Octobre 22, 2020
Par Union Communiste Libertaire (UCL)
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En septembre-octobre 1870, le sud de la Martinique s’embrase. Partie d’un banal incident de la circulation, l’insurrection dure plusieurs jours et se conclut par des procès iniques et des condamnations exorbitantes. Elle implique pour la première fois non pas des esclaves contre des maîtres mais des citoyens en principe égaux. Principalement paysanne, elle révèle les contradictions de la société martiniquaise.

Nous sommes vingt deux ans après les révoltes des esclaves de mai 1848 et la deuxième abolition engagée par Victor Schœlcher, qui se fit en échange de l’indemnisation des propriétaires d’esclaves (Békés), tandis que les anciens esclaves ne reçurent aucune réparation. Les libres de couleur se désignent comme «  anciens libres  » pour se distinguer des «  nouveaux libres  », ceux de 1848.

Face à eux et hostiles à la IIe République, les Békés se sont satisfaits peu à peu de l’Empire, les promesses de l’abolition ont été rapidement remises en cause et ils ont démantelé tous les dispositifs possibles d’ascension sociale  : imposition du travail forcé aux anciens esclaves, interdiction de changer de patrons, contrats d’association dans les champs pour réduire le choix d’activités des « nouveaux libres  », limitation des déplacements par des passeports, impôts personnels lourds.

« Anciens libres » des campagnes et paysans-propriétaires subissent une dégradation de leur situation devant la concurrence des grandes productions agricoles coloniales. Un manque de main-d’œuvre a conduit au recrutement de travailleurs engagés, venant d’Afrique (les congos) et d’Inde (les coolies), pour faire pression sur les salaires.

La IIe République n’a pas tenu ses promesses d’émancipation à l’égard de l’élite noire et mulâtre tandis que les Békés leur ont fait payé leur soutien à la République : les accrochages avec ces derniers ont été nom­breux, et la politique du Second Empire n’a fait qu’encourager ces comportements.

Louis Telga sur un cheval, avec un combattant à sa gauche et Lumina Sophie, enceinte, à sa droite, tenant un flambeau. L’œuvre, installée à l’entrée de Rivière-Pilote, est due à l’atelier Moun Art.

c. mémoiredhistoire.canalblog

Samedi 19 février 1870, une altercation violente oppose deux hommes à la sortie du bourg du Marin. Tous les deux portent plainte. L’un est noir, Léopold Lubin 22 ans, ancien libre de couleur, l’autre Augier de Maintenon, commissaire de marine très intégré aux cercles békés radicaux, connu pour ses comportements vexatoires envers les Noirs. Augier aurait provoqué la bagarre au prétexte que Lubin ne se déplaçait pas avec assez de diligence. Le procureur décide de ne rien faire Lubin se met en tête alors de se faire justice tout seul : il attaque Augier et le roue de coups. Arrêté sur le champ, il risque la déportation (mesure discriminatoire appliquée aux seuls condamnés d’origine africaine ou asiatique).

La haine se cristallise contre le Béké Louis Codé

Un mouvement de solidarité se constitue autour de ce qui devient l’affaire Lubin. Une souscription circule pour aider aux frais du procès qui s’ouvre le 19 août à Fort-de-France. Le jury est composé de pro-Békés, dont Louis Codé, nostalgique notoire de l’ancien régime à Rivière-Pilote, et qui se vantera d’avoir fait condamner Lubin.

La colère se cristallisera sur lui. Entre fin juillet et le 20 septembre, les populations du sud de la Martinique ne parlent que de Lubin et des provocations de Codé qui fanfaronne. Lubin est condamné à cinq ans de réclusion en Guyane, la foule est indignée. On souscrit pour payer l’amende de 1 500 francs et le pourvoi en cassation, on organise un cercle quasi-clandestin (sous couvert culturel) pour organiser la solidarité. Pour ne pas éveiller les soupçons, un rôle important est dévolu aux réseaux de femmes de la campagne et marchandes du Marin et de Rivière-Pilote. On pétitionne dans les bourgs où on sait lire et écrire. Auguste Villard 29 ans instituteur, personnalité influente issue des anciens libres et actif au club des jeunes de couleur de Rivière-Pilote, milite ardemment pour Lubin.

Entre le procès du 19 août et le 22 septembre, de nombreux incidents témoignent de la montée des tensions, tandis que la rumeur de la défaite française de Sedan arrive sur l’île. C’est à Rivière-Pilote que débute l’émeute lorsqu’on annonce la proclamation de la IIIe République le 21 septembre : la liesse populaire s’exprime aux cris de « libérez Lubin » et « mort à Codé ». La foule réclame le désarmement des Blancs. Ce qui n’était alors qu’un rassemblement grossit et se transforme en insurrection en moins de huit heures.

Cette accélération prend les insurgés eux-mêmes – du moins ses meneurs – au dépourvu. Auguste Villard tente d’apaiser les tensions. L’habitation de Codé est incendiée. La garnison arrive, c’est l’émeute, 2 morts.

L’insurrection s’étend le 22 septembre aux campagnes. Un insurgé qui milita pour Lubin, Louis Telga, 45 ans, petit propriétaire né esclave et affranchi un an avant l’abolition, prend la tête des insurgés des campagnes. Il y circule, visitant les habitations, mobilise. Il tente de fédérer divers groupes d’insurgés et monte une petite armée. Dans le sud, c’est avant tout le ressentiment des paysans pauvres et ouvriers agricole qui mobilise. Telga tente de faire converger manifestants des bourgs et insurgés des campagnes, en tentant de fondre les revendications plutôt que de les juxtaposer. Il refuse la division entre immigrés noirs et indiens.

Codé s’enfuit. On le recherche. Il est retrouvé le 24 et abattu par la foule. Certains mulâtres jugés trop favorables aux Blancs et peu solidaires de Lubin sont également pris pour cibles.

Qui sont les insurgés ?

Les anciens repaires de marrons (esclaves en fuite) dans la montagne sont réinvestis par les insurgés. De ces lieux dominant toutes les habitations sucrières, ils attaquent les petites vallées où prospèrent les riches planteurs nostalgiques du bon vieux temps d’avant 1848. De nombreuses et nombreux insurgé·es sont très jeunes et n’étaient pas né·es lors de l’insurrection des esclaves de mai 1848. Ils héritent des traditions des luttes anti-esclavagistes, d’un sens de la solidarité et de haine contre la ségrégation.

Leur connaissance du terrain et leur capacité de déplacement rapide servira durant la révolte. Les congos et coolies participent, mais avec plus de difficultés  : ils logent dans les cases des anciens esclaves et dépendent de leurs patrons. Les préjugés vis-à-vis des immigrés ont pour conséquence leur réticence à participer à l’insurrection, contrairement aux femmes. Elles font partie de l’armée de Telga, surtout dans les campagnes, et beaucoup se distingueront, comme Lumina Sophie, dite Surprise : 22 ans, meneuse, accusée d’avoir mis le feu à trois habitations,traitée de blasphématrice : « Il ne faut rien épargner, le Bon Dieu aurait une case sur terre que je la brûlerais, car ce doit être un vieux Béké », aurait-elle clamé. [1]

Ouvriers charbonniers. Après l’abolition de l’esclavage, la population noire est restée cantonnée aux métiers les plus durs.

Reprise en main et répression

Le 26, les milices des Békés entrent en action contre les insurgés aux côtés des troupes gouvernementales. L’armée procède à des arrestations, dont Auguste Villard et Lumina Sophie. Des barrages sont mis en place pour éviter l’extension de l’insurrection vers le nord.

L’insurrection est écrasée le 28, mais la répression sur les campagnes continuera jusqu’au mois de novembre : les possédants la veulent féroce. Le gouverneur se retrouve dans une situation tendue, pris entre les mulâtres républicains et les fanatiques Békés qui lui reprochent sa mansuétude. Ce qui inquiète dès lors le gouverneur, c’est la possibilité d’une alliance des Noirs et des mulâtres, qui jusqu’à présent tentaient une conciliation avec les Blancs. Face aux grandes émotions populaires, l’autorité s’acharne à rechercher une préméditation, des meneurs et comploteurs…

La tension reste vive dans les mois qui suivent, faisant craindre la reprise de l’insurrection. Un certain Lagrange, Blanc progressiste publie une lettre reprochant la répression et la gestion de l’île « qui n’a pas su effacer les séquelles du système esclavagiste […] tout ce qui a lieu en Martinique n’est que justice et les Blancs n’ont que ce qu’ils méritent ». Il est arrêté et c’est l’émeute populaire faisant un mort, deux mois après l’insurrection.

Il y aura 176 inculpés et 98 condamnations dont 8 à mort. Auguste Villard, désigné comme « chef du complot » est condamné le 17 avril 1871 à la détention et déportation à vie. Le 10 août 1873, il est déporté en Nouvelle-Calédonie sur La Virginie, au côté de Louise Michel, Henri Rochefort et d’autres communards et insurgés kabyles. Gracié en 1880, il restera en Kanaky et mourra à Nouméa en 1902. Lumina Sophie, arrêtée le 26 septembre, est condamnée aux travaux forcés à perpétuité à Cayenne le 8 juin. Enceinte de deux mois durant l’insurrection, on la présente au juge comme un monstre, « sous le jour d’une femme qui veut dominer les hommes […] qui s’approprie le rôle des hommes ». Son bébé meurt sept mois après sa déportation. Louis Telga, lui ne sera jamais arrêté. Il se serait échappé à Sainte-Lucie, ajoutant encore à sa légende. La peine de Lubin est commuée en cinq ans d’emprisonnement simple.

Enseignement de cette lutte

Au sortir de la révolte, beaucoup de choses changeront : c’est à partir de 1870 que se forme la société martiniquaise actuelle. D’une part les Blancs créoles ont choisi le repli, l’isolement, comme l’explique l’historien Gilbert Pago, « de ne plus participer à la vie sociale et politique de l’île mais d’agir directement sur le centre du pouvoir colonial à Paris ». […] D’autre part la classe moyenne (mulâtres, sang-mêlés) s’est engagée sur la voie de l’assimilation. […] La ségrégation volontaire des uns, l’assimilation optimiste des
autres se sont réunies pour renforcer la tutelle politique et administrative de l’île ».

Ainsi si la révolte ébranla les contradictions et hiérarchies socio-raciales (Noirs/mulâtres, paysans/citadins), effrayant le pouvoir blanc, ce dernier sut aussi les exploiter en tentant de retourner et d’instrumentaliser les immigrés, les jeunes et les femmes contre les insurgés lors des procès.

Si les révoltes peuvent permettre de dépasser les divisions internes, ne pas les traiter au préalable peut coûter cher, pendant et après… Certains aspects de ces contradictions existent toujours aujourd’hui dans le monde caribéen. Toutefois, longtemps oubliée, cette révolte et sa spontanéité, partie d’une mobilisation demandant justice pour Lubin, sut cristalliser la contestation globale, preuve qu’en situation coloniale, la moindre injustice peut mettre le feu aux poudres.

Nicolas Pasadena (UCL Montreuil)


Bousculade, révolte, déportation

1848 : abolition de l’esclavage.

19 février 70 : accrochage entre le Noir Lubin et le Béké Augier.

25 avril : Lubin se fait justice, arrestation et début de son procès.

19 août : procès de Lubin, condamné à 5 ans de bagne à Cayenne.

21 septembre : annonce de la proclamation de la IIIe République, première émeute à Rivière-Pilote.

22 septembre : extension de l’insurrection dans les campagnes.

28 septembre : l’insurrection est matée, répression et quadrillage de la région.

Novembre : émeute Lagrange.

16 mars 1871 : début de la révolte des Mokrani en Algérie.

18 mars 1871 début de la Commune de Paris.

10 août 1873 : déportation d’Auguste Villard en Kanaky au côté de Louise Michel.




Source: Unioncommunistelibertaire.org