<!–

Une pratique « nocive pour les femmes Â»

Au lendemain de la premiĂšre guerre mondiale, une douzaine de clubs de foot fĂ©minin fleurit Ă  travers le pays. Les pionniĂšres du foot profitent du vent d’émancipation qui souffle alors : ayant Ă©tĂ© contraintes de surmonter la pĂ©nurie de main-d’Ɠuvre masculine au sein de l’industrie – 60 % des hommes actifs Ă©taient mobilisĂ©s sur le front â€“, nombre d’ouvriĂšres aspirent Ă  l’égalitĂ© des sexes et Ă  s’affranchir du carcan patriarcal. Des vellĂ©itĂ©s d’émancipation qui se traduisent entre autres dans le sport.

Un championnat de Paris de football fĂ©minin est ainsi mis sur pied dĂšs 1921 avec dix-huit Ă©quipes composĂ©es d’étudiantes, d’ouvriĂšres ou d’employĂ©es de bureau, Ă  l’instar des Fauvettes d’Argenteuil ou des Muguettes de Charenton. La mĂȘme annĂ©e est organisĂ©e une Coupe La Française, du nom de l’hebdomadaire fĂ©ministe Ă©ditĂ© par le Conseil national des femmes françaises – fĂ©dĂ©ration d’associations fĂ©ministes qui sera Ă  l’origine, en 1929, des États gĂ©nĂ©raux du fĂ©minisme. Jane Misme, fondatrice de la revue, exhorte ses lectrices Ă  assister aux Ă©preuves, certaine que « le sport donnerait au fĂ©minisme des femmes robustes et dĂ©cidĂ©es Ă  conquĂ©rir leurs droits [1].

La presse sportive et conservatrice voit d’un trĂšs mauvais Ɠil cette pratique, Ă  l’image du journaliste Maurice Pefferkorn qui assĂšne : « La rudesse de ce sport et la vigueur qu’il exige sont des qualitĂ©s viriles qu’il n’est pas souhaitable de voir la femme acquĂ©rir . Â»  [2] Nombre de spĂ©culations mĂ©dicales sont en outre mobilisĂ©es pour dĂ©montrer que le football engendre chez la femme le « dĂ©veloppement du bassin Ă©troit Â», l’« immaturitĂ© des vagins Â», voire la perte de ses fonctions reproductrices [3]. Au lendemain de la Grande Guerre et de ses millions de mort·es, l’idĂ©ologie nataliste fait rage. En dĂ©tournant les femmes de leur foyer et de leur devoir maternel, le football fĂ©minin reprĂ©sente une menace pour la mission que les hommes leur assignent : celle de repeupler le pays.

Alors qu’une quarantaine d’équi-pes Ă©maillait le pays en 1923, au fil des saisons, de moins en moins de formations s’inscrivent aux compĂ©titions de football fĂ©minin voire disparaissent, faute de joueuses. À la fin des annĂ©es 1920, dans les pages de L’Auto, l’ancĂȘtre de L’Équipe, un pontife de la FFF dĂ©clare sans ambages : « Nous sommes totalement hostiles au football pour la femme et nous nous contentons de l’ignorer. Â» Une dĂ©cennie plus tard le couperet tombe. Le rĂ©gime de Vichy « interdit vigoureusement Â» le foot fĂ©minin le 27 mars 1941 sous prĂ©texte que sa pratique est « nocive pour les femmes Â».




<!–

Feinter les matchs d’exhibition

Le football fĂ©minin hexagonal renaĂźt de ses cendres au mitan des annĂ©es 1960 dans un cadre des plus surprenants : les kermesses des clubs de sport. Dans l’Est de la France, de nombreuses associations sportives organisent en effet des matchs de foot fĂ©minin qui sont perçus comme des attractions burlesques permettant d’attirer le chaland et in fine, de renflouer les caisses du club. Pour cĂ©lĂ©brer ses quarante-cinq ans, l’AS Gerstheim (Bas-Rhin) draine ainsi un millier de curieux·ses le 20 aoĂ»t 1967 grĂące Ă  son « divertissement comique Â» : une exhibition de foot fĂ©minin


En juillet 1968, Ă  l’occasion de la kermesse annuelle du club l’Union Sports de Reims, le journaliste Pierre Geoffroy lance dans les colonnes du quotidien local L’Union un appel Ă  la formation d’une Ă©quipe fĂ©minine de foot. Pour ses festivitĂ©s des annĂ©es prĂ©cĂ©dentes, le club avait programmĂ© un duo humoristique ou encore un combat de catch entre « lilliputiens Â». Une trentaine de jeunes femmes ayant rĂ©pondu Ă  l’annonce, deux Ă©quipes sont mises sur pied sous la houlette de Pierre Geoffroy pour prĂ©parer au mieux le numĂ©ro d’amusement public. « Ce qui n’était, d’abord, qu’une idĂ©e publicitaire prit bientĂŽt un tour plus sĂ©rieux, car les joueuses retenues n’entendaient pas “exhibitionner” pour la galerie, elles tenaient absolument Ă  jouer un vrai match, tĂ©moigne leur entraĂźneur. La plupart jouaient dĂ©jĂ  depuis plusieurs annĂ©es avec leurs frĂšres et se dĂ©brouillaient trĂšs bien. [
] Il y avait un nombre inimaginable de filles qui pratiquaient le football d’une maniĂšre sauvage Ă  la pĂ©riphĂ©rie de Reims. Â» [4]

Rapidement, la multiplication des « matchs d’exhibition Â», la qualitĂ© footballistique des RĂ©moises ainsi que l’activisme sportif de Pierre Geoffroy – qui dans les pages de L’Union, incite les femmes de la rĂ©gion Ă  monter leur propre Ă©quipe – aboutissent Ă  la crĂ©ation d’un tournoi rĂ©gional en mars 1969 comprenant plus d’une douzaine de formations. Face Ă  l’explosion du nombre de joueuses Ă  travers le pays – prĂšs de 2 000 pratiquantes sont recensĂ©es dĂšs 1970 – la FFF reconnaĂźt officiellement le football fĂ©minin le 29 mars 1970.




<!–

Sexisme institutionnel

Reconnaissance officielle ne signifie cependant pas soutien institutionnel. Faute de rĂ©el appui Ă©conomique et d’installations sportives suffisantes, les Ă©quipes fĂ©minines sont contraintes de s’affilier Ă  des clubs masculins – sur 315 Ă©quipes recensĂ©es en 1973, seule une vingtaine est organisĂ©e en club autonome fĂ©minin. Et la cohabitation entre footballeuses et footballeurs est d’autant plus difficile qu’à l’échelle d’un club, ce sont ces derniers qui bĂ©nĂ©ficient de la meilleure pelouse, des Ă©quipements de qualitĂ© et des horaires d’entraĂźnement les plus accommodants. « On en a bavĂ©, on n’avait pas de terrain, on n’avait pas de vestiaire, se remĂ©more Dominique Rinaudo, une pionniĂšre du FC Lyon. On avait un petit parking oĂč les voitures se garaient [qui] Ă©tait vraiment tout bosselĂ©. On nous avait donnĂ© les vieux ballons, qui Ă©taient tout ovales tellement ils n’en pouvaient plus des garçons [sic], des maillots dĂ©chirĂ©s, des vieux maillots des minimes, il y en a qui rentraient Ă  peine dedans. C’était l’horreur. On n’avait pas droit aux vestiaires, on ne pouvait pas se doucher aprĂšs les entraĂźnements. Il fallait vraiment ĂȘtre passionnĂ©e, vouloir le faire et continuer pour accepter ça. Â» [5]

MalgrĂ© le fait que la fĂ©dĂ©ration crĂ©e en 1971 une Ă©quipe de France fĂ©minine et lance le premier championnat national de foot fĂ©minin en 1974, les joueuses d’élite se sentent dĂ©considĂ©rĂ©es. « Je compris avec stupeur que la FFF se fichait comme d’une guigne du football fĂ©minin et traitait cette Ă©quipe de France comme des joueuses de seconde zone, raconte Annie Fortems Ă  propos d’un stage de prĂ©paration des Bleues en 1977. Ce mĂ©pris affichĂ© Ă©tait avĂ©rĂ© par le manque de moyens et de compĂ©tences dĂ©diĂ©s Ă  son dĂ©veloppement. En tant que femme et fĂ©ministe, j’ai Ă©tĂ© consternĂ©e de l’archaĂŻsme machiste aussi prĂ©gnant. Â» [6]

Le sexisme qui frappe les joueuses se reflĂšte Ă©galement Ă  travers le peu d’intĂ©rĂȘt que porte la presse pour la pratique [7]. Au grĂ© des rares articles et entretiens avec les footballeuses, seul le corps fĂ©minin se retrouve au centre des attentions journalistiques. Comme pour mieux rassurer leur lectorat masculin sur le fait que ces sportives ne sont pas des « garçons manquĂ©s Â», la presse insiste systĂ©matiquement sur leur beautĂ© physique. Le quotidien Paris-Jour dĂ©crit par exemple le 21 septembre 1970 une future sĂ©lectionnĂ©e de l’équipe de France comme « harmonieusement proportionnĂ©e. Et mignonne, oui ! Des cheveux noirs frisĂ©s. Des yeux rieurs. Une voix caressante. Adorable. Et comme, de plus, elle joue trĂšs bien au football, on ne peut qu’ĂȘtre sĂ©duit. Â» En 1978, LibĂ©ration Ă©voque quant Ă  lui « des grandes bringues, des petites rondouillardes, des minettes, aux mille bandeaux multicolores dans les cheveux et aux pommettes rougies par l’effort. Elles rassemblent tous les gabarits et tous les tempĂ©raments. Avec des cuisses un peu musculeuses au sein de l’élite qui s’entraĂźne deux fois par semaine. Pas de quoi faire dĂ©bander un amant pour autant. Â» Une dĂ©crĂ©dibilisation mĂ©diatique et institutionnelle qui n’encourage nullement le public Ă  se dĂ©placer au stade. Dans les annĂ©es 1980, les talentueuses rĂ©moises, dĂ©jĂ  cinq fois championnes de France, ne parviennent qu’à attirer 200 spectateurs et spectatrices par rencontre


« DestinĂ©e Ă  lutter Â»

Une joueuse va cependant parvenir Ă  donner le vĂ©ritable coup d’envoi du foot fĂ©minin français Ă  partir des annĂ©es 1990. NĂ©e en 1975 dans la campagne auboise, Marinette Pichon pratique dĂšs l’ñge de 5 ans le football Ă  l’AS Brienne. Mascotte de son club, celle que l’on surnomme « la fille de Brienne Â» mĂšne rapidement la vie dure aux garçons sur le terrain qui n’hĂ©sitent pas Ă  jouer agressif avec elle « de peur d’ĂȘtre dribblĂ© par une fille Â» [8].

Mais alors que cĂŽtĂ© pelouse, Pichon est reconnue dĂšs son adolescence comme une attaquante hors pair dotĂ©e d’un « sens extraordinaire du but Â» et d’une saisissante « rapiditĂ© d’exĂ©cution Â», cĂŽtĂ© familial, une autre Ă©preuve se joue. Si elle reçoit le soutien indĂ©fectible de sa mĂšre, la footballeuse est en proie Ă  un pĂšre alcoolique et extrĂȘmement violent – il sera d’ailleurs condamnĂ© Ă  dix ans de prison pour agression sexuelle sur la grand-mĂšre de Marinette. Lors du trajet de retour un soir de match, il lui demandera : « Tu vois les arbres lĂ  le long de la route ? Tu veux choisir lequel pour que j’aille te mettre dedans ? Â» Dans son autobiographie Ne jamais rien lĂącher, Marinette Pichon explique : « Le football m’a permis d’exister autrement. Sur le rectangle vert, j’évacuais mes doutes et je dĂ©gageais une impression Ă  l’opposĂ© de ce que j’étais dans la vraie vie : une fille fragile et tourmentĂ©e. DestinĂ©e Ă  lutter, envers et contre tout. Â»

À l’ñge de 16 ans, la virevoltante attaquante est recrutĂ©e par le Saint-Memmie Olympique (Marne), une formation 100 % fĂ©minine. Son pied gauche ravageur et son sens du jeu lui valent une premiĂšre sĂ©lection sous les couleurs de l’équipe de France le 22 mars 1994. Mais rapidement Marinette Pichon dĂ©chante. Au Centre national de formation, les Bleues n’auront pas accĂšs avant 1997 au chĂąteau de Clairefontaine, strictement rĂ©servĂ© aux joueurs masculins. Les footballeuses sont logĂ©es dans le bĂątiment des « Bleuets Â» – les moins de 21 ans – et doivent laver elles-mĂȘmes leur unique paire de chaussettes tricolore. Pis, Marinette Pichon subit de plein fouet le paternalisme et le mĂ©pris de la FFF. Ayant refusĂ© de se prĂ©senter un jour Ă  un match des Bleues afin d’ĂȘtre au chevet de sa mĂšre la veille d’une lourde opĂ©ration d’un cancer, elle passe devant une commission disciplinaire et se voit sanctionnĂ©e de six mois de suspension. Lasse, la footballeuse donne un fulgurant coup de pied dans la fourmiliĂšre sexiste de la FFF. Alors qu’à l’époque, Marinette Pichon Ă©tait dĂ©frayĂ©e 25 euros Ă  chacune de ses sĂ©lections en Ă©quipe de France et touchait 20 euros de prime par match au sein du Saint-Memmie Olympique, elle rejoint en 2002 la ligue professionnelle Ă©tasunienne, le meilleur championnat du monde de foot fĂ©minin. Sous le maillot des Philadelphia Chargers puis desNew Jersey Wildcats, Marinette Pichon est la premiĂšre Française Ă  ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ©e en tant que professionnelle. Meilleure buteuse et sacrĂ©e meilleure joueuse du championnat Ă  l’issue de sa premiĂšre saison, Marinette Pichon triomphe face aux instances footballistiques hexagonales.


Coup de tĂȘte

En parallĂšle de sa carriĂšre aux États-Unis, la footballeuse de prestige continuera jusqu’en 2007 d’officier rĂ©guliĂšrement sur les pelouses en tant que capitaine de l’équipe de France. Une carriĂšre de star internationale qu’elle conclut avec un palmarĂšs monstrueux : 81 buts pour 112 sĂ©lections en Ă©quipe de France. Le plus grand buteur français actuel, Thierry Henry, n’en a marquĂ© « que Â» 51 en 123 sĂ©lections. BaptisĂ©e la « Zidane du football fĂ©minin Â», elle achĂšvera son parcours sportif, Ă  l’instar de ZinĂ©dine en 2006, par un coup de tĂȘte  [9]. Non pas contre un joueur italien adverse mais contre l’homophobie.

Fin 2012, alors que les dĂ©bats autour du Mariage pour tous font rage, Marinette Pichon devient la deuxiĂšme femme du pays Ă  bĂ©nĂ©ficier d’un congĂ© parental pour un enfant qu’elle n’a pas portĂ©. Sa compagne, Ingrid Moatti, championne de basket handisport, a accouchĂ© d’un garçon conçu en Belgique par fĂ©condation in vitro [10]. Dans les colonnes du Parisien, en octobre de la mĂȘme annĂ©e, elle dĂ©clare : « Je n’ai pas fait de coming out car j’ai toujours assumĂ© d’aimer les femmes. Ce n’est ni une maladie ni une tare mais je me rends bien compte que dĂšs qu’il s’agit d’enfants, les gens ont plus de mal Ă  accepter. Â»

Alors que dans le football français, le sujet demeure encore extrĂȘmement tabou – seul Olivier Rouyer, footballeur nancĂ©ien de la fin des annĂ©es 1970, a fait son coming out gay en 2008 –, Marinette Pichon dĂ©crit dans son livre son amour pour Ingrid et leur fils et confesse : « Ce qui est sĂ»r, c’est que je n’aime pas qu’on m’emmerde. Je ne voulais plus me justifier d’aimer les femmes, ne plus me cacher. Et la meilleure façon, c’est de dire les choses. Â» Pour avoir Ă©tĂ© l’une des premiĂšres sportives françaises de haut niveau Ă  s’affirmer lesbienne et Ă  dĂ©fendre l’homoparentalitĂ©, l’Association des journalistes LGBT (AJL) l’a rĂ©compensĂ©e d’un « Out d’Or Â» l’étĂ© dernier.

Depuis les exploits sportifs de Pichon et son destin hors norme, le foot fĂ©minin commence timidement Ă  gagner du terrain. Il bĂ©nĂ©ficie d’une plus grande attention mĂ©diatique et jouit des prĂ©mices d’une certaine popularitĂ© parmi les supporters depuis l’accession en quarts de finale des Bleues lors du Mondial de 2011. Pourtant, en mars 2013, Bernard Lacombe, dirigeant de l’Olympique lyonnais, Ă©ructait Ă  la radio : « Je ne discute pas avec les femmes de football. [
] Qu’elles s’occupent de leurs casseroles et puis ça ira beaucoup mieux. Â» Et en janvier 2017, pour lui faire Ă©cho, les supporter·ices lyonnais·es brandissaient une banderole « Femmes en cuisine Â» dans leur tribune. Mais comme un contre-pied Ă  ce sexisme dĂ©complexĂ©, l’équipe fĂ©minine de l’Olympique lyonnais a encore remportĂ© cette annĂ©e, et ce pour la cinquiĂšme fois, la Ligue des Champions, la plus prestigieuse compĂ©tition europĂ©enne. Ne jamais rien lĂącher.




<!–

Les illustrations de cet article sont issues d’un appel Ă  crĂ©ation d’affiches lancĂ© par les DĂ©gommeuses Ă  l’occasion de la Coupe du monde de football qui se dĂ©roule en France du 7 juin au 7 juillet. CrĂ©Ă©e en 2012, l’association Les DĂ©gommeuses poursuit deux objectifs principaux : la promotion du foot fĂ©minin et la lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies et toutes les discriminations.


Article publié le 30 AoĂ»t 2020 sur Bourrasque-info.org