Février 13, 2022
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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L’anarchisme a profondément marqué la première génération de révolutionnaires chinois. Étudiantes et étudiants formé·es à Paris ou à Tokyo, travailleurs migrants revenus d’Europe étaient bien décidés à briser le joug du confucianisme en vue d’une émancipation culturelle et sociale. Mais, après avoir été une force motrice dans le mouvement insurrectionnel de mai 1919, l’anarchisme est bientôt concurrencé par les partisans d’un alignement sur le bolchevisme russe.

Les premiers groupes anarchistes chinois sont le fait d’étudiantes et étudiants séjournant à l’étranger, désireux de se frotter à la modernité, férus de ces connaissances scientifiques et techniques qui manquent cruellement dans l’Empire du Milieu finissant. Les deux plus connus sont le « Groupe de Paris », formé en 1906 autour de Li Shizeng et Wu Zihui, qui va se doter d’un périodique,

Le Nouveau Siècle, sous-titré en esperanto « La Tempoj Novaj », insistant sur l’entraide, la science et l’éducation, et au même moment le « Groupe de Tokyo », animé par Liu Shipei et sa femme He Zhen, éditant le périodique La Justice naturelle   [1], à tonalité féministe et émancipatrice. 

En Chine même, c’est Canton qui apparaît comme la place forte du mouvement naissant, sous l’impulsion de Liu Shifu, qui crée en 1912 la Société de la conscience, d’essence plutôt éthique, puis en 1913 la Société du coq qui chante dans la nuit [2], couplée à une maison d’édition et un périodique, La Voix du Peuple, sous-titré en esperanto « La Voco del Popolo », destiné à propager l’anarchisme à un niveau de masse.

En butte à la répression politique suite à son succès grandissant, Liu Shifu quitte Canton pour Shanghai en 1914 et y fonde la Société des camarades anarcho-communistes, en lien avec plusieurs organisations anarchistes à travers le monde. Il meurt épuisé à la tâche en 1915. Mais il aura essaimé, et en 1918 ce sont les anarchistes qui vont organiser la première célébration du 1er Mai.

Former un prolétariat
apte aux luttes sociales

En 1908, les anarchistes chinois à Paris publient une quarantaine de numéros de Xin shi ji (« Le Nouveau Siècle »). Cet hebdomadaire est domicilié rue Broca, au siège du journal libertaire Les Temps nouveaux.

De son côté, le Groupe de Paris, rentré en Chine à la suite de la Révolution de 1911 qui voit le renversement de la dynastie mandchoue par les nationalistes républicains du Guomindang [3], fonde en 1912 à Pékin la Société pour l’avancement de la morale – une nouvelle moralité étant nécessaire pour faire advenir une nouvelle société – et, l’année suivante, la Société pour la promotion des études économiques.

Cette dernière vise un public étudiant mais, en 1915, elle se transforme en Nouvelle Société pour la promotion du travail diligent et des études frugales, pour œu­vrer en direction des 140 000 travailleurs chinois importés en France pour pallier à la pénurie de main d’œuvre pendant la guerre. Ces travailleurs migrants sont en effet considérés comme le noyau d’un prolétariat apte à animer des luttes sociales quand il retournera en Chine.

Avec la fin de la Grande Guerre, la société va de nouveau se tourner vers les étudiantes et étudiants en leur proposant d’accomplir deux années d’études en France en contrepartie d’une année de travail. Environ 1 600 vont bénéficier de cette filière plus connue sous le nom de Mouvement Travail-Études.

Des échos assourdis parviennent de la prise du pouvoir par les bolcheviks à Petrograd en octobre 1917, mais à ce moment-là ce sont toujours les anarchistes qui occupent le devant de la scène. L’histoire va toutefois s’accélérer à partir de 1919.

« Je jure de lutter jusqu’à la mort pour la restitution de Tsingtao. »
En 1919, le Traité de Versailles, qui transfère au Japon les droits coloniaux de l’Allemagne sur une portion de la Chine, provoque manifestations, grèves et boycott. Sous la pression, le gouvernement est contraint de libérer les étudiants emprisonnés.
Le Mouvement du 4 mai 1919 aura surtout fait émerger une génération de révolutionnaires modernistes, dénonçant le confucianisme, le poids des traditions, le pouvoir des mandarins, l’exploitation des travailleurs et l’oppression des femmes.

L’explosion : le mouvement du 4 mai 1919

L’étincelle qui va mettre le feu à la plaine c’est, le 4 mai 1919, la manifestation de 3.000 étudiantes et étudiants pékinois contre le Traité de Versailles qui attribue au Japon les anciens droits coloniaux de l’Allemagne sur Tsingtao et la province du Shandong.

Arrivés devant la maison de Cao Rulin, diplomate de haut rang connu pour ses accointances projaponaises, ils et elles scandent d’abord des slogans hostiles, puis, sur l’impulsion de l’anarchiste Kuang Husheng, incendient le bâtiment. Cet acte de défi envers le pouvoir va s’accompagner d’une série de grèves et de boycotts antijaponais qui vont durer plusieurs semaines et se muer en un mouvement quasi insurrectionnel qui va secouer le pays à travers toutes les classes sociales au nom « de la science et de la démocratie » – mots d’ordre repris par les étudiants pékinois en avril-mai 1989 – dans une ambiance anarchisante.

Des centaines de publications vont fleurir et, si le changement social en est le thème central, c’est en termes anarchistes qu’il s’exprimera la plupart du temps. Les œuvres de Bakounine, Emma Goldman, Tolstoï, Élisée Reclus ou Malatesta sont traduites et publiées à des milliers d’exemplaires, et commentées également dans les journaux à grand tirage. La figure dominante est celle de Kropotkine, dont La Conquête du Pain, Les Paroles d’un révolté et surtout L’Appel à la jeunesse connaissent un engouement extraordinaire.

L’anarchisme est également véhiculé par le théâtre, au Sichuan notamment où l’un de ses plus fervents adeptes sera le jeune Pa Kin (Ba Jin), futur grand nom de la littérature chinoise. Fait peu connu et significatif, le philosophe et mathématicien anglais Bertrand Russell, venu en 1920 à Pékin via Moscou – où ce qu’il verra renforcera ses convictions anarchistes [4] – va exercer sur les jeunes intellectuels chinois une influence plus profonde qu’aucun autre penseur contemporain : en 1922, une revue mensuelle sera fondée et consacrée exclusivement à l’étude de sa pensée.

LIU SHIFU (1884-1915)
est considéré comme l’introducteur de l’anarchisme en Chine. Estropié et emprisonné pendant trois ans après un attentat manqué contre un dignitaire impérial en 1907, il clamait dans son journal, La Voix du peuple, qu’il fallait que la révolution républicaine de 1911 soit prolongée par une révolution sociale, communiste et libertaire.

L’historien Arif Dirlik a dénombré 92 groupes anarchistes créés entre 1919 et 1928 à travers le pays, la plupart publiant leur propre revue [5]. Pour lui, il y a «  une conjonction entre la logique sociale de l’idée de révolution culturelle et la logique culturelle de l’idée anarchiste de révolution sociale » qui va placer l’anarchisme au point nodal de la pensée révolutionnaire et le transformer en un phénomène national, présent à la fois dans les villes et les campagnes.

En milieu urbain, à l’initiative de l’anarchiste Wang Huangqi, des « Groupes d’entraide étudiants-travailleurs » voient le jour dans la lignée du Mouvement Travail-Études. Il s’agit de casser la tradition confucéenne qui, en hiérarchisant depuis deux mille ans travail manuel et travail intellectuel, a facilité l’exploitation économique des ouvrières et ouvriers par une classe parasitaire, et la séparation gouvernants-gouvernés.

En milieu rural, le Mouvement des nouveaux villages, impulsé par Zhou Zuoren, connaît un vif succès. Inspiré du mouvement japonais du même nom et des thèses de Tolstoï et de Kropotkine, il prône la multiplication de communes rurales au sein desquelles la suppression de la propriété privée permettrait l’application du principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ».

Il faut également signaler l’expérimentation sociétale engagée dans la province côtière du Fujian, où les idées anarchistes circulent librement grâce à la bienveillance – ironie de l’histoire ! – du seigneur de la guerre Chen Jongming [6]. La région y gagne le surnom de « Russie soviétique du sud du Fujian », exemple typique de confusion dans les références…

Pour l’heure seul compte l’idéal révolutionnaire, ce qui explique que les anarchistes figurent parmi les premiers contacts de l’agent du Komintern Gregor Voïtinsky, chargé d’organiser en Chine un parti communiste de type bolchévique. Ils et elles vont participer aux groupes marxistes qui se mettent en place sous l’impulsion du Komintern, sont même majoritaires dans celui de Canton lors de sa création. Au cours de l’été 1919, Huang Lingshuang, à l’activité inlassable sur le modèle de Liu Shifu, fonde l’Alliance socialiste avec Chen Duxiu, futur premier secrétaire général du Parti communiste, et Li Dazhao, surnommé « le premier marxiste chinois ».
Cette collaboration va se poursuivre jusqu’en novembre 1920, date à laquelle les groupes marxistes locaux se restructurent au sein d’une organisation communiste nationale embryonnaire dotée d’un journal spécifiquement bolchevik, Le Communiste.

Premières Confrontations anarchistes-marxistes

Dès le premier numéro du Communiste, un appel presque comminatoire est lancé aux anarchistes pour qu’ils rejoignent le Parti en devenir, lequel a pour mission la conquête du pouvoir au profit de la classe ouvrière. Ils et elles se doivent d’y participer car agir autrement aboutirait à faire le jeu des capitalistes. La thèse de l’anarchisme, « allié objectif du capitalisme » par refus de rejoindre le « parti de la classe ouvrière » est déjà là, en filigrane…

En outre l’organisation communiste axe sa plateforme autour du thème central de la « dictature du prolétariat » et d’un fonctionnement destiné à imposer nationalement une discipline uniforme.

Devant un tel diktat, les anarchistes, se retirent et la polémique va s’intensifier jusqu’à se cristalliser lors du fameux débat qui, en mars 1921, va opposer Chen Duxiu à Ou Shengbai, le porte-parole des anarchistes cantonais. Pour Chen, l’anarchisme est inapplicable parce que son plaidoyer en faveur d’une « liberté absolue » est incompatible avec l’existence de groupes sociaux organisés.

En outre, si le but à atteindre est le même, à savoir une société sans État et l’abolition de la classe capitaliste, il faut, pour y aboutir, se doter des moyens nécessaires, c’est-à-dire d’une organisation centralisée permettant la prise du pouvoir politique. Pour cela, il ne faut pas hésiter à sacrifier les droits individuels aux intérêts du groupe rendant inévitable la coercition pour atteindre la fin promise, tout en assurant ainsi le développement économique et en évitant le chaos… qui ne manquerait pas de se produire si les thèses anarchistes l’emportaient.

Ou Shengbai lui répliquera que les anarchistes ne rejettent pas la vie en groupe mais le despotisme du groupe sur l’individu. Il estime que l’éducation permettra de corriger progressivement les comportements antisociaux. En outre, le but de la révolution n’est pas de créer une nouvelle classe mais de les abolir toutes, alors que la « dictature du prolétariat » ne fera que reproduire purement et simplement les maux de l’ancienne société. Une véritable révolution sociale ne pourra être accomplie que dans le cadre d’une association volontaire des individus concernés, gage de l’avènement d’une société à la fois libre et communiste.

Jean-Jacques Gandini

  • Auteur entre autres de Aux sources de la révolution chinoise : les anarchistes (ACL, 2002), J.-J. Gandini est avocat, journaliste et militant anarchiste.

HE ZHEN, ANARCHISTE ET PIONNIÈRE DU FÉMINISME

Militante anarchiste chinoise vivant à Tokyo, He Zhen (1884-1920 ?) fut aussi une voix féministe parmi les plus avancées de son temps. Dès 1906, ses publications relient émancipation des femmes, abolition de la prostitution et révolution communiste libertaire. La revue TianYi bao  La Justice naturelle  »), qu’elle anime avec son compagnon en 1906-1907, est ainsi initulée car elle postule que l’égalité des droits humains préexiste dans la nature, et que les inégalités sont induites par l’Etat et le capitalisme – une idée très kropotkinienne. La revue publiera par ailleurs la première traduction chinoise du Manifeste communiste de Marx.

Sa réflexion féministe conduit He Zhen à forger un concept nouveau, pour pointer les mécanismes qui fondent la division genrée  : nannü (男女), c’est à dire homme-femme. Ce néologisme désigne l’ensemble des moyens de distinction des genres et d’infériorisation des femmes. He Zhen l’utilise non seulement pour analyser les questions de sexualité, de genre, mais l’élargit encore pour expliquer l’ensemble du système de hiérarchisation sociale.

Dans son «  Manifeste féministe  » de 1907, elle écrit  : « Quand nous parlons d’“hommes” (nanxing) et de “femmes” (nüxing), nous ne parlons pas d’un état naturel, mais du produit de coutumes sociales et d’une éducation différenciées. Si les fils et filles étaient traité·es de manière égale, élevé·es et éduqé·es de la même manière, alors les responsabilités assumées par hommes et femmes assurément deviendraient égales. Quand ce sera le cas, les vocables nanxing et nüxing ne seront plus nécessaires. »

Comme les révolutionnaires de sa génération, elle dénonce le confucianisme qui imprègne toute la morale et la législation impériale  : « Considérons le Code pénal actuel. Les femmes qui ont tué leur époux doivent être découpé en tranches […]. N’est-il pas vrai que les législateurs ont été guidés par la hiérarchie confucianiste de la supériorité des hommes et de l’infériorité des femmes ? La loi prend racine dans l’érudition, et l’érudition est basée sur les livres confucéens.  » Elle est un «  instrument des règles tyranniques des hommes  ».

Cependant, He Zhen n’attend rien de la république, et récuse la stratégie suffragiste. Que des femmes montent sur le trône ou soient élues, cela ne règlera rien pour l’immense majorité des travailleuses.

Dans sa revue La Justice naturelle, en 1907, elle développe une réflexion assez proche de ce que sera l’écoféminisme quelques décennies plus tard  : «  Pendant des milliers d’années, ce monde a été celui de la domination et du système de classes, et partant, ce monde est devenu la propriété exclusive des hommes. Pour corriger ce défaut, il faut abolir la domination, pratiquer l’égalité, et faire de ce monde un lieu de partage pour les hommes et les femmes au même titre. Pour atteindre ce but nous devons commencer par la libération des femmes.  » Elle précise que le seul moyen est d’«  instaurer la collectivisation de la terre et de la propriété  ». Cela assurera l’autonomie économique des femmes qui n’auront plus, ainsi, à «  prostituer leur corps  ».





Source: Unioncommunistelibertaire.org