Mars 1919, les masses proclament la République hongroise des conseils, et posent «  clairement les termes de la construction d’une société non-monolithique et non-autoritaire  » [5]. Au mois de mai, la révolution est sur le point de succomber… Méconnue, cette expérience de courte durée (133 jours) n’en est pas moins originale et riche d’enseignements.

La boucherie de 14-18 et son lot d’horreurs touche à sa fin, entraînant la décomposition de l’Empire austro-hongrois. Allié de l’Allemagne, l’Empire s’effondre sous les coups de la défaite militaire et de l’extension internationale du processus révolutionnaire initié en 1917 en Russie.

En janvier 1918, 300 000 ouvriers hongrois cessent le travail pour protester contre la guerre et la détérioration des conditions de vie. Les premiers soviets ouvriers naissent.

En octobre, des mutineries éclatent et les soldats, refusant de monter au front ou désertant en masse, affluent vers Budapest, armes à la main, et constituent des conseils de soldats. Le 31 octobre, sans pratiquement tirer un seul coup de feu, ils renversent le régime. La monarchie est abolie. Le mariage forcé avec l’Autriche rompu et la République de Hongrie proclamée.

Un pouvoir bicéphale agrège le nouveau gouvernement, bourgeois et social-démocrate – avec à sa tête le comte Karolyi – et les conseils d’ouvriers et de soldats. L’acte I de la Révolution hongroise s’ouvre.

Le pays est ruiné par la guerre, étranglé par le blocus imposé par les forces de l’Entente  [2]. Faute de matières premières, les usines s’arrêtent et un chômage massif s’étend. Comme en Russie, le peuple exige la paix, le pain et la terre. Karolyi et son gouvernement veulent liquider le féodalisme, instaurer un régime de type démocratique bourgeois, mener une réforme agraire et s’attirer la sympathie des puissances occidentales. Il échouera sur tous les tableaux. La réforme agraire est freinée par l’aristocratie terrienne, et les puissances capitalistes occidentales n’ont que faire de cette «  démocratie  » hongroise.

Face à la menace de contagion de la Révolution soviétique, leur urgence est au confinement du péril rouge, et leur priorité la mise en place d’un pouvoir dictatorial capable d’écraser toute révolution intérieure. À cette fin, l’Entente pousse la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Serbie à envahir la Hongrie.

Spontanéité des masses

1919 est «  l’année terrible  » pour le capitalisme. Pour Lloyd George, le Premier ministre britannique, «  l’ordre social existant, dans ses aspects politiques, sociaux et économiques, est mis en question par les masses de la population d’une extrémité à l’autre de l’Europe  ». À Budapest, les manifestations se succèdent, les chômeurs s’organisent et les soldats réclament une indemnisation. Paysans, étudiants, quartiers s’organisent en soviets. Même l’Église, via son bas clergé, revendique la séparation intégrale de l’Église et de l’État ainsi que la fin du célibat des prêtres. Partout, l’exemple de la Révolution russe est dans les esprits et, dans les usines, les ouvriers chassent les administrateurs et en élisent de nouveaux, issus de leurs rangs. Les paysans pauvres partagent les terres.

La spontanéité des masses s’enclenche, fruit du patient travail militant d’un mouvement ouvrier combatif, influencé notamment par les thèses libertaires et syndicalistes de lutte de classe. La pratique de «  la gymnastique révolutionnaire  » [3] des combats ouvriers et paysans prend ici tout son sens.

«  Le mouvement revendicatif paysan s’est développé, en partie sous l’influence d’un courant révolutionnaire animé par les anarchistes. […] En 1905, est créée l’Union des Travailleurs Campagnards. L’originalité de cette organisation repose sur [un] regroupement d’anarchistes et d’une secte tolstoïenne fort répandue en Hongrie  : les Nazaréens. […] En ville, se constitue, aussi, un solide courant libertaire. Dès 1895, paraît le journal Allam Nel Kul (Sans État) animé par Batthyany et Karl Krausz. Le courant marxiste révolutionnaire […] issu de la social-démocratie, se retrouve avec les militants libertaires au sein de l’USR (Union socialiste révolutionnaire)  » [4].

Le gouvernement est désemparé, ses ministres socialistes débordés par leur aile gauche tandis que marxistes révolutionnaires et communistes libertaires de l’USR gagnent de jour en jour plus d’audience (passant de 5 000 à 70 000 membres en un an). L’USR dispute le contrôle des soviets aux sociaux-démocrates. Ses principales revendications font mouche  : contrôle ouvrier et nationalisation de l’industrie, expropriation des grands propriétaires terriens, désarmement de la bourgeoisie et armement du prolétariat, alliance révolutionnaire avec la Russie soviétique, remise du pouvoir aux seuls conseils d’ouvriers, soldats et paysans.

Unité des révolutionnaires

Les cendres de la Révolution allemande, l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht poussent le gouvernement Karoly à réprimer les révolutionnaires. Le 21 février, une provocation policière entraîne l’arrestation des principaux militants de l’USR et de leur leader, Bela Kun.

Mais la répression se retourne contre le gouvernement. Sous la double pression de l’accroissement du mouvement de masse, et de l’ultimatum envoyé par l’Entente (12 mars), la Hongrie devrait accepter d’être amputée de vastes territoires fertiles, au bénéfice de ses voisins roumains, tchèques et serbes. Pour la bourgeoisie et l’aristocratie «  démocrate  » et nationaliste, c’est la panique. Le gouvernement rejette l’ultimatum mais ne peut mener aucune résistance armée.

Le mouvement libertaire se divise

La situation est sans issue. Conscient que seul le mouvement ouvrier peut sauver l’intégrité territoriale, le comte Karolyi veut parvenir à un gouvernement social-démocrate homogène et négocie avec l’USR. Mais les sociaux-démocrates de gauche, sous la pression des masses, entendent pousser le processus plus loin. Ils négocient avec Bela Kun en prison et décident d’unifier les deux partis  : le Parti socialiste est créé pour instaurer un authentique pouvoir ouvrier et mettre sur pied une armée, capable de défendre la Hongrie rouge.

Les libertaires se divisent sur l’attitude à suivre. Le courant anarchiste hongrois assumait jusque-là de partager une organisation avec les marxistes révolutionnaires, sur un modèle bolchevik. Mais l’unité réalisée avec l’aile gauche de la social-démocratie les scinde en deux camps. Une minorité se constitue en mouvement libertaire autonome autour de Szamuelly. Considérant que «  la fusion est une trahison, qui remet en selle une social-démocratie qui s’effondrait  », elle prédit que ce «  nouveau parti allait devenir l’obstacle moteur au développement de la Révolution  ». La majorité des libertaires toutefois reste au Parti socialiste.

Mais l’Histoire avance. La poussée révolutionnaire est à son paroxysme. Les conseils d’ouvriers donnent les pleins pouvoirs au nouveau Parti socialiste pour former un Conseil des commissaires du peuple. Le 21 mars, la bourgeoisie plie. Karolyi abdique par ces mots  : «  Je démissionne et je remets le pouvoir au prolétariat des peuples de Hongrie  » ! La République soviétique hongroise est promulguée. Comme celle d’octobre, la Révolution de mars a lieu sans violence. Et, fait unique dans l’histoire, la bourgeoisie impuissante cède le pouvoir sans résistance.

L’espoir provoqué par cette révolution gagne toute l’Europe, soulage la Russie soviétique de son isolement et forme le signe tangible que la révolution mondiale a démarré.

En Hongrie, la construction du socialisme s’organise. Le pouvoir politique et économique est confisqué à la bourgeoisie, une réforme agraire décrétée. L’armée et la police sont dissoutes et remplacées par une armée rouge de volontaires. De profonds bouleversements sociaux et culturels sont validés  : «  l’égalité absolue des sexes, dans tous les domaines, est proclamée et appliquée scrupuleusement. Une série de mesures entérine l’existence d’une pratique qui fut longtemps au cœur des discussions du mouvement révolutionnaire  : l’Union libre. La République des conseils de Hongrie a été la première à instaurer cette vieille revendication prolétarienne  ». Des centaines de crèches, colonies de vacances, centres aérés fleurissent et l’éducation sexuelle est mise aux programmes scolaires.

Contre-révolution triomphante

Le 20 avril, après un mois d’existence, un cri d’alarme résonne  : «  La révolution est en danger  ». L’impérialisme occidental, pour contenir la menace révolutionnaire vers l’ouest, lance ses alliés à l’assaut du pays. Armées roumaines à l’est, serbes au sud et tchèques au nord. La nouvelle armée rouge ne peut résister au choc. Le 1er mai, les troupes roumaines ne sont plus qu’à une centaine de kilomètres de Budapest. Les conseils ouvriers décrètent la résistance. 40 000 ouvriers de la capitale montent au front  : l’offensive impérialiste est brisée et reflue même, en Tchécoslovaquie notamment, où une République soviétique slovaque est proclamée.

Le 10 juin, l’Entente fait une proposition de paix à Budapest  : retrait de l’armée rouge en échange du retrait des troupes roumaines. Bela Kun louvoie mais finit par refuser l’offre le 20 juillet, et veut relancer l’ardeur révolutionnaire par une nouvelle contre-offensive militaire.

C’est que la révolution est en crise. Les masses sont affaiblies et déboussolées par les privations, les erreurs du régime et la division croissante au sein du Parti socialiste. La contre-révolution intérieure relève la tête et aristocrates et bourgeois complotent et provoquent des attentats.

Malgré quelques succès initiaux, l’armée rouge est battue et fin juillet, les troupes roumaines sont de nouveau au seuil de la capitale. Les sociaux-démocrates de droite soutenus par la puissante bureaucratie syndicale, obtiennent la démission du Conseil des commissaires du peuple. Un gouvernement dit «  syndical  » est constitué pour rétablir l’ordre social, instaurer une «  démocratie  » bourgeoise et rassurer l’impérialisme.

Mais cette «  alternative  » débouche sur la dictature sanglante de la bourgeoisie. Le 6 août, le gouvernement est renversé par la contre-révolution. Horthy, ancien amiral de la flotte austro-hongroise, est mis à la tête d’un régime fascisant, et la répression est terrible – 5 000 exécutions et 75 000 arrestations en quelques semaines et un exil massif.

Les causes de l’échec de la Révolution hongroise sont multiples mais surtout internes. Car au-delà d’une agression impérialiste facilitée par l’échec de la Révolution allemande, c’est à la gestion et à la politique du nouveau régime des révolutionnaires (libertaires compris) qu’il faut imputer son échec. Alors que Bela Kun avait compris que réforme agraire, opposition aux réformistes et négociation de la paix avec l’Allemagne allaient de pair, il décida «  qu’il ne fallait pas donner la terre aux paysans, qu’il fallait à tout prix faire la guerre et qu’au moment décisif, les révolutionnaires doivent conclure une alliance avec les réformistes.  »

Pour Roland Bardy, la Commune hongroise «  fut une expérience incomparable […] Face à une adversité bien plus angoissante que celle qui menaçait la Russie, elle n’avait pas comme celle-ci la ressource d’un immense territoire, d’un réservoir humain inépuisable  ». Malgré son isolement total et l’ampleur de l’adversité, «  les ouvriers hongrois ont montré au monde, en 1919, que le socialisme pouvait avoir un visage humain  ».

L’erreur stratégique d’une alliance entre marxistes révolutionnaires et libertaires avec la gauche social-démocrate mettra fin à l’espoir d’une aurore rouge (et noire). «  La Révolution, pour vaincre ne pouvait se contenter de demi-mesures. Faute de l’avoir compris, les révolutionnaires se sont lié les mains  »

Une erreur fatale, qui sera répétée deux décennies plus tard, dans des termes assez similaires, par la Révolution espagnole. L’histoire bégaie.

Jérémie Berthuin (AL Gard)


Article publié le 21 Juin 2019 sur Alternativelibertaire.org