Décembre 24, 2021
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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En décembre 1919, Emma Goldman est déchue de sa nationalité états-unienne et expulsée des États-Unis direction la Russie. La militante anarchiste, selon ses propres mots, caresse alors l’espoir d’y trouver un pays neuf. La révolution de 1917 est à ses yeux «  un vrai miracle  » et elle défend alors l’œuvre des bolcheviks. Deux ans plus tard, elle est contrainte de fuir. Son récit sans fard de la dictature du Parti bolchevik est un document précieux, c’est aussi l’occasion d’une réflexion profonde sur l’usage politique de la violence.

Le 21 décembre 1919, Emma Goldman, Alexandre Berkman et 248 autres prisonniers et prisonnières politiques, sont déchu·es de leur nationalité et expulsé·es des États-Unis  [1]. Elle est une militante libertaire connue et reconnue. Les autorités états-uniennes, alors en pleine guerre contre l’«  agitation anarchiste  », multiplient arrestations et procès. L’entrée en guerre en 1917 aux côtés des Alliés ne fait que renforcer la lutte contre les militantes et militants du camp socialiste. Emma Goldman est l’ennemie à abattre  : «  la femme la plus dangereuse de l’Amérique  » selon John Edgar Hoover  [2]. Quand elle apprend son expulsion du territoire le 5 décembre 1919, Emma décide de ne pas contester cette décision inique. Si elle dit quitter avec regret ses sœurs et frères états-uniens c’est, dit-elle avec une pointe de lyrisme, pour retrouver sa Matushka Rossiya libérée, la terre de ses maîtres politiques, Bakounine et Kropotkine.

La Révolution de 1917, Emma l’a accueillie avec enthousiasme. Et si elle ne se convertit pas au marxisme, elle profite de sa libération sous caution, de novembre 1917 à février 1918, pour parcourir les États-Unis et défendre la Révolution russe et l’œuvre des bolcheviks. Elle rédige même une brochure, La vérité sur les bolcheviks (1918) publiée avant son retour en prison. Pour Emma Goldman, les désaccords théoriques avec les bolcheviks ne doivent pas empêcher de rester absolument uni·es dans la défense de la Révolution.

Vingt-huit jours de traversée de l’Atlantique dans une prison flottante et la traversée de la Finlande dans des voitures blindées n’entament pas l’enthousiasme de la militante anarchiste qui n’attend que de se mettre au service de la Révolution. De son arrivée en Russie voici ce qu’elle écrit  : «  C’était un jour froid, la terre recouverte d’une pellicule blanche, mais le printemps était dans nos cœurs  ». L’accueil qui est alors fait à ces expulsé·es, réfugié·es politiques, traité·es en criminel·les aux États-Unis et accueilli·es ici en héros conforte Emma dans ses bonnes dispositions envers le nouveau pouvoir.

Mais cette première impression est presque aussitôt contrariée par le réel. La Petrograd qu’elle a connu dans sa jeunesse n’est plus que l’ombre d’elle-même, la faim rôde partout, la ville est dépeuplée. Et pourtant Emma veut y croire. Dès les premiers jours pourtant les indices sont là, devant ses yeux. Ses camarades, ces héros du camp socialiste, ils et elles sont traité·es en potentiel·les espions et sont placé·es sous garde militaire, une erreur lui explique-t-on alors. Une première leçon sur les méthodes bolcheviks, en vérité.

Emma Goldman et Alexander Berkman reconnus coupables de complot contre un projet de loi et condamnés aux Etas-Unis à deux ans de pénitencier et à une amende de 10000 dollars chacun, le 9 juillet 1917.

Premières leçons en bolchévisme

Encadrée par des partisans du régime bolchevik, ce n’est qu’au bout de plusieurs semaines qu’Emma Goldman peut enfin entrer en contact avec des anarchistes. Impression désagréable  : le discours ne cadre pas avec le récit officiel qu’on lui sert alors. Mais tout à son envie de croire en cette révolution, Emma Goldman refuse d’admettre l’évidence. En face d’elle pourtant des ouvriers, des marins de Kronstadt, des condamné·es à mort lui parlent de censure, de répression, de terreur. Déçue face à ses camarades «  peu raisonnables et impatients  », elle se récite comme des mantras les arguments officiels – la violence est inévitable, imposée aux bolcheviks par les impérialistes. Son jugement est sans appel  : «  Combien tout cela me semblait enfantin et insignifiant, face à l’évènement mondial qui avait lieu en Russie  !  »

Elle voit pourtant ces femmes affamées se prostituer auprès des soldats, gardes rouges, héros de la Révolution, pour du pain ou du savon… Et lorsqu’elle assiste à sa première réunion du soviet de Petrograd et qu’elle est témoin de l’impossibilité faite aux délégué·es non bolcheviks de s’exprimer, parce que «  la liberté d’expression est une superstition bourgeoise  », Emma l’anarchiste ne peut souscrire à ces procédés, mais elle s’abstient de juger  : après tout, elle n’est qu’une nouvelle venue.

Son arrivée à Moscou la met en prise directe avec le pouvoir bolchevik et sa police politique omniprésente  : la Tchéka. Elle reçoit beaucoup à son hôtel, opposantes et opposants (anarchistes, socialistes révolutionnaires de gauche) et autres émigré·es revenu·es des États-Unis pour «  jouer leur rôle dans la Révolution  ». C’est pourtant toujours le même récit, le même abattement, le même constat  : le récit d’une révolution inattendue riche de promesses d’avenir pour les paysans et prolétaires de Russie, portant haut les espoirs des classes laborieuses, et le constat d’une révolution trahie par un parti, une fois son pouvoir assuré.

Des bolcheviks portés par «  l’obsession folle de la dictature, qui n’est même pas la dictature du prolétariat, mais la dictature d’un petit groupe sur le prolétariat  ». L’intervention et le blocus ne jouant qu’à la marge, les persécutions et les fusillades, la répression implacable des insurrections paysannes et des grèves dressent le portrait sans fard du pouvoir bolchevik. Et pourtant Emma Goldman l’écrit  : «  Je m’accrochais à ma foi.  »

L’intervention et le blocus ne jouant qu’à la marge, les persécutions et les fusillades, la répression implacable des insureections paysannes et des grèves sont l’envers du pouvoir bolchevik. Ici, Lénine et Trotsky en 1918.

Dans la Russie de Lénine… et Kropotkine

En mars 1920 elle se rend au congrès libertaire de Moscou, où ses camarades lui apprennent le rôle des anarchistes dans le renversement du pouvoir tsariste, leurs incessants combats sur tous les fronts. Mais aussi comment ils et elles furent les premières victimes des bolcheviks. Elle y entend les critiques quant «  au manque d’unité et de coopération  » des anarchistes pendant la période révolutionnaire et accepte avec Berkman de signer une résolution demandant au gouvernement la libération des anarchistes emprisonné·es et la légalisation de la propagande libertaire. Elle porte même cette revendication auprès de Lénine qu’elle rencontre quelques jours plus tard. L’homme est froid, dénué de nuances, persuadé que seule sa politique est la bonne  : «  mais sa politique était-elle la Révolution  » s’interroge-t-elle  ? Acceptant de coopérer avec le gouvernement bolchevik, elle refuse toutefois de se placer sous la coupe de la IIIe Internationale.

Sa rencontre peu de temps après avec Kropotkine la déçoit également. Son récit de la Révolution est identique à tous les autres  : des débuts à l’énergie extraordinaire, puis la subordination des intérêts de la Révolution à ceux du Parti. Mais Kropotkine est usé et ne veut pas attaquer la révolution, et ne peut s’exprimer contre le gouvernement bolchevik. Défaitiste, il a choisi le repli  : «  nous avons toujours dénoncé les effets du marxisme en action. Pourquoi être étonnés maintenant  ?  » Dont acte. Emma refuse de baisser les bras. Elle est revenue en Russie pour aider à la réussite d’une révolution, pas pour assister au chant du cygne.

Emma Goldman est durant les mois suivants témoin de la nature réelle du régime  : bureaucratisation accrue, militarisation de la société dans son ensemble au nom du combat contres les ennemis tant extérieurs qu’intérieurs, en défense d’une Révolution qui lui apparaît de plus en plus comme la seule défense du Parti. Les quelques communistes sincères qu’elle côtoie, Zorine, son hôte à Petrograd, ou encore Angelica Balabanova lui permettaient jusque-là d’espérer en des jours meilleurs. Mais les récits des tortures de la Tchéka, les témoignages directs de militants anarchistes sur la situation réelle en Ukraine – elle avait alors de Makhno une image plutôt négative à cause des mensonges officiels – font qu’Emma commence à oser critiquer certaines brutalités du régime. La réponse fuse : «  Vous devriez avoir honte de vous. Vous, une vieille révolutionnaire et pourtant si sentimentale.  »

C’en est assez, elle sait dorénavant qu’elle ne peut se mettre au service de cette «  machine communiste  ». Dès lors Emma Goldman chronique scrupuleusement le régime qui, au nom de la Révolution a promu une nouvelle classe privilégiée et imposé une obéissance servile au prolétariat.  [3]

En janvier 1921, en Russie depuis treize mois, Emma Goldman est alertée sur l’état de santé déclinant de Kropotkine. Elle ne peut le revoir avant son trépas. Famille et ami·es de Kropotkine ne cèdent pas face au gouvernement et organisent ses funérailles, dernière démonstration de force d’un mouvement anarchiste agonisant [4].

Vient ensuite l’épisode de Kronstadt sur lequel il est inutile de revenir. Les protestations de Goldman et Berkman auprès des «  camarades bolcheviks  » n’y font rien, Trotsky ordonne le bombardement de Kronstadt deux jours plus tard, et le 17 mars l’insurrection est écrasée, le Parti est sauvé. Dans le même temps au Xe Congrès du Parti communiste de Russie, Lénine fustige l’Opposition ouvrière, accusée pêle-mêle d’être contre-révolutionnaire, trop révolutionnaire et anarcho-syndicaliste… et promulgue en même temps la libéralisation de l’économie. Et Emma Goldman de conclure que «  Kronstadt cassa le dernier fil qui m’avait retenue aux bolcheviks  ».

Lors du soulèvement de Kronstadt, les protestations de Goldman et Berkman auprès des « camarades bolcheviks » n’y font rien. le 17 mars, Kronstadt est écrasée, le Parti est sauvé.

Lucidité retrouvée, et fuite

Fuyant la Russie, Emma rédige en hâte un témoignage sans fard de ce qu’elle a vu et vécu. Elle en tire des enseignements précieux d’une part sur les causes du dévoiement de la Révolution de 1917 par les Bolchéviks, et sur l’usage politique de la violence, elle qui n’avait jamais cessé de soutenir celles et ceux de ses camarades qui y avait recouru. Elle dresse également un savoureux portrait de Lénine, «  le politicien le plus souple de l’histoire  ».

Pour Goldman, le fait est indiscutable, si la Révolution avait été faite à la Bakounine au lieu de la faire à la Marx, le résultat eut été totalement différent. Les Bolchéviks, en se substituant au prolétariat, «  en usurpant les fonctions révolutionnaires du peuple  », ont montré «  comment une révolution ne devait pas être faite  ». La révolution sociale russe a engendré une énergie créatrice qui n’entrait pas dans le programme de bolcheviks qui domestiquèrent les organisations des travailleurs et les coopératives dont la Russie était couverte. Le Parti bolchevik était l’avant-garde du prolétariat et le pouvoir devait rester entre ses mains, fut-ce au prix de l’écrasement de ce même prolétariat. Les forces libérées par la Révolution étaient pour Emma Goldman éminemment libertaires et en ce sens diamétralement opposées à celles du parti centralisateur et étatique au pouvoir. Pour finir une révolution, il faut en finir avec l’État.

Sur la question de la violence, enfin, Emma Goldman est intransigeante, la fin ne saurait justifier les moyens  : «  Aucune révolution ne peut jamais réussir comme facteur de libération, à moins que les moyens employés soient identiques dans l’esprit et la tendance avec les buts à réaliser.  » La révolution est vaine si elle n’est pas inspirée par son objectif final. Elle implique un changement profond des rapports sociaux, pas la simple substitution d’une domination à une autre. Une Révolution qui se prive de ses valeurs morales fait le lit de l’injustice, la révolution d’Octobre en est la meilleure preuve.

David (UCL Grand-Paris sud)




Source: Unioncommunistelibertaire.org