Avril 26, 2016
Par Alternative Libertaire (AL)
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En avril 1916, à la bourse du travail de Paris, s’ouvre une permanence insolite  : celle des syndicats opposés à la guerre et à l’union sacrée. Bientôt groupés au sein du Comité de défense syndicaliste, ils vont, malgré la censure et la répression, s’efforcer de lier les revendications sociales avec la ­lutte pour la paix. Jusqu’à une tentative de grève générale.

Pendant des années, le mouvement ouvrier européen avait lutté contre la menace d’une guerre continentale. En France, la Fédération communiste anarchiste (FCA), le PS et la CGT s’étaient opposés, souvent avec courage, à la colonisation du Maroc, à la militarisation de la société, à l’exaltation patriotique et ­belliciste, aux lois liberticides.

Las, tétanisés par la brutalité de la crise de juillet 1914, la CGT avait échoué à agir. Le gouvernement lui avait habilement tendu la main, au nom de l’union nationale face à l’ennemi germanique. Cette main, Léon Jouhaux et les autres dirigeants de la CGT ­l’avaient saisie, entrant de plain-pied dans ce qu’on nommerait bientôt « l’union sacrée » [1].

Le syndicat des Terrassiers ne se renie pas

Le naufrage était quasi complet. Ne surnageaient que quelques noyaux restés fidèles aux idées internationalistes  : des anciens de la revue syndicaliste révolutionnaire La Vie ouvrière, autour de Pierre Monatte ; les rescapés de la FCA regroupés au sein des Amis du Libertaire ; les équipes des ­unions départementales CGT du Rhône et de la Loire ; le syndicat des Terrassiers de la Seine [2], aiguillonné par des anciens de la FCA et des durs du syndicalisme d’action directe [3].

Ces premiers dissidents ont ensuite été rejoints, en décem­bre 1914, par le secrétariat fédéral des Métaux, derrière Alphonse Merrheim, puis, en août 1915, par celui de la fédération des Instituteurs et Institutrices, à l’instigation de Marie Mayoux [4].

Mais il ne s’agissait là que des prodromes. En septembre 1915, ces pionniers de la résistance ont trouvé un tremplin commun dans un événement d’envergure internationale : Zimmerwald.

C’est sous les auspices de ­Zimmerwald que, le 21 novembre 1915, une centaine de syndi­calistes fondent, à Paris, le Comité d’action internationale (CAI) pour formaliser l’opposition pacifiste au sein de la CGT.

Le CAI, cependant, hérite des divisions d’avant-guerre, personnifiées par la rivalité entre Alphonse ­Merrheim et l’ex-secrétaire du Bâtiment, Raymond Péricat. Deux visions divergentes du syndicalisme révolutionnaire. Le premier, intègre et prudent, avait poussé à un certain recentrage de la CGT en 1913-1914 ; le second, tout feu tout flammes, s’y était violemment opposé. Or, malgré le prestige de Merrheim, c’est Péricat qui est élu secrétaire du CAI, porté par la mouvance anarchiste et syndicaliste « ultra » qui en forme l’armature.

Quelques semaines plus tard, l’emprisonnement de Péricat re­donne l’avantage à Merrheim. Sur sa proposition, le CAI s’associe à la minorité pacifiste du PS dans une structure élargie  : le Comité pour la reprise des relations internationales (CRRI) qui, jusqu’à la fin de 1918, va éditer des brochures et libelles pacifistes, malgré la censure et la répression, à près de 500.000 exemplaires [5].

Cette association dans le CRRI bat néanmoins rapidement de l’aile. D’une part, les syndicalistes se désintéressent des batailles internes au PS qui polarisent leurs alliés. D’autre part, la reprise de la lutte des classes au cours de 1916 leur rend un espace d’action autonome : les grèves renaissent et une nouvelle génération ouvrière, sensible au pacifisme, afflue dans les syndicats. Entre 1916 et 1917, les cotisants seront ainsi multipliés par 3 dans le Bâtiment, par 10 dans les Métaux [6].

Le CDS prend son autonomie

Bref, les syndicalistes ont de moins en moins besoin des socialistes pour exister. Ils sèchent les assemblées générales du CRRI et, en décembre 1916, sans rompre ouvertement, fondent le Comité de défense syndicaliste (CDS). Merrheim, jugé trop modéré, perd la main [7]. Le secrétariat du CDS échoit à un autre membre de la direction des Métaux : Paul Véber. Il est bien entouré : de ­Péricat bien sûr, mais aussi d’une solide équipe d’anarchistes : Boudoux, des Charpentiers en fer, Le Meillour, des Métaux de la Seine, Broutchoux, secrétaire en titre de l’UD du Pas-de-Calais, Lepetit et Hubert, des Terrassiers, Vergeat, des Mécaniciens…

On n’en est plus, à présent, à grouper quelques poignées de réfractaires ; le CDS peut se targuer d’affilier des syndicats entiers dans la Seine – 5 dans le bâtiment, 4 dans les métaux, 1 dans la chimie. Les ralliements se multiplient à la faveur de la montée des luttes en 1917 : grèves dans l’habillement, l’armement, le bâtiment, agitation chez les fonctionnaires… Les couturières, notamment, sont épaulées par les syndicalistes du CDS qui, comme Lepetit, s’efforcent de lier leurs revendications économiques à la lutte pour la paix [8].

En mars, la Révolution russe attise leur action. Le 1er mai 1917, un meeting du CDS attire 4.000 auditeurs – du jamais-vu depuis 1914. On s’y arrache les tracts pacifistes et des échauffourées éclatent avec la police. Au même moment, des mutineries secouent l’armée ­française.

Le CDS sort considérablement renforcé de cet ardent premier semestre 1917. Mais cette hausse de la conflictualité sociale pousse également l’État français à réagir.

L’exaltation patriotique ne suffit visiblement plus au maintien de l’ordre. L’heure est à la matraque  : elle aura pour nom Georges ­Clemenceau.

Nommé président du conseil en novembre, il déchaîne une chasse aux sorcières contre les « défaitistes », aussi bien dans le mouvement ouvrier que dans la presse et jusque dans la classe politique. Les coups tordus pleuvent, la justice sévit et les prisons se remplissent.

Ce climat répressif pousse la CGT à resserrer les rangs. Jouhaux cherche à présent à se désengager d’une union sacrée visiblement périmée. Sentant cette évolution, Merrheim juge qu’il faut l’y aider en lui tendant la main, et ainsi maintenir l’unité de la CGT face à Clemenceau.

Le problème est qu’au même moment, le CDS, lui, est tenté par une entreprise scissionniste. Il songe en effet à appeler, par-dessus la direction cégétiste officielle, à la tenue d’un congrès confédéral… Finalement, Merrheim convainc Péricat, Broutchoux et les animateurs du CDS de n’en rien faire. La rupture est évitée de justesse lors de la conférence nationale CGT de noël 1917 à Clermont-Ferrand. Après trois jours de violents débats, les oppositionnels mettent leur colère en sourdine en échange de la promesse d’un vrai congrès, qui redéfinirait l’orien­tation confédérale [9].

Tentative de grève générale pour la paix

Cette péripétie n’interrompt pas l’action du CDS. Dès janvier 1918, il s’attelle à une vaste et ambitieuse opération, dans la veine du syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre : une grève générale pour la paix. Un calendrier ­d’action est défini : en février, réunions préparatoires locales ; en mars, conférence nationale d’organisation ; le 1er mai, coup d’envoi. Le 2 février, dans une ­lettre confidentielle à ses correspondants stéphanois, Péricat évoque une « grève des bras, des munitions et des transports pour arriver à la grève des canons et des fusils, grève générale pour la paix, pour obliger les gouvernants à engager des pourparlers de paix. […] Il peut se faire que les grèves d’Allemagne et d’Autriche, le mouvement révolutionnaire russe prennent un caractère plus grave et ce serait une faute – un crime, devrais-je dire – de ne pas répondre par une action réciproque à l’appel des peuples » [10].

Dans les milieux ouvriers radicalisés, on se passe le mot. D’importantes assemblées syndicales ont lieu à Paris en février et à Saint-Étienne en mars, mais la tenue d’une conférence nationale est retardée. En effet, le CDS s’oblige à attendre que la direction de la CGT organise le con­grès confédéral tant promis. Ne voyant rien venir, il revient à son idée de convoquer lui-même ce congrès, mais la fédération des Métaux s’y oppose farouchement. Finalement, le CDS consent à limiter ces assises aux syndicats de la minorité pacifiste.

C’est néanmoins un succès réel, avec 246 délégués. La présence à la tribune d’un oppositionnel de haut vol, Georges Dumoulin, secrétaire adjoint de la CGT, conforte sa légitimité. Le congrès se tient les 19 et 20 mai, à Saint-Étienne (Loire), avec beaucoup de retard certes mais, surtout, dans un contexte très incertain pour la réussite d’une éventuelle une grève générale.

D’un côté, la situation militaire est nettement défavorable à l’action. Après avoir signé la paix avec la Russie le 3 mars, l’Allemagne concentre toutes ses forces sur le front ouest, qui menace de céder. Paris est bombardé, et la peur fait refluer la contestation ouvrière [11].

D’un autre côté, certains bastions rouges restent prêts à en décou­dre : 20.000 ouvrières et ouvriers de l’armement ont débrayé à Bourges le 1er mai, dans une ambiance électrique. Le 5 mai, le bâtiment et les métaux de la Seine sont entrés dans la danse. Paul Véber a obtenu que les cartes de grève portent la mention « guerre à la guerre ». Enfin, le 18 mai, veille du congrès de Saint-­Étienne, le bassin métallurgique et minier de la Loire s’est embrasé. Un conflit de grande ampleur, très politisé, dont les animateurs, emmenés par Clovis Andrieu, martèlent le mot d’ordre de « grève jusqu’à l’armistice ». Dans cet environnement incandescent, et malgré le mauvais pressentiment de Péricat, les congressistes ne peuvent apparaître hésitants. Le congrès appelle donc à la grève générale dans tout le pays.

Las, il est trop tard, ou trop tôt. En tout cas le mot d’ordre n’est suivi que dans les secteurs les plus avancés : certaines mines, ports et arsenaux, certains grands centres métallurgiques. La presse fait silence sur la force des grèves, mais se déchaîne contre le CDS « agent de l’Allemagne ». La police interpelle 41 syndicalistes, dont Péricat et Andrieu. Au bout d’une semaine, le mouvement, décapité et isolé, s’étiole.

Les pacifistes modérés lâchent les «  ultras  »

Cette bataille héroïque aura été le chant du cygne du CDS. Alors que, sur le front, la pression allemande ne faiblit pas, le congrès confédéral CGT tant réclamé se tient enfin, à Paris, en juillet 1918. Il ne fait que confirmer, malgré d’aigres échanges verbaux, la tendance à l’œuvre depuis ­Clermont-Ferrand : la conciliation, dans l’oubli pudique des divergences passées, au profit d’un avenir « constructif ».

Les « extrémistes », bellicistes comme pacifistes, sont marginalisés par l’entente entre Jouhaux, Merheim et Dumoulin, qui vont former la nouvelle direction con­fédérale. Lâchés par leurs alliés les plus modérés, les « ultras » du Bâtiment et des Métaux de la ­Seine se retrouvent bien seuls. Péricat, toujours incarcéré, assiste de loin à l’hémorragie du CDS. « Nous restons une poignée », lui écrira un camarade [12].

C’est la fin de la minorité cégétiste qui s’était agglomérée sur la base du refus de la guerre. Fin provisoire, en fait. Une nouvelle minorité va se recomposer, sur la base cette fois du soutien à la Révolution russe et dans la dénonciation du réformisme de la nouvelle direction confédérale.

En 1919, la vague révolutionnaire en Europe et la remontée spectaculaire de la lutte des classes vont remettre le Grand Soir à l’ordre du jour [13]. Les rescapés du CDS, syndicalistes « ultras » et anarchistes se retrouveront alors au premier rang de la lutte.

Guillaume Davranche (AL Montreuil)




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