pour que la communauté blanche enflammée s’amasse devant la prison du tribunal, exigeant qu’on lui remette Rowland. Le Sheriff McCullough refuse et barricade les lieux. La foule blanche furieuse, se tourne alors vers l’armurerie de la Garde nationale, qu’elle tente de prendre d’assaut. Sans succès.
À neuf heures du soir, 25 Afro-américains armés se rendent au tribunal  : ils proposent au Shériff de l’aider à garder l’enceinte aux côtés des forces de l’ordre. Parmi eux, beaucoup de vétérans de la guerre mondiale.

McCullough les renvoie à leurs foyers. Mais quelques instants plus tard, le groupe initial de blancs agités a vu sa masse grossir de façon effrayante. Et ce sont prés de 1 500 hommes blancs, dont beaucoup sont armés, qui encerclent la prison. Pendant ce temps, la communauté afro-américaine de Greenwood s’inquiète, entend qu’on parle de lyncher le jeune Dick Rowland, s’organise. Ils sont maintenant 75 hommes à marcher d’un pas décidé vers le tribunal… La partie est évidemment inégale, et lorsque les 1 500 lyncheurs se tournent vers le petit groupe de noirs qui débouche au coin d’une rue, les premiers coups de feu claquent. C’est le signal du chaos.

Submergés, les Afro-américains battent en retraite vers Greenwood. Les émeutiers blancs tabassent, brûlent, tuent. Par petits groupes, ils s’égaillent dans la ville, abattent un homme désarmé dans un cinéma, incendient les premiers commerces noirs qu’ils trouvent. Des agents municipaux s’investissent du pouvoir de nommer des supplétifs policiers, et lancent des deputies contre les quartiers noirs, leur officialisation bidon ayant valeur d’absolution pour les crimes à venir.

Greenwood brûle

On se chauffe, on s’encourage au meurtre, on se laisse fanatiser par la rumeur qu’il s’agit d’une insurrection noire massive, qu’elle converge vers Tulsa depuis les petites communautés afro-américaines voisines, qu’elle réclame du sang. Au traditionnel fantasme du viol des femmes blanches s’ajoute celui de la soif de vengeance noire. Tous les vieux démons si bien convoqués par DW Griffith cinq ans plus tôt prennent vie  : l’hystérie se généralise à toute la population blanche de la ville.

À 5 heures du matin du 1er juin un coup de sifflet retentit. Des milliers de blancs envahissent Greenwood. Le pillage est partout, on tue dans une frénésie de sang, 35 blocks [3] sont détruits, 1 256 maisons incendiées. Les églises, les banques, les commerces, deux rédactions de journaux, une bibliothèque, une école. Tout y passe.
Les pompiers qui tentent d’intervenir sont menacés par les armes à feu des émeutiers.

Parmi ceux-ci, des uniformes de police, des poitrines arborant l’insigne «  Special police  » ou du bureau du Sheriff, des membres de la mairie qui affirment que le maire veut « qu’on brûle toutes les maisons nègres… ».

Et puis, il y a ce spectacle hallucinant, rapporté par les victimes comme par les bourreaux  : des avions survolent la ville pour apporter plus de mort et de destruction. Un aérodrome voisin abrite en effet une dizaine d’avions. Leurs pilotes passent au-dessus de Greenwood, tirent depuis le ciel, et en font tomber des objets incendiaires, cocktails Molotov, ou bâtons de dynamite… C’est peu clair. Mais si on sait aujourd’hui que l’essentiel des dommages et des meurtres est perpétré au sol, l’attaque aérienne donne une idée du mélange de folie et d’acharnement, de volonté d’effacer toute trace de la population noire.

Des avions survolent la ville, leurs pilotes tirent depuis le ciel, et en font tomber des objets incendiaires, cocktails Molotov, ou bâtons de dynamite…

A l’époque on fait état de 36 Afro-américain·es tués et de 9 blancs. La commission d’enquête de 2001 établit factuellement qu’en 18 heures, ce sont près de 300 personnes qui sont massacrées, 8 000 personnes sans foyers, déplacées et… gardées à vue par la Garde nationale.

Car celle-ci a fini par intervenir peu avant midi ce 1er juin, à la demande du gouverneur. La loi martiale est déclarée et la ville «  sécurisée  »  : si la Garde aide à éteindre les incendies qui sévissent encore, elle emprisonne 6 000 habitants noirs sur le terrain de foire. Pour prévenir toute agression blanche  ? Quelques heures à peine après les dernières violences, la police abandonne toutes les charges contre Dick Rowlands, convaincue qu’il a bien plutôt trébuché sur Sarah Page en rentrant dans l’ascenseur, que tenté de la violer.

Emeute ou massacre raciste ? Le lendemain des faits

Néanmoins, le résultat de ces 18 heures de pogrom, fut l’inverse de ce qu’on aurait pu imaginer  : tandis que la communauté noire tente de reconstruire ses commerces, maisons, écoles, la mairie rédige, dés le 7 juin, une ordonnance de mise aux normes incendie de tout le quartier de Greenwood, qui rendrait les coûts de réhabilitation des terrains et de construction prohibitifs pour la population noire, qui a déjà tout perdu.
La menace d’un procès fait capoter le projet inique. Mais elle ne fait aucunement reculer la haine et la détermination des racistes. Contrairement à ce que pourraient laisser croire les quatre-vingt-dix ans de silence entre le massacre et la commission d’enquête de 2010, il ne s’agit ni de honte, ni de regrets. Mais de discrétion. Et de stratégie.

Car de fait, les événements de Tulsa ne feront que renforcer le sentiment de légitimité du racisme, qu’il soit d’État – avec un renforcement notable de la ségrégation en Oklahoma – ou du Klan, avec des milliers d’adhésion supplémentaires dans la seule année 1921, dont, évidemment des membres éminents du conseil municipal, des affaires ou de la police. La société civile s’organise pour contrer le KKK et la haine raciale. Organisations politiques, confessionnelles, voire d’action directe s’opposent aux klansmen et leurs sympathisants, souvent les armes à la main.
Mais c’est surtout la Grande Dépression de 1929 et l’affreuse sécheresse de 1930 qui auront raison des menées factieuses en Oklahoma. Avec près de la moitié de sa population sans travail, ruinée ou en exode vers la Californie, les priorités changèrent.

La commission qui s’empare en 2001 de la mémoire des événements de 1921, permet de mesurer la puissance de l’omerta étatsunienne, son incapacité structurelle, culturelle à penser l’Afro-américain sur un même pied, dans un même paysage, dans une société partagée. La une du Tulsa Tribune qui avait mis le feu aux poudres  : disparue des archives du journal. Les chercheurs, de 1970 à 2001 constatent également l’absence criante d’archives de la police. Nulle mention non plus dans les programmes scolaires. Cette commission, nommée Tulsa Race Riot Commission, est donc la première à révéler l’ampleur du massacre, les fosses communes cachées dans des caves pendant cent ans, les avions… Pourtant, elle va se voir reprocher l’emploi du terme riot (émeute) [4]. Il s’agit d’un massacre. À caractère racial avéré et d’un acharnement inégalé. Non d’une émeute qui laisserait envisager des torts partagés. En 2018, elle prendra le nom de Tulsa racial massacre commission.

Cent ans pour que la mémoire se dise enfin, cent ans pour que Viola Fletcher, 107 ans et rescapée du massacre exprime en mai 2021 [5] son souvenir « d’avoir tout ce qu’une petite fille pouvait désirer » dans la « sécurité du quartier »… jusqu’au moment où elle est envahie par les images des « Noirs qu’on abat, les corps noirs dans la rue. J’entends encore les avions au-dessus de ma tête. J’entends les cris ».

Cuervo (UCL Aix-Marseille)




Source: Unioncommunistelibertaire.org