Si la Commune de Paris, en 1871, est restée célèbre, ses prodromes sont nettement moins connus. Et pour cause  : il s’agit de tentatives insurrectionnelles ratées, matées, que leurs protagonistes eux-mêmes ont préféré oublier. Et dont leurs adversaires ont bien ri. C’est le cas de la journée révolutionnaire du 28 septembre 1870 à Lyon, dont la version guignolesque imaginée par Karl Marx pour discréditer son rival Bakounine a longtemps fait autorité. Mais que s’est-il réellement passé ?

À l’automne 1870, la France traverse une crise révolutionnaire. Vaincu en cinq semaines par les armées allemandes, Napoléon III est à terre  ; le 4 septembre, le peuple a envahi les rues et proclamé la république  ; un gouvernement provisoire a été institué mais, incarnant la bourgeoisie modérée, il s’est vite rendu impopulaire par son inertie, se montrant surtout pressé de négocier la reddition et de maintenir l’ordre dans le pays.

Il est cependant bousculé par la montée tumultueuse du patriotisme dans la classe ouvrière, galvanisée par le souvenir de 1792-1793, quand le peuple en armes, «  levé en masse  », avait, pour sauver sa révolution, battu les armées royales de l’Europe coalisée. En effet, pour beaucoup, avec le 4 septembre, la guerre a changé de nature  : il ne s’agit plus d’un méprisable conflit dynastique entre monarques… mais de la France révolutionnaire envahie par le militarisme prussien.

Pour l’extrême gauche, il faut soulever et armer le peuple et, si le gouvernement provisoire y fait obstacle, le renverser. C’est la ligne d’Auguste Blanqui et de ses disciples, qui forment la fraction révolutionnaire la plus sérieuse de l’époque. C’est aussi la ligne des sections françaises de l’Association internationale des travailleurs (AIT), à rebours du conseil général de Londres, dirigé par Karl Marx, qui prêche la résignation aux ouvriers français pour des raisons peu avouables  [1].

Autre célèbre animateur de l’AIT, le Russe Michel Bakounine est alors à Locarno, en Italie, où il rédige en toute hâte une brochure d’intervention, prônant une guerre populaire qui pourrait entraîner le «  déchaînement de la révolution dans toute l’Europe  »  [2].

Mais d’où partira l’initiative  ? Sans doute pas de Paris, absorbé par «  sa propre défense  ». Lyon, en revanche, peut jouer un rôle stratégique, écrit-il à ses correspondants sur place  [3].

Pour Bakounine, la ville cumule plusieurs atouts  : elle est relativement éloignée du front  ; l’AIT y dispose d’une forte section, influencée par ses idées libertaires  ; le prolétariat y est nombreux et actif, que ce soit dans le vieux quartier ouvrier de la Croix-Rousse, qui vit les soulèvements des canuts de 1831, 1834, 1848 et 1849, ou dans le nouveau quartier ouvrier de la Guillotière, où se sont multipliées les grèves en 1868-1869  [4].

1,5 franc par jour, un fusil et… un bel uniforme

Enfin, Lyon est en pleine ébullition. Le matin du 4 septembre, la foule a envahi la mairie. Du balcon, Charles Beauvoir, un ancien de 1848, militant de l’AIT, a proclamé la république, devançant de quelques heures Gambetta à Paris. Le drapeau rouge flottera durant six mois sur le bâtiment avant d’être remplacée par le drapeau tricolore. Un «  comité de salut public  » – auquel participent les gens de l’AIT – destitue les cadres du régime et libère les détenus politiques. À son appel, 10 000 personnes s’enrôlent dans la garde nationale mobile.

La garde nationale, c’est la réserve de l’armée régulière. Tous les jeunes hommes non tirés au sort pour le service long sont censés y suivre régulièrement des périodes d’entraînement. L’état-major, qui ne jure que par l’armée régulière, méprise cette «  armée citoyenne  » mal entraînée et peu disciplinée. Les gardes nationaux, en effet, ne sont pas encasernés. Comme ils dorment chez eux et conservent des liens avec la population civile, chaque bataillon reflète la composition sociale de son quartier – il y a donc des bataillons bourgeois, plutôt partisans de l’ordre, et des bataillons populaires, plus enclins (sans garantie  !) à fraterniser avec les manifestantes et manifestants. D’autant qu’après le 4 septembre, les bataillons élisent leurs officiers. À Paris, les révolutionnaires saisissent l’opportunité, se portent candidats, et sont souvent élus.

Pour les dizaines de milliers d’hommes – et parfois de femmes, comme Louise Michel – qui s’y enrôlent, la garde nationale devient un lieu de sociabilité et de politisation, tout en procurant une indemnité de 1,5 franc par jour, un fusil et… un bel uniforme  ! [5]. Le gouvernement provisoire a raison d’en avoir peur  : ce sont ces bataillons populaires de la garde nationale qui, autonomisés et fédérés, deviendront six mois plus tard le bras armé de la Commune de Paris.

À Lyon, en revanche, et cela contribuera à l’échec, les officiers de la garde nationale sont majoritairement loyalistes. Bakounine arrive dans la ville le 15 septembre, accompagné de deux camarades aguerris, vétérans de l’insurrection polonaise de 1863. Ils viennent pour se battre. Bakounine, qui a alors 56 ans, estime qu’il joue là, «  probablement  », sa «  dernière partie  »  [6]. Il est chaleureusement accueilli par les militantes et militants lyonnais de l’AIT.

Place des Terreaux, après le 4 septembre. A l’appel du comité de salut public, 10 000 personnes se portent volontaires pour combattre.

À leur tête, un semi-intellectuel, bon organisateur mais passablement mégalomane, Albert Richard (24 ans)  ; un employé assez doué et courageux, Gaspard Blanc (25 ans)  ; un tailleur plein de bon sens, Louis Palix (41 ans)  ; un plâtrier meneur d’hommes, Eugène Saignes. Tous sont magnétisés par Bakounine, peut-être davantage par attachement à un personnage hors norme que par adhésion à sa vision libertaire, encore très fraîche. On est dix ans avant la naissance véritable du mouvement anarchiste, et la doctrine est loin d’être fixée.

Après Lyon, Albert Richard (1846-1925) sera jugé sévèrement au sein de l’AIT : vaniteux, inconséquent… puis renégat. après un errement bonapartiste, il reviendra au socialisme au côté de Jean Allemane.

La situation est mouvante. Le jour de l’arrivée de Bakounine à Lyon, le comité de salut public s’est autodissout pour céder la place à un conseil municipal élu. Sans surprise, celui-ci est plus modéré, et nettement moins prolétarien.
Dès le 17 septembre, lors d’un meeting rassemblant plusieurs milliers de personnes aux Brotteaux, l’AIT lance une force concurrente  : le Comité du salut de la France. L’insurrection est à l’ordre du jour.

Au terme d’une vie de révolutionnaire, Michel Bakounine (1814-1876) est venu à Lyon livrer son dernier combat. L’idée d’une « fédération révolutionnaire des communes » en remplacement de l’Etat centralisé, est typiquement de son cru.

Faut-il, oui ou non, manifester en armes ?

Pendant dix jours, on passe en revue les scénarios, les alliances, les complicités. On pourra compter sur le «  général  » Cluseret, un aventurier qui a combattu en Italie avec Garibaldi, puis avec les nordistes dans la guerre de Sécession – et dont on s’apercevra, trop tard, qu’il est très surestimé  !
Le plan est de provoquer une manifestation sur des revendications révolutionnaires liées à la défense nationale, et de renverser le conseil municipal s’il refuse de les endosser. Bakounine et les deux vétérans de Pologne insistent sur la nécessité d’armer la foule. En vain. Les Français pensent pouvoir emporter le morceau de façon pacifique, par la seule force du nombre. Le coup est décidé pour le 28 septembre.

Adhérent de l’AIT, Gustave Cluseret (1823-1900) est avant tout un aventurier en quête d’une cause à rallier. Après l’échec de Lyon, il assumera des responsabilités militaires pour la Commune deParis, et se révélera passablement incompétent.

L’avant-veille, lors d’un grand meeting avec les ouvriers en lutte des chantiers nationaux, le Comité du salut de la France appelle au remplacement du gouvernement provisoire par une fédération de communes décentralisée et combattante. Le lendemain est consacré aux préparatifs et à la rédaction d’un court programme.

Tôt le matin du 28 septembre, enfin, la ville est couverte de 500 affiches violettes estampillées «  Fédération révolutionnaire des communes  » et signées de 26 militants, dont Richard, Blanc, Beauvoir, Saignes, Palix et Bakounine. Pour remédier à la «  situation désastreuse  » du pays, sept résolutions sont proposées, dont la première est  : « la machine administrative et gouvernementale de l’État, étant devenue impuissante, est abolie ». Elle doit être remplacée par une « Convention révolutionnaire » qui siégerait à Lyon, et à laquelle chaque département enverrait « deux délégués ». Les municipalités, « cassées », seraient remplacées par des « comités de salut de la France, qui exerceront tous les pouvoirs sous le contrôle immédiat du peuple ».

Les révolutionnaires jettent l’éponge

Pendant l’affichage, des escouades vont aux chantiers appeler à la grève et à l’action. Avec succès  ! Dans la matinée, une manifestation de plusieurs milliers d’ouvriers des Brotteaux et de la Guillotière, drapeaux rouges au vent, débouchent sur la place des Terreaux. L’hôtel de ville est investi. Eugène Saignes, foulard rouge autour du cou, gagne le balcon et y lit l’affiche à la foule surexcitée. La garde nationale met la crosse en l’air. Le «  général  » Cluseret, à la tête d’un groupe de manifestants, part soulever la Croix-Rousse. Dans le bâtiment cependant, tout ne se déroule pas sans heurts  : des officiers bourgeois de la garde nationale coincent Bakounine et l’enferment plusieurs heures dans une pièce. Il est délivré par un groupe d’ouvriers arrivé à la rescousse, qui expulsent les officiers dans la cour, puis séquestrent le maire et le préfet. Mais voilà Bakounine qui pâlit devant la tournure prise par les événements en son absence  : les militants de l’AIT se sont installés à la table du conseil municipal, et délibèrent sur les «  premières mesures révolutionnaires  ». Parlottes intempestives, alors qu’à l’extérieur, le parti de l’ordre est en train de se ressaisir  ! Sur la place, des bataillons de gardes nationaux bourgeois commencent à cerner les manifestantes et manifestants. Et la Croix-Rousse qui n’arrive pas  ! Cluseret rentre bredouille. L’éloquence – et la conviction, diront des témoins  [7] – lui a manqué. Tentant le tout pour le tout, Bakounine provoque les gardes nationaux bourgeois pour susciter une agression, et un affrontement avec la foule. Sans résultat.

Vers 18 h 30, voyant que seule une minorité de la garde nationale a fraternisé avec les insurgés, les militants de l’AIT perdent courage. Albert Richard négocie l’évacuation. L’hôtel de ville est abandonné et, alors que la nuit tombe, la foule, dégrisée, est poussée hors de la place des Terreaux par la garde nationale. Échec de la journée révolutionnaire, sans effusion de sang. La répression débutera le surlendemain, et Bakounine devra se cacher quelque temps à Marseille avant de rembarquer pour Locarno. Démoralisé, il attribuera l’échec de l’insurrection à «  l’inexpérience révolutionnaire  » de l’AIT lyonnaise, et à la «  lâcheté  » de Cluseret  [8].

Bakounine avait-il donc agi comme un «  âne  », ainsi que l’écrivit Marx  [9], ou bien comme un révolutionnaire conséquent  ? Prenant le contre-pied de la doxa, Iouri Steklov, un historien bolchevik qui avait vécu 1917, estima que la stratégie de Bakounine pour transformer la guerre impérialiste en guerre révolutionnaire n’avait en fait rien d’extravagant  : «  Personne, alors, n’a proposé un plan meilleur  »   [10].

Ni histrion qui décrète l’abolition de l’État depuis le balcon de l’hôtel de ville, ni général en chef auquel on puisse imputer le succès ou l’échec, Bakounine a néanmoins été un acteur de premier plan de ce mois de septembre lyonnais. Sa présence était attendue  ; son charisme et son expérience encouragèrent les militants de l’AIT à sauter le pas de l’insurrection. Le mécanicien Antoine Perrare  [11], qui participa au 28 septembre, et qui devait remettre ça en mars 1871, porta ce jugement équitable  : « Sans lui, on aurait fait moins, ou on aurait agi moins vite. »

Cette tentative ne restera pas sans lendemain. Il y en aura bien d’autres, à Lyon même, à Saint-Étienne, à Marseille, à Narbonne et ailleurs, mais seule la Commune de Paris fera date. Sa chute, en mai 1871, clôturera le cycle révolutionnaire ouvert en août 1870  [12], un cycle dont cette journée insurrectionnelle de Lyon aura été un des épisodes.

Guillaume Davranche (UCL Montreuil)


Neuf mois de bouillonnement

19 juillet 1870 : déclaration de guerre de la France à la Prusse.

20 juillet : manifestation pacifiste de milliers de Lyonnais à l’appel de l’AIT.

Août : défaites françaises à Wissembourg, Forbach, Gravelotte.

8-14 août : série d’émeutes antibonapartistes à Marseille, Bordeaux, Lyon, Paris. On brandit le drapeau rouge, on crie «  Vive la république  », on s’affronte à la police.

2 septembre : désastre de Sedan. L’armée impériale est détruite, Napoléon III prisonnier.

4 septembre : à Paris, Lyon, Marseille et ailleurs, la république est proclamée, l’ancien régime s’écroule. Un gouvernement provisoire est institué, et entame des pourparlers avec Bismarck.
L’extrême gauche l’accuse de saboter la levée en masse pour préserver l’ordre social.

15 septembre 1870 : Bakounine rejoint l’AIT à Lyon.

17 septembre : création du Comité du Salut de la France.

22-26 septembre : révolte en Martinique.

28 septembre : tentative insurrectionnelle à Lyon, avec Bakounine, Saignes, Richard.

31 octobre : tentative insurrectionnelle à Paris avec Blanqui et Flourens.

20 décembre : nouvelle tentative à Lyon.

18 mars 1871 : insurrection victorieuse qui marque symboliquement le début de la Commune de Paris.

22-31 mars : en solidarité avec Paris, brèves communes révolutionnaires à Lyon, Marseille, Saint-Étienne, Narbonne, Toulouse, Limoges.

30 avril-1er mai : dernière tentative insurrectionnelle à Lyon, à la Guillotière, vaincue par la répression.

21-28 mai : la Semaine sanglante met un terme à la Commune de Paris.


Article publié le 28 Sep 2020 sur Unioncommunistelibertaire.org