Novembre 22, 2020
Par Alternative Libertaire (AL)
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En octobre 1880, en Suisse, l’ultime congrès de la Fédération jurassienne sert de tremplin au lancement d’un nouveau courant révolutionnaire. Ce qui le distingue, alors, des autres écoles socialistes ? Sa stratégie insurrectionnaliste et son projet de société  : le communisme libertaire.

Communisme anarchiste ? C’est cela notre appellation désormais ? Certes, ça fait quelque temps qu’on en entend parler, mais peut-on avoir un récapitulatif par un des délégués qui en ont débattu hier ?

À la demande générale, Carlo Cafiero [1] se lève. Dans l’assistance, tout le monde connaît cet intellectuel déclassé de 34 ans, qui vient de subir seize mois de prison en Italie pour une opération de propagande armée dans les montagnes du Matese. Face à lui, environ 240 ouvriers [2] endimanchés venus de toute la Suisse romande à La Chaux-de-Fonds, une cité de 20.000 âmes, haut lieu de l’industrie horlogère, et un des centres de l’action ouvrière dans le pays.

Nous sommes le 10 octobre 1880, au 2e jour du congrès de la fédération jurassienne de l’Association internationale des travailleurs (AIT), restée dans les mémoires comme « la Première Internationale » [3]. L’exposé de Cafiero aux congressistes, édité et réédité par la suite sous le titre Anarchie et Communisme, restera pendant au moins vingt ans une référence du courant libertaire.

Se doutent-ils, par ailleurs, que ce congrès sera le dernier de la Fédération jurassienne ? Celle-ci déjà bien affaiblie par la hausse du chômage due à la crise horlogère, est en train de perdre ses militants les plus dynamiques : les ex-communards en exil, tout juste amnistiés par le gouvernement français, font leur valise [4].

Quand ils et elles avaient débarqué, huit ou neuf ans plus tôt, leurs conceptions étaient encore floues et généreuses : la solidarité ouvrière, l’internationalisme, un socialisme « de l’atelier » à la Proudhon. Depuis, les tendances se sont affirmées. Des mots imprécis – collectiviste, communiste, anarchiste… – ont vu leur sens se fixer. Ils vont marquer la vie politique pour des décennies.
Comment est-on arrivé là ?

Saint-Imier, promesse d’unité ouvrière

James Guillaume (1844-1916)
de la Fédération jurassienne, veut préserver une internationale de type syndicaliste : pluraliste et constituée de sociétés ouvrières.

L’AIT s’est fortement implantée dans les montagnes suisses dans les années 1860, et la tendance anti-étatiste, portée par les amis de Michel Bakounine, y a prévalu. À tel point que quand Karl Marx a tenté un putsch pour ­l’évincer de l’AIT, c’est la petite Fédération jurassienne qui a pris la tête de l’opposition [5]. À Saint-Imier, en 1872, elle a réuni un congrès pour refonder l’AIT sur des bases fédéralistes et anti-autoritaires [6]. Mais pas « anarchistes ». D’une part, parce que si le mot circulait déjà, son acception était plus que floue. D’autre part, parce qu’adopter une étiquette exclusive aurait entravé l’unité ouvrière au sein de cette AIT refondée.

Cette conception pluraliste, défendue par les Jurassiens, avait permis de rassembler la majorité des fédérations au sein de l’AIT anti-autoritaire, au détriment de l’éphémère petite AIT « centraliste » de Marx. Mais pas longtemps. Dès 1874, les ­forces centri­fuges faisaient déjà leur œuvre : les fédérations ­britanniques et états-uniennes, réformistes, abandonnaient ­l’Internationale, tandis que les fédérations latines allaient se radicaliser au point d’accoucher du « parti anarchiste » [7] que Saint-Imier avait écarté.

La délimitation de ce « parti » allait être fixée par une combinaison de choix politiques qui prévaudrait pour toute la décennie suivante : anarchisme ; communisme ; insurrectionnalisme.

Primo, Assumer l’étiquette «  anarchiste  »

Carlo Cafiero (1846-1892)
et ses camarades de la Fédération italienne plaident au contraire pour une radicalisation qui accouchera du « parti » anarchiste communiste.

Alors qu’à l’instar de Proudhon, Bakounine employait peu le mot « anarchiste », il est adopté dès 1871 par la fédération espagnole de l’AIT, qui s’est fixé pour but « la propriété collective, l’anarchie et la fédération économique » [8] La Fédération italienne l’a imitée dès son congrès fondateur, en août 1872 [9]. Les mots anarchie et anarchistes circulent dans la Fédération jurassienne, mais agacent James Guillaume et ­d’autres responsables qui, en 1876 encore, les repoussent « parce qu’ils […] prêtent à des équivoques fâcheuses. Aucun “programme anarchique” n’a jamais été formulé, à notre connaissance […]. Mais il existe une théorie collectiviste, formulée dans les congrès de l’Internationale » [10].

Pourtant, le terme progresse. En juin 1877 se monte, dans l’exil, une fédération française, maigre mais virulente, sur le programme « collectivisme ; anarchie ; fédération libre » [11]. Deux mois plus tard, une sensibilité analogue s’exprime au congrès de la Fédération jurassienne [12].

Le basculement final s’opère un an plus tard. L’AIT anti-­autoritaire est alors au bout du rouleau ; la Fédération jurassienne, très affaiblie ; son Bulletin a cessé de paraître en mars 1878. Et le relais a été pris par… ­L’Avant-garde, journal de la Fédération française qui ambitionne ouvertement de devenir « une espèce d’organe central du parti anarchiste, collectiviste, révolutionnaire de langue française » [13]. Dépassé, James Guillaume plie bagage et va refaire sa vie à Paris. Lui parti, rien ne s’oppose plus à ce que la Fédération jurassienne endosse l’étiquette « anarchiste », lors de son congrès de Fribourg, en août 1878 [14].

Secundo, réinventer le terme « communisme »

Le Russe Pierre Kropotkine (1842-1921)
arrivé en Suisse fin 1876, se lie aux proscrits français et édite avec eux L’Avant-garde, puis Le Révolté, qui vont défendre l’option anarchiste communiste au sein de l’Internationale.

En 1872, le mot communisme n’était pas en odeur de sainteté au sein de l’AIT anti-autoritaire, qui l’associait à la fraction de Marx. On n’évoquait généralement que le « communisme d’État », « autoritaire », voire « allemand ». Pour s’en distinguer, l’AIT se disait « collectiviste ». ­L’usage avait cependant évolué. Après 1874, on protestait souvent que l’on était « communiste fédéraliste », ou bien « communiste non autoritaire, c’est-à-dire collectiviste » [15].

Puis on a commencé à douter du mot collectivisme lui-même. Le milieu des proscrits français et italiens en Suisse a été l’épicentre d’une remise en cause de la doctrine de l’AIT, qui postulait que la collectivisation des moyens de production, en supprimant le patronat, garantirait aux travailleurs le fruit intégral de leur travail, en vertu du principe « À chacun selon ses œu­vres ». Or, objectaient ces militants, il était impossible de quantifier « les œuvres » de chacun sans engendrer une bureaucratie pléthorique, embryon d’un nouvel étatisme. La formule communiste « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » résolvait le problème. Mais comme elle était associée à de vieux réformateurs sociaux dont on voulait se distinguer, comme Louis Blanc ou Étienne Cabet, on parla de « communisme anarchiste ».

La formule fut imprimée pour la toute première fois dans une mince brochure de février 1876, signée d’un ouvrier lyonnais réfugié à Genève, François Dumartheray, exaltant une « révolution qui doit nous amener à là terre promise, c’est-à-dire au communisme anarchiste » [16]. Le mois suivant, un ex-communard appelé à devenir célèbre, Élisée Reclus, en avait fait la promotion dans un meeting qui avait marqué les esprits [17]. En octobre, à Florence, le congrès de la fédération italienne s’était ralliée à ­l’idée.

Toujours circonspect, James Guillaume, avait freiné l’enthousiasme : pour lui, le communisme ne serait possible que lorsque les « progrès de la science industrielle et agricole » auraient permis l’abondance [18]. C’est cette position médiane qui a été adoptée par le congrès jurassien d’octobre 1879 : « le communisme anarchiste comme but, avec le collectivisme comme forme transitoire de la propriété » [19].

Lors du congrès de 1880 à La Chaux-de-Fonds, dernière étape : on répudie finalement le mot collectivisme, trop porteur de « malentendu » selon Kropotkine, à présent que les socialistes s’en sont emparé [20].

Par un étonnant chassé-croisé sémantique, dans un intervalle de huit ans, le collectivisme est donc devenu l’attribut des socialistes d’État, et le communisme, celui des anarchistes ! Il en sera ainsi jusqu’à la Révolution russe.

La haine de la bourgeoisie qui massacra les communards a joué un rôle important dans la naissance de l’anarchisme.
Penny Illustrated Paper

Tertio, choisir la voie insurrectionnaliste

Le congrès de Saint-Imier, en 1872, avait donné la fédération espagnole en modèle, et qualifié les grèves de « moyen précieux » pour « fortifier l’organisation des travailleurs » et préparer la « grande lutte révolutionnaire et définitive » [21]. On peut dire, rétrospectivement, que Saint-Imier avait tracé la voie de ce que serait, trente ans plus tard, le ­syndicalisme révolutionnaire.

Cependant, dès 1874, il apparaissait que le modèle espagnol avait été peu imité… Sur la ­droite, les Britanniques et États-Uniens avaient évolué vers le réformisme et abandonné l’Internationale. Sur la gauche, les Italiens s’étaient au contraire radicalisés, décelant dans la Péninsule une situation pré-insurrectionnelle. Au point d’abandonner tout effort d’organisation ouvrière pour basculer dans la lutte armée. Les tentatives de soulèvements en août 1874 avaient échoué, de même qu’un maquis dans le Matese, en avril 1877. Peu importe, avaient par avance expliqué les têtes pensantes de l’AIT italienne, Malatesta et Cafiero : en lui-même, le « fait insurrectionnel […] est le moyen de propagande le plus efficace » [22]. C’était la première théorisation de la « propagande par le fait ». Elle n’allait pas tarder à faire des émules, en premier lieu parmi les Français réfugiés en Suisse, bouillant de venger la Commune de Paris.

Quant à la Fédération jurassienne, elle avait suivi la voie « syndicaliste » tracée à Saint-Imier, mais avec difficulté, du fait de la crise horlogère. Sa base ouvrière s’était effritée, se ­réduisant peu à peu à des noyaux radicalisés, dominés par les impatients proscrits français. La « propagande par le fait » ne pouvait que les séduire, même si elle prit, en Suisse, une tournure peu violente : un affrontement avec la police le 18 mars 1877, à Berne, pour défendre le drapeau rouge brandi en mémoire de la Commune de Paris. Créée peu après, la petite fédération française s’enthousiasmait évidemment pour la « propagande par le fait ».

À La Chaux-de-Fonds en 1880, le sujet n’est pas évoqué, mais il est dans toutes les têtes. L’année suivante, il sera au centre d’un congrès anarchiste international à Londres.

Cette voie insurrectionnaliste pouvait-elle coexister avec la voie « syndicaliste » tracée à Saint-Imier ? Malatesta et les ­Italiens pensaient que c’était impossible, qu’il fallait choisir [23]. Dans ces circonstances, l’insurrection­nalisme contribua à façonner une identité politique distincte – même si, au bout de quinze ans, le mouvement libertaire devait, dans sa grande majorité, prendre ses distances avec la « propagande par le fait » pour revenir à la voie syndicaliste.

Un courant distinct

Le congrès de La Chaux-de-Fonds est à la fois un aboutissement et un point de départ. Ses répercussions vont se faire sentir en premier lieu en France où, après l’amnistie des communards, le mouvement ouvrier refleurit.

Dans un premier temps, anarchistes et socialistes sont mêlés dans les mêmes groupements. En novembre 1880, le congrès socialiste du Havre vote ainsi (4e résolution) que la collectivisation des moyens de ­production serait « une phase transitoire vers le communisme libertaire » [24]. C’est la première occurrence de cette formule. Rebelote en octobre 1881 au congrès socialiste de Reims.

Après quoi, les désaccords sur les fins et les moyens vont faire éclater le socialisme français en plusieurs courants. L’anarchisme, communiste, insurrectionnaliste puis syndicaliste, sera le plus remuant.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


UN INCUBATEUR  : L’AIT ANTI-AUTORITAIRE (1872-1877)

Prolongement de l’Association internationale des travailleurs (dite « Première Internationale »), l’AIT anti-autoritaire, lancée à Saint-Imier en 1872, a regroupé pour l’essentiel les fédérations « latines » acquises aux idées de Bakounine, mais avec des réalités et des pratiques très différentes.

Constituée en juin 1870, la Fédération de la Région Espagnole (FRE) est la plus puissante de l’AIT. Dès 1871 elle se revendique de l’« anarchie » et adopte une structuration qu’on dirait a posteriori « syndicale », avec unions territoriales et fédérations de métiers, et 30.000 adhérentes et adhérents, aux deux tiers en Catalogne. Elle subit durement la répression à partir de 1874. Malgré qu’elle est souvent donnée en exemple dans l’AIT, elle ne joue cependant qu’un rôle secondaire dans les débats internationaux, si l’on compare avec le bouillonnement idéologique du triangle franco-italo-suisse.

La Fédération Jurassienne, elle, a été constitué en novembre 1871 par les partisans suisses de Bakounine, et regroupe à son apogée 700 adhérentes et adhérents dans une vingtaine de sections. Elle mène essentiellement une activité revendicative, d’entraide ouvrière et de secours mutuel. Malgré sa taille modeste, ses principaux animateurs – James Guillaume et Adhémar Schwitzguébel – jouent un rôle pivot dans l’AIT anti-autoritaire, à équidistance des sections insurrectionnelles et des plus modérées.

Contrairement à ses homologues espagnole et jurassienne, la Fédération Italienne, fondée en août 1872 à Rimini, est moins une organisation de classe qu’une organisation insurrectionnelle, bien dans la culture italienne du carbonarisme et du mazzinisme. Se réclamant de l’« anarchie », animée par une brillante équipe de révolutionnaires engagés à la vie à la mort – Andrea Costa, Carlo Cafiero et Errico Malatesta – elle atteindra, en 1874, près de 30.000 membres. Isolée après ses tentatives infructueuses de soulèvement armé, frappée par la répression, elle décline à partir de 1879.

Sur le flanc gauche de la Fédération Jurassienne, une petite Fédération française est refondée en Suisse, en juin 1877, autour du journal L’Avant-garde. Elle est surtout composée d’ex-communards et autres proscrits, comme Paul Brousse, Élisée Reclus, François Dumartheray et Jean-Louis Pindy. Admiratifs de la « propagande par le fait » italienne, ce sont les premiers à se proclamer « communistes anarchistes ».

Au sein de la Fédération Belge, fondée dès 1865, coexistent des tendances diverses, globalement attachées à l’unité ouvrière. Elle est la première à proposer la grève générale comme stratégie révolutionnaire au congrès de l’AIT de 1873, avant de voir naître en son sein une sensibilité ouvertement libertaire. Son principal animateur, César de Paepe, qui cherche une synthèse entre anarchisme et étatisme, évolue finalement, en 1877, vers le socialisme d’État.




Source: Unioncommunistelibertaire.org